‹ Histoire de la civilisation française (volume 2)Chapitre 11 sur 85 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le ehristianlsine en Gaule* les perséeatlons. — Le

christianisme fut apporté en Gaule dès le premier siècle de l'ère chrétienne. D'après une légende, qui d'ailleurs parait apocryphe, le grand apôtre saint Paul aurait paru dans la Province romaine.

Le christianisme, qui consolait les déshérités en leur montrant dans le royaume des cieux une compensation aux misères présentes, fut tout d'abord en grande faveur dans les classes populaires de TEmpire. Pourtant, bien que les deux dogmes essentiels du druidisme, l'unité de Dieu et l'immortalité de l'âme, se retrouvent dans la religion nouvelle, elle se répandit dans la Gaule assez lentement. Elle fut apportée d'abord dans les villes du Midi, par des missionnaires venus d'Italie ou d'Asie. La première église gauloise fut celle de Lyon.

Le christianisme fut bientôt persécuté par les empereurs. Les raisons de cette persécution sont faciles à comprendre : 1<» Si la religion du Christ avait été une religion comme les autres, si elle s'était bornée à révéler iin nouveau dieu, les Romains lui auraient fait le même accueil qu'à toutes les autres : ils auraient placé la statue de Jésus dans leur Panthéon, entre Tentâtes et Mercure. Mais le Dieu des chrétiens était le « Dieu jaloux »; il venait détruire tous les dieux, et ses adeptes ne voyaient dans les anciennes divinités que de vaines idoles ou de méchants démons. Le chrétien zélé considérait tous les autres cultes comme un outrage à la majesté du Dieu unique. Il éprou-

GAULE CHRÉTIENNE 6t

vait une sainte colère contre leurs temples et leurs statues. 11 se faisait parfois, comme Polyeucte, un honneur de les profaner et de les renverser.

2» Le chrétien niait la divinité de l'empereur, qui était la base de tout le système politique ; il ne croyait pas à Féternité du Capitole, ni à la déesse de la Victoire; il refusait de participer aux cérémonies consacrées par les lois derÉtat et de prêter sur les autels le serment imposé aux fonctionnaires, aux soldats, aux citoyens; il s'abstenait de viandes consacrées par les prêtres, fuyait les fêtes, les théâtres, les cirques, prenait le monde en pitié et en dégoût. Certains chrétiens, en haine des auspices et des autres pratiques qui consacraient les étendards, se refusaient même au service militaire. D'autres se demandaient si ce n'était pas un péché que de payer les impôts à un empereuridolâtre.

3** Enfin, comme ils formaient des « églises » ou assemblées fermées aux profanes, les chrétiens tombaient sous le* coup des lois qui interdisaient les associations secrètes.

Voilà pourquoi, non seulement les mauvais empereurs,, conune Néron et Domitien, mais même les meilleurs,, comme Trajan, Marc-Aurèle, Aurélien, les persécutèrent. C'est surtout au n« et au iii« siècle que sévirent les persécutions. Ce fut l'âge héroïque du christianisme gaulois. Alors, torturés dans les prisons, livrés aux bêtes dans les^ cirques, les « athlètes du Christ », ces mart3rr8 qui lui rendaient témoignage, montèrent au rang des saints. Les cités gauloises eurent en eux des patrons célestes, comme dans les grands seigneurs romains elles avaient leurs patrons terrestres. Des nations entières formèrent leurs clientèles. Les plus anciennes églises de notre pays leur sont consacrées. Tels furent, parmi tant d'autres, Pothin, premier évoque, et Irénée, second évêque de Lyon; Symphorien, qui fut martyrisé à Autun; Trophime, à Arles; Bénigne, à Dijon; Saturnin ou Sernin, à Toulouse; Martial, à Limoges ; Victor, à Marseille ; Ferréol et Ferjeux, décapités à Besançon ; Quentin, qui donna son nom à la capitale du* Vermandois; Denys et ses compagnons, suppliciés, près de Paris, sur le Mont des Martyrs, dont nous avons fait Montmartre; Crispinus et Crispinianus, deux nobles romains

qui se firent cordonniers afin de propager plus sûrement la foi parmi les artisans, et qui, exécutés à Soissons, sont -devenus saints Crépin et Crépinien.

En dépit des persécutions, un moment arriva où les chrétiens se trouvèrent assez nombreux pour que Constantin, •empereur dans les Gaules, crût utile de s'appuyer sur eux. 11 vainquit Maxime, empereur en Italie, au Pont-Milvius près de Rome. Cette bataille où il arbora une enseigne surmontée de la croix, le labarum, assura le triomphe des •chrétiens (312).

