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CHAPITRE V

(De Clovis à la déposition de Charles le Gros, 481-887.)

Li'inTasion germamiqae. — Les changements apportés par rinvasîon furent moins considérables qu^on ne serait d'abord porté à le croire. Il n'y eut pas, au sens propre du mot, une conquête de la Gaule par les Germains. Les Wisigoths et les Burgondes ont pris possession de leurs provinces au nom de l'empereur romain, et nous avons vu que la Gaule accueillit Clovis plutôt comme un ami que comme un ennemi. L'occupation ne fut, en général, ni violente ni sanglante. Sauf dans le nord-est de la Gaule, où l'invasion se continua pendant plusieurs siècles, l'aspect du pays n'en fut pas modifié. Les Wisigoths étaient peu nombreux dans le bassin de la Garonne (ils n'étaient que 200 000 quand ils passèrent le Danube) ; les Burgondes l'étaient encore moins dans le bassin du Rhône (ils n'étaient que 80 000 quand Aétius les établit en Savoie); les Francs, sous Clovis, n'étaient qu'une bande de guerriers et non une émigration en masse.

Les Germains ne purent donc changer, dans la plus grande partie de la Gaule, ni la race, ni la langue.

Ils changèrent peu à la condition des habitants. Les paysans ne pouvaient être dépossédés de leurs terres, puisqu'ils ne possédaient pas, et il fallut bien les garder comme colons. Quant aux propriétaires, le sacrifice d'une partie de leurs biens-fonds leur fut peu sensible, puisque ceux-ci n'étaient pas cultivés en entier. Ce qu'ils en cédèrent était peu considérable, attendu qu'il y avait assez de terres

appartenant au domaine impérial pour doter la plupart des guerriers wisigoths, burgondes ou francs.

Si rinvasion a produit cependant des effets considérables ; ce furent des effets indirects et qui ne se produisirent qu'à la longue. Sans doute elle amena un nouveau système de gouvemement, un nouveau régime social et une profonde transformation des lois civiles et pénales ; mais c'est seulement deux ou trois cents ans après l'invasion de Glovis que la Gaule franque commença à différer profondément de la Gaule romaine.

Contraste entre rorganlsation firanqae et rorganisa^ tlMi romaine. — ^u moment de l'invasion de Glovis, les Wisigoths et les Burgondes, établis en Gaule depuis près de quatre-vingts ans, avaient adopté beaucoup des usages romains : leurs rois, dans les cours de Toulouse et de Dijon, affectaient le faste des empereurs et avaient commencé à reconstituer l'ancien système d'administration.

Les Francs, au contraire, avaient conservé les mœurs et l'organisation des tribus germaniques.

Chez eux, pas de souverain absolu, pas de sujets; s'il s'agissait d'engager la nation tout entière dans une guerre, c'était l'assemblée générale de tous les hommes libres, réunis en armes, qui décidait. Pas d'armée permanente : tout homme libre était un guerrier. Pas de hiérarchie administrative : le roi ne commandait qu'à ses serviteurs personnels. Pas de recueil de lois, mais seulement des coutumes qui se conservaient dans la mémoire des hommes. Pas de magistrats, pas de prisons, pas de vindicte publique : l'homme qui en tuait un autre n'avait à redouter que la vengeance des parents du mort. Pas d'impôts : le roi ne recevait que les dons volontaires de ses peuples, les tributs des peuples vaincus, et sa part du butin. Pas de dépenses pubhques : le roi, en échange des services que lui rendaient ses fidèles, les entretenait à sa table, quelquefois leur faisait présent d'un cheval ou d'une lance.

C'est ce qui fit d'abord supporter si aisément aux populations gallo-romaines la domination des Francs : avec eux, il n'y avait plup de service militaire, plus de corvées pour les routes, plus d'exacteurs d'impôts, plus d'employés tracassiers, plus de procès compliqués.

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Caractère du paavoir royal aa teaips des Mérovial^ens. — Uq roi franc ne ressemblait ^uère à un empereur romain. Il était le chef d'une nation qui avait ses assemblées souveraines. Il était le conducteur d'une bande de guerriers dont la liberté allait jusqu'à Finsolence : le soldat du vase de Soissons bravait Clovis; ceux de Thierry le menaçaient de le quitter s'il ne les menait piller quelque contrée ; ceux de Glotaire se jetaient sur lui et déchiraient sa tente parce qu'il se refusait à attaquer les Saxons.

Non seulement Clovis n'était pas un « roi de France », comme l'écrivaient les historiens du siècle dernier, mais il n'était même pas le roi de la Gaule. La Gaule à ses yeux restait toujours une province de l'empire romain; pour légitimer son autorité aux 'yeux des Gaulois, il se donnait pour le commandant d'un corps auxiliaire au service de Rome; il prenait le titre romain de « maître des milices », acceptait de l'empereur Anastase celui de « consul ». Il semblait n'être qu'un gouverneur militaire de la Gaule pour le compte des Césars. Il n'était ni le souverain des Francs, ni celui des Gaulois : il s'intitulait lui-même, tout simplement, « un homme illustre, roi des Francs ».

Efforts des Mérovin^ens pour reveair à rorganisattoa romaiae. — Bientôt autour du chef barbare accourent des Gallo-Romains, habitués aux splendeurs et au despotisme de l'Empire, en quête d'une cour où ils seraient des courtisans. De là tous ces noms romains des serviteurs qui s'empressent auprès des premiers Mérovingiens : cet Aurélianus qui va porter à Clotilde la demande de mariage de Clovis ; cet Arcadius qui se présente devant elle les ciseaux d'une main et le glaive de l'autre ; ce Segundinus et ce Paternus que Clovis envoya en ambassade, l'un auprès de l'empereur, l'autre auprès d'Alaric ; ce Tranquillinus, qui fut son médecin, cet Astériolus, dont il goûtait le savant entretien; ce Celsus, cet Amatus, ce Mummolus qui furent patrices dans le royaume de Bourgogne; ce Désidérius qui commanda l'armée de Chilpéric. Même empressement chez les évêques gallo-romains, attristés de la chute de l'Empire, inquiets de l'anaçchie barbare, tout disposés à voir dans le prince mérovingien l'héritier légitime des Césars.

Les Gallo-Romaîns désiraient donc le rétablissement de la monarchie; mais, en général, ils avaient horreur des institutions fiscales romaines. Or comment refaire FËmpire si on ne refaisait pas d'abord les finances impériales? Ils Yoolaient le but et repoussaient le moyen : de là l'impuissance de l'essai de restauration tenté par les Mérovingiens.

Cependant, sous l'influence des idées gallo-romaines, les pois barbares commencèrent à entrevoir cet idéal grandiose de l'empereur de Rome, souverain absolu, loi vivante, commandant à des légions dociles, servis par une hiérarchie de fonctionnaires et de juges à sa dévotion, puisant à pleines mains dans un trésor toujours rempli, protecteur de l'Église, présidant ses conciles, surveillant sa discipline et ses dogmes. Cet idéal, ils testèrent de le réaliser; mais ils eurent à compter, non seulement avec l'horreur des Gallo-Romains pour l'institution fiscale, mais surtout avec la turbulente liberté des Germains, sans cesse retrempée dans les nouveaux flots de barbares qui venaient renforcer les premières immigrations franques.

Les essais de restauration impériale rencontraient une résistance d'autant plus vive que l'on allait de l'ouest à l'est, de la Loire au Rhin, c'est-à-dire qu'on pénétrait des régions les moins germanisées aux régions où la population germaine était plus dense. Ainsi la Neustrie se montra plus docile que l'Austrasie.

Déjà Clovis avait usurpé le titre d' « Auguste ». Au temps de ses successeurs, le roi s'intitule « Augustus » et sa femme « Augusta ». Us entendent qu'on les traite d'Excellence, d'Altesse, de Clémence, de Magnificence, de Gloire, de Majesté. Chilpéric s'attribue l'épithète païenne de « divin », qui ne se donnait aux empereurs qu'après leur mort. Il prétend dogmatiser comme eux et essaie d'expliquer le mystère de la Trinité. Dagobert porte un diadème, siège sur un trône, le sceptre en main. Il affecte le luxe des bâtiments et fonde une basilique à Saint-Denis. Les emplois du palais, bien qu'ils soient d'origine germanique, portent des noms empruntés à la hiérarchie romaine : référendaire, duc du palais, patrice, maître de la milice, etc.