Triomphe du christianisme sur le pag^anisme. — De proscrite, la religion chrétienne devint bientôt la religion officielle. A son tour, elle proscrivit les dieux et les rites romains. A Rome, TempereUr Gratien faisait enlever du sénat la statue de la Victoire et renonçait au titre de souverain pontife de l'ancienne religion. Le chrétien Firmicus excitait les empereurs à détruire les temples et les autels des dieux : « Enlevez, pillez sans crainte les ornements des temples ; fondez ces dieux et faites-en de la monnaie ; réunissez tous les biens des pontifes à votre domaine; après la ruine des temples, vous serez plus agréables à Dieu. »

On ne s'en tint pas aux paroles. Partout le marteau -s'abattit sur les temples et les statues, la cognée sur les Kirbres sacrés. Vers 360, saint Martin, ancien soldat, plus tard évêque de Tours, menait énergiquement ces entreprises : sous ses coups, de nombreux monuments périrent •dans le Poitou, la Touraine, la Bourgogne. En 400, saint Éxupère renversait aux environs de Bayeux l'idole de Belen, placée sur le mont Phœnus. A Autun, saint Sulpice mettait fin au culte de Cybèle.

Dans les villes, les rites du paganisme disparurent assez rapidement; ils se maintinrent bien plus longtemps au fond des campagnes. En effet, les premières sociétés chrétiennes se formèrent dans les villes; l'église s'installait là où existait la curie. De là, son action morale, comme l'action administrative de la curie, essayait de rayonner sur les campagnes; mais, comme les premiers évoques et les premiers prêtres sortaient peu de la ville, l'influence exercée sur les villages était faible. On ne pouvait songer, dans les premiers siècles, à y établir dos temples cl dr\s

GAULE CHKtiTIENNE 6^

pasteurs à demeure fixe. De temps à autre, quelque zélé chrétien, quelque ardent missionnaire partait de la cité et parcourait les campagnes et les « villae » des nobles, prêchant aux colons, aux esclaves, « la bonne nouvelle », les exhortant à briser leurs idoles; mais cette propagande ne laissait qu'une faible trace dans les dures cervelles des campagnards.

Voilà pourquoi du mot paganuSj ou paysan, on a fait les mots païen et paganisme.

Ce n'était pas tout que d'avoir chassé les grands dieux: de l'Olympe et aboli les sacrifices officiels. Un paganismeplus tenace que celui-là, c'était celui qui se maintenait dans les superstitions rurales, dans les usages les plus ordinaires de la vie et dans les expressions mêmes du langage.

Saint Germain, avant la réforme de ses mœurs, scandalisait les chrétiens, ses coreligionnaires, en suspendant à un grand poirier qui était au milieu d'Auxerre, les têtes des bêtes fauves qu'il avait tuées à la chasse. Le conciled'Auxerre, en 586, constatait que les paysans continuaient à vénérer les buissons, les arbres, les pierres, les fontaines, les lacs. Vainement, pendant tout le vin® siècle, les conciles fulmineront contre les pratiques idolâtriques.

L'Église trouva un moyen de tourner la difficulté : elleplaça des madones dans le creux des grands chênes druidi-^ ques; elle planta des croix sur les rochers, sur les hauteurs consacrés aux dieux ; elle bénit les lacs sacrés et les sources qui guérissaient et leur donna les noms de ses saints. Dans la Haute-Saône, il y eut la fontaine de saint Adrien qui continua à attirer les pèlerins. Le lac Hélanus, dans la Lozère, dévint le lac de Saint- Andéol. Les montagnes dédiées à Belen, à Apollon, aux divers dieux du soleil, furent sanctifiées par saint Georges, par saint Michel, qui, comme eux, ont dompté des âragons. Les temples devenus ou de Minerve, de Bélisana ou d'Arduina, furent purifiés par l'invocation de la Mère de Dieu. Partout les saints prenaient la place des dieux.

' Les fêtes païennes furent remplacées par les fêtes chrétiennes qui pouvaient se célébrer à la même date. Au lieu du u jugement des morts », on eut la Toussaint et le jour

<)4 aVILISATION FRANÇAISE

/des Morts. Au solstice d'hiver, on célébra la fête de Noël, et la bûche de Noèl est un souvenir des feux allumés en Thonneur du dieu du soleil. Au lieu des Februa, on eut la fête de la Purification de la Vierge. Le jour où Ton tirait les Rois devint la fête des Rois mages. Les feux en l'honneur de Belen seront ceux de la Saint- Jean. Saint Mamert, au v® siècle, fonde les Rogations; saint Médard, au vi«, couronne des rosières : autant d'usages gaulois ou romains qui deviennent chrétiens. Mais le paganisme résiste sur d'autres points : pendant des siècles, les conciles lutteront, mais en vain, contre la fête des étrennes au l®»" janvier, qu'ils font précéder par un jeûne de trois jours, et contre les folies du carnaval, qui, pour être suivies du carême, n'en seront pas moins extravagantes.