Les rois francs se considèrent, en théorie, comme des

monarques absolus, ne tenant leur couronne que de Dieu : « C'est le roi des cieux, dit Gontran, qui nous a confié l'autorité. » — « Nul n'ignore, dit Dagobert, que les peuples ont été mis en notre pouvoir par la bonté de Dieu. » La formule de leurs actes est toujours : « Nous ordonnons, nous prescrivons. »

Par suite, les Mérovingiens ont une tendance à transformer les anciennes assemblées nationales. Le^jaxà^^-ûu champ de mars, qui se tenait en plein air, ordinairement sur une colline appelée le malberg, était une assemblée tumultueuse où l'on applaudissait les discours des chefs en frappant de la lance sur le bouclier, où parfois on étouffait leur voix sous les murmures. D'abord on réunit le mal dans des lieux clos, ce qui en exclut la multitude des hommes libres, et l'assemblée des guerriers en plein air n'est plus qu'une revue où les Francs « font briller l'éclat de leurs armes ». De plus, les évêques et les clercs sont admis aux séances où l'on s'occupe d'intérêts politiques, de législation : on compte soixante-dix-neuf évêques au mal de 615. Us font prévaloir la langue latine dans les assemblées, ce qui contribue à en éloigner les guerriers. Le champ de mars, ressemble maintenant à un concile.

Pourquoi les Mérovingiens n'ont pas réussi : — !• Instabilité du pouvoir — Pour qu'il y ait une monarchie, il faudrait du moins qu'on respectât l'unité du royaume. Même quand l'Empire romain comptait deux, quatre, six empereurs, il restait légalement indivisible : c'était un empereur unique qui se dédoublait indéfiniment pour faire face à des dangers multiples. Dans la Gaule franque, au contraire, les territoires sont incessamment remaniés par de nouveaux partages; le royaume de Clovis (511), puis celui de Clotaire (561), se partagent entre les quatre fils. Bientôt on a, d'une façon permanente, les royaumes ennemis de Neustrie, d'Austrasie, de Bourgogne; plus, un duché d'Aquitaine, qui est presque un royaume.

Il faudrait aussi que la personne royale fût sacrée : or, presque tous les Mérovingiens périrent de mort violente, tantôt sous les coups d'autres rois, tantôt sous ceux des nobles, comme Ghildéric II, assassiné par un guerrier qu'il avait cru pouvoir, impérialement, faire battre de verges.

Leur histoire n'est qu'un tissu de massacres : meurtre des enfants de Glodomir (524); meurtres de Sigebert (575), de Ghilpéric lui-même (584) et de tant d'autres par Frédégoode; supplice horrible de Brunehaut (613). Les envoyés de Childebert II à Contran osent lui dire : « La hache qui a brisé le crâne de ton père n'est pas perdue. »

L'Église fait ce qu'elle peut pour inculquer aux peuples le respect des personnes royales. Elle canonise les victimes. Nulle famille n'a fourni tant de saints que cette race sanglante des Mérovingiens : saint Cloud, saint Sigebert, etc. ; Contran, si cruel, est le « bon Gontran », presgue un bienheureux. Mais les mœurs sont décidément trop violentes et la vie des rois trop incertaine.

!S* Pas d'impôts permanents. — Où échouent surtout les Mérovingiens, c'est lorsqu'ils essaient de maintenir les impôts romains. D'abord ils ne peuvent pas les faire payer, comme l'empereur, à tous les habitants sans distinction, car ces habitants ne sont pas tous des sujets. Il n'y faut pas songer pour les églises, car les rois eux-mêmes leur ont maintenu Vimmunité et l'ont laissée s'étendre à tous les impôts, môme aux revenus de justice, amendes et confiscations. Leurs agents fiscaux n'ont même pas le droit de pénétrer sur les terres d'Église. L'évéque Injuriosus dira en face à Childebert : « Si vous voulez enlever ce qui appartient à Dieu, Dieu vous enlèvera votre royaume », et le roi envoie à l'évéque des présents et des excuses.

Plus tard, beaucoup de propriétaires laïques obtiendront aussi cette immunité : alors ils continueront bien à percevoir, au nom du roi, l'impôt sur leurs paysans, mais ils ne remettront au roi, lors des champs de mars ou dans quelque occasion solennelle, que des dons volontaires : des bijoux, des vases d'or ou d'argent, des chevaux, des étoffes. Les simples hommes libres, les petits propriétaires, continuent seuls, mais très irrégulièrement, à payer un impôt. Sur les paysans de ses domaines, le roi perçoit, non des impôts, mais des redevances, à titre, non de souverain, mais de propriétaire.

Il y avait une opinion publique si prononcée contre le rétablissement du « cens » ou impôt direct, le préjugé qui y voyait une « nouveauté impie » s'imposait si bien aux

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rois eux-mêmes, que Chilpéric et l'impitoyable Frédégonde, lorsqu'ils perdirent leurs enfants, virent dans leur malheur un châtiment d'en haut. Ils brûlèrent les « livres de cens » qu'ils avaient fait dresser. Brunehaut essaya encore de rétablir le cens; mais, après son supplice, il fut de nouveau supprimé en 614, par Clotaire II.

Et puis, ce n'est pas tout que de décréter un impôt : le difficile est de le percevoir. Pour cela il faudrait un nom* breux personnel administratif; or celui-ci a achevé de disparaître, les anciens cadres ont achevé de se briser, dans la confusion de l'invasion ou des guerres civiles. Les contribuables se montrent d'ailleurs d'humeur peu accommodante. Quand Marcus, sous Chilpéric, entreprend de lever dans le Limousin la taxe sur les vins, le peuple se soulève et manque de le tuer; Garnier, envoyé par Thierry dans la cité de Bourges, trouve plus prudent de revenir sur ses pas; Brunehaut, cherchant un moyen de faire périr Bertoald, l'envoie comme percepteur sur les bords de la Seine.

Les impôts directs ne subsistèrent donc que d'une façon intermittente et ne furent perçus que très irrégulièrement'. Il ne restait à la royauté que quelques droits d'octroi, de douanes, de péages, de marchés, et enfin les revenus de ses domaines.

80 Pas d*année permanente. ~ Dès lors, pour payer leurs serviteurs, les rois n'ont plus que des terres à donner. C'est ce qu'on appelle des « bénéfices » et ce qu'on appellera plus tard, après d'importantes transformations, des « fiefs ». Le bénéficiaire vivait du revenu de sa terre et, en échange, s'engageait à servir le roi. Mais les bénéficiaires, même lorsqu'ils ne servaient pas le roi, surtout quand ils le desservaient, prétendaient garder la terre et la transmettre à leurs enfants. Le traité d'Andelot, en 587, consacra cette prétention. Bientôt les domaines du roi, morcelés en bénéfices qui devenaient aussitôt irrévocables, se trouvèrent tellement réduits que leurs revenus ne lui permettaient pas de payer ses serviteurs ou des soldats. La royauté, à qui Ton refusait l'impôt et dont on usurpait les domaines^ mourait d'inanition.

40 Pas de ffoncfltmnalves révocables. — Encore moins peut-elle s'entourer, comme les empereurs, de fonction-

noires révocables à volonté : il y faut renoncer. Déjà Clotaire II est obligé de jurer au <c maire du palais » Warnachaire que jamais il ne lui enlèvera son emploi. Aussi les maires de palais, qui sont les plus puissants de tous les dignitaires, s'éternisent dans leur charge, s'y succèdent de père en fils. Bien plus, ils tiennent les princes en tutelle et les réduisent au rôle de « rois fainéants ». Les comtes, qui sont les agents ordinaires du roi dans les provinces, tendent aussi à devenir héréditaires.

Aax Hérovin^eMS succèdent les Carolln^ens. — Deux grands désastres, à soixante-quatorze ans d'intervalle, ruinèrent toute espérance de restauration romaine. D'abord, en 613, la chute de Brunehaut qui, en Austrasie même, avait essayé de fonder un gouvernement régulier, avait construit ou réparé des routes, élevé des monuments, bâti des églises et des monastères, protégé les missionnaires envoyés par le pape ; puis la bataille de Testry (687) où la Neuslrie fut vaincue par l' Austrasie, les Francs de l'ouest par ceux de l'est , la race mérovingienne par celle des Pépin, le parti royal par le parti des grands.