L'Église réussit mieux dans sa campagne contre la crémation, pratique qui se rattachait au culte du feu. Peu à peu les chrétiens avaient commencé à se distinguer des païens en adoptant l'inhumation, qui était le seul mode de sépulture en usage chez les Juifs. La crémation qui, même chez les païens, avait été pratiquée concurremment avec l'inhumation, disparaît avec le paganisme romain, et ce ne sont pas les Francs qui la rétabliront, car justement leur coutume nationale est d'inhumer leurs morts. L'Église ne réussit pas à changer les noms païens des mois et des jours. Elle obtient seulement, comme le demandaient déjà saint Ambroise et saint Augustin, que le « jour du Soleil », devienne « le jour du Seigneur », c'est-àndire le dimanche. Les édits de Constantin, la loi des Wisigoths, Je concile d'Orléans en 538, défendent de le profaner par aucun travail servile. Mais, presque aussitôt, il faut réagir contre un autre usage, car certains Gaulois, s'inspirant de quelque vieille superstition, croient que, ce jour-là, conduire le bétail aux champs, même préparer sa nourriture, sont choses qui portent malheur. Tandis qu'on cherche à sanctifier le jour du Seigneur, il faut aussi condamner ceux qui chôment le « jour de Jupiter », c'est-à-dire le jeudi : le concile de Narbonne, en 589, ordonne qu'on travaillera ce jour-là comme les autres.

Après les druides gaulois, après les flamines romains, il reste encore un monde de sorciers, de magiciens, de devins,

qui prétendent deviner Tavenir par les songes, les baguettes, le vol des oiseaux, le bassin rempli d*eau, etc. L'Église proscrit toutes ces pratiques qui lui semblent diaboliques ; mais la superstition a la vie dure, et ce sont les livres mêmes de rËglise qu'elle va utiliser. On consulte sa destinée en ouvrant au hasard la Bible ou TÉvangile et en méditant le premier verset qui se présente aux yeux. C'est ce qu'on appelle « les sorts des saints ». Ces sorts-là, l'Église les proscrit aussi et le concile de Vannes, en 465, destitue les clercs qui prêtent leur ministère à ces folies.

Latte contre les héréiiies. ~ Dès le début, l'Église n'eut pas seulement à combattre l'idolâtrie ; il lui fallut convoquer les premiers conciles contre les « hérésies » qui menaçaient son unité : contre celle d'Arius, qui niait la divinité de Jésus ; contre celle des « Parfaits » qui rejetaient tous les sacrements, même le baptême ; contre celle de Pelage, un moine de la Grande-Bretagne, qui soutenait, sur le librearbitre de l'homme, des doctrines qui semblaient incompatibles avec le dogme du péché originel; contre celle des t< Manichéens », qui admettaient l'existence de deux dieux égaux, tous deux éternels, le bon et le mauvais principe; •contre celle des « Gnostiques », qui, dans la Trinité, ne voulaient voir que le Saint-Esprit et s'abandonnaient à leur libre inspiration.

Alors aux évêques-martyrs des premiers siècles succé- •dèrent les évêques-docteurs du iv« et du v« siècle, qui gagnèrent leur sainteté à lutter contre les hérésies, par leur parole et par leurs écrits. La Gaule chrétienne s'enor- ^eillit des grands noms de saint Hilaire, évêque de Poitiers ; saint Germain, évêque d' Auxerre ; saint Ambroise, un très grand seigneur, fils du préfet des Gaules et évêque 4e Milan.

En 385, sur les instances de deux évoques espagnols, et sur l'ordre de l'usurpateur Maxime, le Gnostique Priscillien et plusieurs de ses compagnons furent décapités, malgré les protestations de saint Martin. C'est la première exécution d'hérétiques que présente notre histoire.

Orsanisation de l'Éfl^lise. — L'Église fixa ses dogmes au concile de Nicée, en 325, et promulgua le symbole des Apôtres. Elle fixa en même temps son organisation.

Elle n'avait d'aiUeurs qu*à prendre pour modèle Torganisa-^ tion romaine et à entrer dans ses cadres. Chacune des cités gauloises forma un diocèse, ou <( administration »^ ayant à sa tête un évêque ; les cités d'une même provinceformèrent une métropole, à la tête de laquelle se plaçsi l'évêque « métropolitain » qui, au viu® siècle, prend le titréd' « archevêque ».

11 y eut donc en Gaule dix-sept métropoles et dix-sept métropolitains, comme il y avait dix-sept provinces et dix-sept gouverneurs : à Mayence, Cologne, Trêves, Reims^ pour l'ancienne Belgique; à Lyon, Sens, Rouen, Tours, Bourges, Bordeaux, Besançon, pour l'ancienne Celtique; à Eaùze, pour l'ancienne Aquitaine; à Narbonne, Aix, Arles, Vienne, Moutiers de Tarantaise, pour l'ancienne Province romaine. Ces divisions ecclésiastiques survécurent aux divisions administratives romaines, conservèrent les mêmes limites et se maintinrent avec une telle ténacité que Paris ^ jusqu'en 1622, n'eut qu'un évêque et resta dépendant de la métropote de Sens.

De même qu'au-dessus des dix-sept gouverneurs s'était élevé le préfet des Gaules, l'Église eut un primat des Oaules, et les cités d'Arles, de Vienne et de Lyon, qui avaient été tour à tour la résidence du préfet, se disputèrent aussi le siège primatial.

L'Empereur n'est pas oublié dans la nouvelle organisation ecclésiastique : de même qu'il avait été le souverain pontife de la religion païenne, il resta le chef politique de l'Église chrétienne. On l'appelait volontiers Tévéque des choses du dehors, c'est-à-dire des choses temporelles. A partir de Constantin, il présida les conciles. Les successeurs de Constantin essayèrent même de se mêler du dogme, et quelques empereurs versèrent dans l'hérésie et favorisèrent les Ariens. Mais l'Église, par son essence même, échappa à une domination trop directe du chef de l'État; soumise à son autorité pour les « choses du dehors », elle lui refusa toute ingérence dans le domaine de la foi et de la conscience Le plus grand progrès intellectuel et social qu'elle ait réalisé dans le monde, c'est précisément la séparation du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel^ car leur réunion est l'essence même du despotisme.

lies éTèqnes, la hiérarchie. — Primitivement Tévêquèet les prêtres se distinguaient moins qu'aujourd'hui deèsimples fidèles. Le mot grec episcopos, c'est-à-dire évoque, signifie un surveillant, un inspecteur. Le mot grec presbyteros, c^est-à-dire prêtre, signifie un vieillard, un ancien* L'évêque et les prêtres étaient les premiers des fidèles, chargés d'instruire ceux-ci, de les guider et de leur donner le bon exemple. Le mariage n'était pas interdit à tous les clercs. Au iv« siècle, saint Hilaire, quand il fut nommé évêque de Poitiers, était marié : il se sépara de sa femme.

Dès les premiers temps un caractère sacré, une marqupindélébile, tendit à séparer le clergé des fidèles : l'onc-' tion par le saint-chrême, le sacrement d'ordination. Un ordre sacerdotal se reconstitua en Gaule.

Quand les pasteurs chrétiens étaient rares et les fidèles peu nombreux, il n'y avait guère plus d'une église pour toute une citéj et c'était celle que présidait l'évêque.

Dès le ive siècle, il y a dans certaines villes plusieurs églises; dans .les campagnes même, commencent à se Mtir des oratoires, où des prêtres de la ville viennent quelquefois célébrer les offices : mais ce n'est que beaucoup plus tard qu'on y fonda de véritables églises. Ces églises devinrent alors le centre d'une subdivision du diocèse : la paroisse. Les plus importantes prirent le nom de « plébaines », et leur titulaire le nom de « plébain ». De ces églises dépendirent les églises secondaires, qu'on appelle « succursales ». Puis, vers le xn^ siècle, les prêtres des églises plébaines et ceux des succursales prirent indistinctement le nom de curés, parce qu'ils avaient le soin {cura) des âmes.

On a toujours réservé le titre d'église « cathédrale » à celle où s'élève la chaire {cathedra) d'un évêque.

A Forigine, lefe évêques n'avaient pas de supérieur sur terre; ils n'étaient soumis qu'à Jésus-Christ; ils portaient souvent le titre de souverains-pontifes; l'évêque de Rome ne réclamait sur les autres qu'une simple primauté d'honneur.