Une nouvelle famille gouverne les pays francs, d'abord au nom des derniers Mérovingiens, tombés à l'état de rois fainéants. Les Carolingiens doivent à leur situation de ducs des Francs austrasiens la mairie du palais, d'abord en Austrasie, puis en Neustrie. Les institutions reprennent un caractère tout germanique ; les « mais » se réunissent de nouveau. Seulement, ils ne sont plus l'assemblée générale des hommes libres, mais un conciliabule de grands chefs. La date de leur convocation est un peu retardée et on les appelle des champs de mai. Alors Pépin d'Héristal, Charles Martel, comme ducs des Francs, Pépin le Bref, Charlemagne , comme rois des Francs, se succèdent au pouvoir.

C«f»ctère plus ipermaln du pouvoir de Cliarlema|[;ne. — Bien que Charlemagne ait été couronné empereur par le pape (800), bien qu'une série d'empereurs francs procèdent de lui, bien qu'il ait été salué en cette qualité par les souverains de Constantinople et les khalifes des Arabes, bien que « l'Empereur grand » tienne une telle place dans les souvenirs du moyen âge, son pouvoir ne ressemble nullement à celui des Césars romains. Il fut peut-être moins

près de l'idéal impérial que ne l'avaient été les premiers Mérovingiens. Plus encore que ceux-ci, il fut un roi h la mode germanique. Son titre d'empereur, il le fit toujours accompagner dans ses actes par celui de roi des Francs. Il ne parut que deux fois dans le costume impérial romain et se contenta de Thabillement simple et guerrier des chefs germains.

Ce qui fait précisément la hauteur du génie de Gharlemagne, c'est que les grandes choses qu'il accomplit, il les accomplit avec des moyens qui ne différaient pas de ceux dont disposèrent les Mérovingiens. Pas plus qu'eux, il n'eut d'armée permanente, ni de trésor et d'impôts publics, ni de hiérarchie de fonctionnaires, ni de sujets dans le sens propre du mot. Comme eux, il eut à compter avec l'esprit d'insubordination des peuples conquis, avec une oligarchie avide, avec les champs de mai, avec les privilèges des évêques. Cependant il parut réaliser si complètement l'idée qu'on se faisait d'un empereur et d'un roi que son nom a eu la même fortune que celui de César ; tandis que césar est devenu ^synonyme d'empereur, le nom du grand Karl a été synonyme de roi dans l'Europe orientale {koroly en langue slave, signifie roi). C'est de lui que les empereurs d'Allemagne et ceux d'Autriche, que Charles-Quint et même Napoléon !•', se sont considérés comme les successeurs et les héritiers.

Il fut bien moins empereur de son vivant qu'il ne l'a été dans la mémoire des peuples. Il ne donna rien au faste et aux apparences. Son secret de gouvernement fut de bien employer les ressources que lui laissaient les usages germains. Il ménagea les revenus de son domaine et édicta des instructions détaillées sur la manière de cultiver ses champs, d'élever son bétail, de soigner les jardins et la basse-cour de ses « villae ». Tant qu'il vécut, il exigea directement le serment de tous ses sujets. Il empêcha les simples hommes libres, qui étaient la force de ses armées, de tomber entièrement sous le joug des grands. Il empêcha les détenteurs de ses « bénéfices » de les accaparer comme un patrimoine. Il empêcha les nobles qu'il revêtait des fonctions de gouverneurs, ducs, comtes, de rendre ces dignités héréditaires dans leur famille. Il empêcha les évêques de posséder les

terres du royaume en se dérobant aux obligations militaires; il transforma, au contraire, ceux-ci en représentants de l'autorité impériale, obtint d'eux des services que les Mérovingiens n'avaient pas su en tirer, et en fit des agents plus dociles que ses comtes. C'est ainsi qu'il trouva l'argent et les hommes nécessaires pour conquérir l'Italie, enlever le nord de l'Espagne aux Arabes, dompter les Saxons, tenir l'Allemagne dans l'obéissance, terrifier les Slaves de l'Elbe, exterminer les Avars du Danube, éloigner de ses côtes les pirates sarrasins et normands, remplir son rôle de protecteur du pape et d'empereur d'Occident. Il fallait une main aussi puissante que la sienne, une activité aussi incessante, l'énergie de sa volonté et le prestige de sa gloire pour dompter toutes ces forces rebelles, cette aristocratie et cet épiscopat ambitieux, qui, après lui, allaient briser l'Empire et inaugurer l'anarchie des temps féodaux. Cette tâche devait écraser ses faibles successeurs. Plus que lui ils s'attachèrent à leur titre d'empereur, mais Is tombèrent bientôt , comme puissance réelle, au-dessou s des roitelets mérovingiens.