Jusqu'au v* siècle, l'évêque était le « prêtre par excellence » ; il avait seul la plénitude du sacerdoce ; il n'accordait à ses prêtres que le droit de prêcher, d'instruire ses

diocésains, de les préparer à la réception des sacrements, que lui seul pouvait administrer. Puis, la chrétienté devenant de plus en plus nombreuse, il les autorisa à confesser, à baptiser, à distribuer l'eucharistie, mais seulement avec les hosties consacrées par lui. Par la suite, ils obtinrent le droit de célébrer la messe et d'administrer ■tous les sacrements, sauf la confirmation, l'ordination et l'extréme-onction ; plus tard enfin, ils purent conférer même l'extréme-onction, mais le saint-chrême dont ils usaient en cette circonstance devait venir de l'évéque. .L'évêque conserva toujours sur eux son autorité, veillant à ce qu'ils ne pussent quitter leur poste, contrôlant leur conduite. A Pâques, à Noël, à la Pentecôte, c'était à l'église épiscopale seulement que les fidèles devaient entendre la messe.

La distinction, dès l'origine du christianisme gaulois, est nettement établie entre les clercs ou gens d'église, et les laïques, ou simples fidèles. Les clercs s'élèvent aux ordres majeurs ou restent dans les ordres mineurs. Les ordres majeurs comportent un caractère indélébile, un engagement irrévocable : ce sont la 'prêtrise, le diaconat, et, plus tard, vie souS'diiKonat. Les ordres mineurs obligent aussi à la tonsure ; mais ceux qui en sont revêtus peuvent ensuite re- .noncer à la vie cléricale : tels sont Vcuiolyte, remplacé ensuite par le sous-diacre, le lecteur j V exorciste, qui délivre les possédés, et le portier. Jusqu'au v« siècle, où les conciles -commencèrent à prohiber cet usage , il y eut des diaconesses, que l'évéque consacrait par l'imposition des mains et qui «remplissaient un office analogue à celui des diacres : elles pouvaient toucher aux vases sacrés.

Dès le v« siècle, apparaissent les chanoines, prêtres qui vivent autour de l'évéque, qui sont astreints à une règle ■appelée canon (d'où le mot canonique et le mot chanoine). Plus tard, après la réforme dont Chrodegand, évêque de Metz, en 760, prit l'initiative dans son diocèse, ils formeront le chapitre de l'église cathédrale.

Premiers monastères. — Enfin, à côté de ce clergé qui s'appelle séculier parce qu'il vit dans le siècle, dans le monde, commence à s'établir un clergé régulier, soumis à 4ine règle, se consacrant uniquement à la prière, à l'étude,

aa travail des mains, conservant dans leur ferveur première les traditions du renoncement chrétien. Les premiers monastères n'obéissent qu'à la règle de leur maison et n'ont pas de règle commune : ils sont surtout des associations de laïques qui se sont retirés du monde. Saint Martin a fondé ceux de Ligugé, près de Poitiers, et de' Marmoutiers, sur la Loire; saint Honorât a fondé celui de Lérins dans une lie de la Provence (lie Saint-Honorat). C'est de Ligugé et de Lérins que ces deux saints sortirent ensuite pomr devenir évêques, Fun de Tours, l'autre d'Arles. Le monastère de Saint-Victor, fondé vers la même époque par Gassien, près de Marseille, ne fut pas moins illustre.

La liberté dans l'Éi^lise s élections, assemblées. — L'Église n'a pas seulement la puissance que donne l'organisation; elle a aussi celle que donne la liberté. Le principe électif, banni de l'État romain, se retrouve dans l'Église chrétienne. Cet évêque, déjà si puissant, est élu parle concours des trois ordres de la cité : le clergé, la curie, le peuple. Souvent les candidats étaient nombreux, les brigues ardentes. Les uns essayaient de gagner les électeurs par des promesses et auraient volontiers mis le trône épiscopal aux enchères; les autres, par leurs amis, faisaient vanter leur mérite et dénigrer celui de leurs concurrents; quelques-uns allaient jusqu'à soudoyer des bandes armées pour intimider les électeurs. On exigeait du candidat une sorte de profession de foi; on scrutait sa conduite passée, et, s'il avait rempli une fonction publique , surtout un office de finances, il devait jurer qu'il n'avait pas tiré de sa charge un profit illicite, qu'il avait rendu ses comptes , que sa gestion avait été approuvée.

Quelquefois l'élection avait lieu au scrutin, quelquefois aussi par acclamation, quand le mérite du candidat semblait hors de comparaison. Dans la vie de saint Germain, on voit qu'il avait été d'avance désigné par son prédécesseur saint Amator pour le siège d'Auxerre. Aussi « tout le clergé, la noblesse, le peuple des villes et celui des campagnes se trouvèrent réunis en un même sentiment.... Lui seul faisait opposition et avait même amené des gens pour empêcher son élection: mais ceux-là se déclarèrent aussi pour lui ». Saint Martin fut élu, au moment où personne

ne s'y attendait, par un soudain revirement du corps élec^ toral, éclairé tout à coup par la lecture d'un verset dit psautier.

Avec le principe électif, l'Église avait adopté celui de la discussion publique. C'étaient dans les assemblées solennelles de ses conciles, après un débat contradictoire, qu'elle définissait ses dogmes et fixait sa constitution. Elle avait ses conciles œcuméniques S où assistaient les évêques de toute la chrétienté, et ses conciles provinciaux où se réunissaient les évêques d'une circonscription. Ces états provinciaux qu'Honorius avait vainement essayé d'instituer dans l'Empire, l'Église les avait fondés chez elle.

Ricliesnes de l'Égalise. — Les églises eurent d'abord pour seules ressources :

1° Les oblations volontaires du peuple, les unes hebdo^ madaires, les autres mensuelles. Les premières consistaient dans le pain et le vin que devaient apporter les fidèles qui prenaient part à l'eucharistie. Les secondes étaient des dons en argent ou en nature que les plus riches des fidèles versaient tous les mois dans le trésor de l'Église, et qui étaient, en partie, appliqués au soulagement des pauvres, en partie distribués entre les clercs;

2* Les prémices des fruits de la terre, qui servaient aussi à l'alimentation du clergé ;

3» Les dîmes, offrandes d'abord volontaires et spontanées des fidèles, rendues obligatoires au v^ siècle par le deuxième concile de Màcon. Ce n'était d'ailleurs qu'une obligation de conscience ; aucun empereur chrétien ne la sanctionna par une loi ;

4» Les revenus des terres et des autres propriétés des églises. Celles-ci, surtout au temps des persécutions, possédaient peu d'immeubles : le fisc les aurait saisis. Avec la période de paix, les domaines ecclésiastiques tendirent à s'accroître; l'empereur Maximin, en 313, leur fit restituer les terres saisies par le fisc. Constantin attribua à l'Église les biens des confesseurs et des martyrs décédés sans parents. Théodose II et Valentinien III concédèrent aux églises et aux monastères les biens des clercs ou des moines morts

1 . Da mot grec œkuménê, qni signifie « toute la terre habitée » .

sans héritiers. A plusieurs reprises, l'État leur abandonna les biens meubles ou immeubles qui avaient formé la dotation des temples païens ;

5* Les empereurs chrétiens constituèrent une sorte de budget du culte : Constantin accorda à des membres indigents du clergé des secours ou des pensions ; il «njoiguit aux gouverneurs de prélever sur les revenus de leur province une certaine somme pour l'entretien des clercs.

Toutefois l'époque impériale romaine n'est pas celle des grandes richesses de l'Église ; les empereurs chrétiens, dans leurs libéralités mêmes, gardent plus de réserve que n'en auront les rois barbares. 11 est visible qu'ils craignent de constituer un grand domaine ecclésiastique, exempt d'impôts, et de dimmuer ainsi les revenus de l'État. Ils prennent même des mesures pour limiter les legs ou les dons auxquels la piété des fidèles aurait pu les entraîner, au détriment de leurs familles ou de l'État.

Privilèges de l'Église. — Les empereurs chrétiens se montrèrent plus larges en matière de privilèges qu'en matière de dotations. Us accordèrent à l'Église de précieuses immunités. Une loi de Théodose II attribua aux sanctuaires chrétiens le droit d'asile dont avaient joui certains temples païens.

Pour que les clercs « ne fussent point détournés du culte dû à la divinité », Constantin leur avait donné l'immunité personnelle^ c'est-à-dire les avait affranchis des honneurs municipaux, en d'autres termes, de la servitude curiale. Ses successeurs, Constance, Valentinien, Théodose, les avaient affranchis des « charges sordides », munera sordida, telles que la corvée des routes et des ponts, des charrois, etc. Théodose II les affranchit non seulement du service militaire, mais de l'impôt en argent qui en étail comme le rachat.

Constantin leur donna en outre l'immunité réelle, c'est-à-dire qu'il exempta de tout impôt les propriétés ecclésiastiques qui fournissaient à l'entretien des clercs; mais, quand les propriétés ecclésiastiques commencèrent à s'étendre, cette immunité onéreuse pour le trésor subit quelques restrictions.

Son fils Constance dispensa les clercs inférieurs, qui vivaient de quelque industrie, des taxes commerciales.