Horeellement de l'empire de Charlemag^e. — Louis le Débonnaire est impuissant à combattre les révoltes des grands, de ses propres fils. Il se laisse imposer une pénitence publique par ces évêques, si dociles sous son père. Au début de son règne, il a pu exiger le serment de tous les hommes libres ; mais il ne le pourrait plus à la fin de son règne, et personne ne le pourra plus après lui. Par là l'immense majorité des guerriers cessent d'être des sujets directs de l'empereur et ne lui obéissent plus que si les grands seigneurs qui les ont assujettis consentent euxmêmes à obéir. Or, ceux-ci n'y consentent plus ; ils gardent les terres et les fonctions qu'ils tiennent de l'empereur, mais ils réclament le droit de lui refuser leur épée. Les ducs, les comtes, les marquis impériaux, naguère simples agents du souverain, agissent comme s'ils étaient euxmêmes des souverains. Les duchés, les comtés, les mar^ quisats, ne sont plus des provinces de la monarchie, mais des États presque indépendants.

Dans redit de Mersen (847), Charles le Chauve reconnaît, une fois de plus, que tout homme libre peut se choisir un

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seigneur et que nul vassal du roi n'est tenu de le suivre à la guerre, sauf contre l'ennemi étranger. Charles le Chauve, devenu empereur, rend le capitulaire de Kiersy, en 877, par lequel il confirme, pour la durée de son voyage en Italie, à ses vassaux et, en cas de décès, à leurs enfants, la possession des bénéfices qu'ils tiennent de lui. Avant cet édit, l'hérédité des bénéfices existait, en fait, presque partout, et, depuis cet édit, le roi a conservé, en théorie, et même exercé très souvent le droit de les reprendre. Charles le Chauve, à Kiersy, est si loin de renoncer à ce droit qu'il stipule que les fils de ses vassaux devront attendre son investiture. L'édit de Kiersy ne marque donc pas, comme on l'a dit, une date dans notre histoire et n'a pas constitué en France le régime féodal. Il n'en est pas moins vrai que de la fin du ix« siècle semblent dater à la fois l'hérédité des bénéfices et l'hérédité des offices, sinon comme un droit, au moins comme un fait. Dès lors, le prince a beau porter le titre impérial, comme Charles le Chauve, réunir sur sa tête les trois couronnes de France, d'Allemagne et d'Italie, comme Charles le Gros ; on peut dire qu'il n'a plus de sujets : ni les hommes libres qu'il a autorisés à suivre les grands seigneurs, ni les grands seigneurs qu'il a autorisés à ne pas le suivre, ni ses propres agents.

En 862, en présence des incursions normandes, Charles le Chauve ordonne à ses comtes de fortifier les châteaux ; en 864, en présence de l'abus qu'on fait des châteaux, il ordonne de les démolir. Mais on n'obéit qu'au premier édit, et la France tout entière se hérisse de forteresses, déjà féodales.

L'empire de Charlemagne a commencé par se morceler en royaumes : France, Allemagne, Italie, etc. Les royaumes, à leur tour, se morcellent en duchés et en comtés. En France, dès le règne de Charlemagne, il y a un duché de Gascogne qui, ensuite, devient le duché héréditaire d'Aquitaine. Sous Louis le Débonnaire naissent, héréditaires dès le début, les comtés de Béarn et de Bigorre, le duché ou royaume de Bretagne, avec Noménoé. Sous Charles le Chauve naissent le comté de Toulouse avec Raymond, le duché de France avec Robert le Fort, le comté de Flandre avec Baudoin Bras de Fer, le duché de Bourgogne avec

Richard le Justicier. Sous Charles le Gros, nait le ocontè d'Auvergne avec Guillaume le Pieux; sous Eudes, le comté d'Anjou avec Foulques le Roux; sous Charles le Simple, le duché de Normandie avec le pirate Rollon. Le ix« siècle est à peine terminé, quatre-vingts ans se sont à peine écoulés depuis la mort de Charlemagne, que les divisions essentielles de la France féodale exigent déjà.