Les plus importants des privilèges concédés à FÉglise sont les privilèges judiciaires. Constantin interdit aux juges impériaux de connaître des crimes commis par des clercs contre la foi et les mœurs : Tévêque fut le seul juge compétent. « Vous êtes, disait-il aux évêques, des dieux constitués par le vrai Dieu; allez et discutez vos canons entre vous, car il n'est pas convenable que nous jugions des dieux. » Dans les causes civiles, s'il y avait procès entre deux clercs, l'évêque était encore compétent.

Or le nombre de ceux qui acceptaient la tonsure, sans se destiner à la vie cléricale, uniquement pour profiter des avantages de la cléricature, devint de jour en jour plus considérable. La clientèle judiciaire de l'évêque s'en augmentait d'autant.

Beaucoup de laïques, dans leurs procès avec les clercs, préféraient, par scrupule religieux, prendre l'évêque pour arbitre que de les traîner devant les tribunaux. Même dans les procès entre laïques, ceux-ci se souvenaient de la parole de saint Paul : « Quand quelqu'un d'entre vous a un différend avec une autre, ose-t-il l'appeler en jugement devant les infidèles plutôt que devant les saints? » Les croyants recouraient donc à l'arbitrage de l'évêque plutôt que de comparaître devant les magistrats. L'évêque fut donc pour la société chrétienne un juge de paix dans le sens propre du mot. Puis les prélats attirèrent à eux les procès intéressant les veuves, les orphelins, les pauvres, qui formaient la clientèle naturelle de l'Eglise. Ils intervinrent dans la nomination des tuteurs et des curateurs, en conservèrent les actes dans leur église, furent comme les notaires de la communauté. Toutes les causes intéressant la conscience chrétienne, relatives aux mariages, divorces, testaments, allèrent nécessairement à eux.

L'Éi^lise tend à ne substUaer & l'Élat romain. — A mesure que l'État romain décline, l'Église chrétienne développe ses moyens d'action. Ce qui fait la faiblesse de celuilà fait la force de celle-ci.

Quelques historiens ont pensé que l'autorité légale de l'évêque dans la cité, en dehors de son autorité morale

comme pasteur des âmes, venait de ce que les citoyens lui conféraient par élection^ charge de défenseur de la cité, instituée par Yalentinien. Le peuple, par défiance contre Taristocratie de la cité, contre la classe des curiales, aurait donné ses suffrages à Tévéque, généralement étranger aux malités de classes et aux intrigues de coteries. Gomme défenseur de la cité, Févêque serait devenu un personnage officiel, un magistrat de FÉtat. On assigne encore à l'autorité légale de Févêque une autre origine : à Fépoque païenne, il y avait presque dans chaque cité un flamine. L'évêque chrétien aurait hérité de sa situation. Gomme loi, il siège dans la curie : bientôt son avis y devient prépondérant pour toutes les questions de justice, d'impôts, de travaux publics, c'est-à-dire dans toutes celles qui intéressaient les pauvres. Il prime même le défenseur de la cité, quand celui-ci se maintient à côté de lui.

L'évêque jugeait naturellement d'après le droit romain ; mais déjà commençait à se former, avec les décisions des conciles, un droit spécialement ecclésiastique, appelé le « droit canonique » ou le droit canon, et qui, augmenté plus tard des décisions des papes, devait prendre au moyen âge un grand développement. Un premier recueil de droit canon fut, vers 530, rédigé en latin par un certain Denys le Petit.

Ainsi l'Église chrétienne couvrait la Gaule et FEmpire du réseau de son administration. Dans les provinces, elle avait ses métropolitains; dans les cités, ses évêques; dans les pagi ou « pays », elle commençait à avoir ses curés. Sa hiérarchie, depuis le portier d'église jusqu'au primat des Gaules, était aussi fortement constituée que la sacro-sainte hiérarchie impériale. Elle avait ses états provinciaux, ses états généraux. En même temps, grâce au principe d'élection, elle se recrutait dans les masses ; elle y puisait une popularité et une force qui manquaient à l'administration laïque. Ses évêques, tantôt, comme saint Martin ou saint Loup, apportaient du fond des monastères le prestige d'une vertu surhumaine; tantôt, comme saint Hilaire ou Sidoine Apollinaire, empruntaient à Fillustration de leur famille un édat aristocratique qui n'était pas sans action sur le peuple. Les évêques seuls avaient toute liberté pour

R. Civil. T. I. 5

parler et écrire : ils sont presque les seuls orateurs et les seuls littérateurs de la fin de TEi^pire. L'évêque est le premiermagistrat civil de sa cité, en même temps qu'il en est le pasteur spirituel. Les tribunaux de l'Église comptent autant de justiciables que ceux du prince ; son trésor se remplit par les libéralités volontaires des fidèles, tandis que le trésor public, malgré le zèle des exacteurs, reste vide. En un mot l'Église, à la fin du iv® siècle, est un État, pourvu de tous les organes essentiels d'un État, qui s'est constitué aux dépens de l'État romain, mais qui est autrement sain et vivace que l'Empire. Que l'Empire romain s'écroule, l'Église chrétienne restera debout. Elle remplira l'interrègne amené par les invasions. Dans la panique causée par les barbares, les évêques achèveront de prendre la place abandonnée par les fonctionnaires en fuite. Ils ne seront embarrassés, ni pour maintenir l'ordre dans l'anarchie, ni pour employer les ressources de la diplomatie vis-à-vis des envahisseurs. Au besoin, pour repousser ceux-ci, ils mèneront au combat leurs diocésains.

Aclion de rÉgHse sur les barbares. — Le grand rôle des évêques commence dès que commencent les invasions. Saint Didier meurt en essayant de protéger les habitants de Langres contre le roi des Vandales ; saint Loup obtient d'Attila qu'il épargne Troyes; saint Aignan dirige contre lui la défense d'Orléans.

Quand les Burgondes s'établissent dans la vallée du Rhône, les Wisigoths dans le bassin de la Garonne, les Francs sur les bords de l'Escaut, c'est l'intérêt des évêques catholiques qui décide de l'avenir de la Gaule. Leur choix est bientôt fait entre les conquérants. Les Burgondes et les Wisigoths sont plus puissants que les Francs ; ils sont plus civilisés; ils ont sur eux l'avantage d'être des chrétiens. Oui, mais ils sont des chrétiens hérétiques, des ariens. Ce qui fait la fortune des Francs, c'est qu'ils sont encore païens et que, par conséquent, ils peuvent être gagnés au catholicisme.

Un mot d'ordre court dans toute la Gaule : une main invisible prend par la main Clovis le païen et devant ses pas aplanit tous les obstacles. Les évêques, chefs des populations catholiques, défenseurs officiels et plénipotentiaires

des cités gauloises, préparent ravènement de cette horde de pillards qui deviendra la très chrétienne nation des Francs. Après la victoire de Clovis sur les derniers soldats romains (486), saint Remy entame une négociation avec lui sous prétexte de réclamer un vase précieux. On le marie avec la seule princesse catholique de la Gaule (493). Après sa victoire sur les Alamans (496), on le baptise. Cherchez quelles mains minent d'avance le puissant royaume des Burgondes et le puissant royaume des Wisigoths. Saint Avitus, évéque de Vienne, écrit au roi néophyte : « Quand vous combattez, nous vainquons. » Les évêques d'Arles, de Langres l'appellent contre les Burgondes. Ceux de Rodez, de Tours, l'appellent contre les Wisigoths; celui du Béarn soulève les montagnards de son diocèse sur les derrières de l'armée hérétique et meurt les armes à la main ; celui de Toulouse ouvre aux Francs les portes de sa ville épiscopale et accepte les dépouilles des églises ariennes. Les reliques de saint Martin de Tours se sont déclarées pour Clovis; de la cathédrale de saint Hilaire de Poitiers, une lueur mystérieuse a éclairé sa marche ; une biche blanche lui a indiqué le gué de la Vienne. Il marche à la victoire entouré d'un cortège de miracles. Quand les deux royaumes hérétiques ont succombé (500 et 507), voilà que, dans la Gaule du nord-ouest, la puissante confédération armoricaine , qui a résisté à tous les efforts des hordes barbares, se soumet à Clovis presque sans combat. C'est donc bien comme chef du parti catholique que Clovis, qui ne commandait qu'à quelques milliers d'hommes, a pu fonder en Gaule le premier royaume des Francs. Il a combattu, mais ce sont les évêques qui ont vaincu.

Ouvrages a consulter : Guizot, Hist de la civilisation en Europe et Hist. de la civilisation en France, t. I". — Renan, Afarc-Aurèle. — Anbé, Les persécutions de l'Eglise et Les chrétiens dans l'Empire romain.

— Montalembert, Hist. des moines ^Occident. — Beugnot, Hist. de la destruction du paganisme en Oeci"

dent. — Amédée Thierry, Récits de l'hist. romaine au v« siècle (Sidoine Apollinaipe) . — Lecoy de La Marche, Saint Martin. — Marligny, Dictionnaire des antiquités chrétiennes. — Alzog, Hist. de V Église. — De Broglie, VEglise et l'Empire romain au ix« siècle.

Page 1