fanpiiissanee de la royauté. — Il reste cependant au souverain quelque chose : ce sont les terres de son domaine, s'il ne les a pas encore toutes distribuées en bénéfices, et les sommes d'argent qui sont sa fortune particulière. Louis le Bègue, qui ne se contente pas d'être un roi, qui n'a pasrenoncé à disputer la couronne impériale aux autres descendants de Charlemagne, achète pour ces vaines entreprises le concours de ses vassaux indociles en leur abandonnant une partie de son domaine et l'argent qu'il a reçu de son père. Ses successeurs, Louis III et Carloman, en sont tellement appauvris qu'ils peuvent à peine défendre leur petit royaume contre une poignée de pirates normands. Charles le Simple est déjà si faible qu'il ne peut mettre fin aux pillages des « hommes du Nord » qu'eD leur abandonnant la Normandie (911).

Alors la personne même du roi, que ne suivent plus que quelques rares guerriers, est à la merci des audacieux. Un simple comte de Vermandois s'empare de Charles le Simple et le retient captif à Péronne. Hugues le Grand, duc de France, fait prisonnier Louis IV d'Outrenmer et ne lui rend la liberté qu'en échange de Laon, sa dernière ville. Touchantes sont les plaintes qu'adresse au concile de ^48 le roi dépossédé : « Je n'avais plus que cette forteresse ; c'était le seul château où je pusse me retirer avec ma femme et mes enfants. Mais que pouvais-je faire? J'ai préféré ma vie à mon château et j'ai payé de Laon ma liberté. «

Son fils Lothaire est obligé de subir les volontés de ce puissant vassal. Hugues le Grand le maintient sous sa tutelle afin d'exploiter la dernière prérogative que possède encore la royauté ; car si le roi ne peut plus rien pour lui, il peut encore quelque chose pour autrui. Ce souverain, qui est dépourvu de toute puissance matérielle, jouit encore d'un grand prestige moral; et, si quelque .part un

duché devient vacant, ce misérable prince peut en enrichir son oppresseur. C'est ainsi que Hugues le Grand trouve moyen de se faire attribuer par lui les duchés de Bourgogne et d'Aquitaine.

Le dernier roi du sang de Charlemagne est Louis V qu'on a surnommé le B'ainéant; mais quelles ressources lui restait-il pour faire quelque chose ?

Résumé. — Ainsi, la royauté carolingienne est restée essentiellement la même que la royauté mérovingienne. Celle-là fut puissante sous les Pépin et les Charlemagne comme celle-ci sous les Clovis, les Clotaire 1®' et les Dagobert. Elle était privée des mêmes moyens d'action, elle disposait des mêmes ressources, et elle a péri de la même façon, quand les grands se sont emparés des domaines, des charges et même de la personne du prince. Les derniers Mérovingiens finissent dans la tutelle des maires du palais carolingiens qui allaient fonder la seconde dynastie ; les derniers Carolingiens finissent dans la tutelle des ducs de France, qui allaient fonder la troisième dynastie.

De Clovis le Victorieux à Louis le Fainéant, en passant par Charlemagne, la royauté n'a pas changé de nature. C'est la même institution qui se perpétue pendant quatre siècles, qui se débat avec les mêmes difficultés, glorieuse quand elle arrive à les dompter momentanément, misérable quand elle succombe sous elles. Toujours elle a eu le même idéal devant les yeux : l'empereur de Rome. Ce n'est pas quand elle a voulu se modeler de plus près sur les institutions romaines qu'elle a le mieux réussi; c'est quand elle s'est résignée à demander aux institutions germaniques les moyens d'égaler la grandeur romaine. Mais, sans impôts, sans armée permanente, sans fonctionnaires révocables, on pouvait bien fonder l'empire : on ne pouvait maintenir ni l'empire, ni la royauté. Des institutions germaniques a pu sortir incidemment, par le génie d'un grand homme, la monarchie universelle d'Occident; mais ce qui en sortait logiquement, par le génie propre à ces institutions, c'était l'anarchie et le morcellement féodal.

Ouvrages a consulter : Voir au chapitre suivant.

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