CHAPITRE VIII
(De la déposition de Charles le Ovos à la mort de Louis VII, 887-U80.)
L^ÉffUse féodale i origine de sa pnisMMiee tenitotiale. — La féodalité laïque doit sa puissance territoriale à rhérédité des bénéfices et à la recommandation des alleux. L*Égli8e féodale doit surtout la sienne aux doiiations et à Tobligation de la dlme.
A côté des Qefs laïques, il y a donc les terres d'Église. Elles ont un aspect diJOTérent, selon qu'elles appartiennent à des évéchés ou à des abbayes. L'évêque, en général, s'est emparé dos domaines royaux contenus dans le territoire de sa cité : ces domaines forment une masse compacte, un territoire assez bien arrondi, bien qu'ils puissent avoir des dépendances dispersées sur toute l'étendue de la chrétienté. Au contraire, le couvent, qui s'est formé plus tard, a dû accepter des donations de toutes mains, en tout pays, et son domaine se compose ordinairement de parcelles disséminées.
L'évéque est plutôt un grand propriétaire urbain, qui réside à ia ville ; le couvent, situé au milieu des champs, est un grand propriétaire rural. Les évéchés portent le nom de cités anciennes et illustres, Autun, Narbonne, Reims; lescouYonts portent des noms nouveaux, car ils sont souvent le noyau de centres nouveaux d'habitation., et ces «entres, en général, sont d'abord peu considérables et sans .illustraJion historique.
Les richesses des couvents tendent à s'accroître dans une plus rapide proportion que celles des évêchés. Si la période franque est celle de renrichissement des évêchés, la période féodale est celle de Tenrichissement des couvents. Ils sont plus populaires que les églises épiscopales ; ils ont un plus grand renom de sainteté et une réputation miraculeuse mieux établie. Ils attirent à la vie religieuse les nobles et les non-nobles amoureux de la paix, et qui, en y prenant le froc, y apportent leurs biens. Ils renferment de nombreux moines, tandis que Févêque est seul avec ses chanoines; ils ont donc plus de gens empressés à solliciter pour eux des donations, à effrayer les pécheurs, à solliciter leur repentir et leur générosité ; ils ont aussi plus de gens occupés à prier pour Fâme de leurs bienfaiteurs et qui semblent n'avoir pas d'autre occupation. Du reste, les moines ayant fait vœu de pauvreté, ce n'est pas à eux que s'adresse la donation : c'est à saint Martin, à saint Benoît, à saint Denis, à saint Etienne, aux glorieux confesseurs et aux glorieux martyrs dont ils suivent la loi. C'est le saint que les donateurs veulent se concilier et c'est sa colère que redoutent ceux qui seraient tentés d'usurper les terres du couvent.
Les domaines des monastères vont donc s'accroissant. Les nobles français ont la même indulgence pour les empiétements des moines que les rois mérovingiens pour ceux des évêques. Eux aussi dorment pendant que l'abbé marche sans relâche et enveloppe la terre d'un cercle qui va toujours s'étendant. Ils donnent sans cesse, par remords, par crainte de la colère céleste, par désir d'expier leurs violences : or, ils croient expier en donnant aux moines une partie de ce qu'ils ont ravi à d'autres. Surtout ils laissent prendre. Les moines sont plus habiles que les évêques à occuper silencieusement un domaine qui, au bout de trente ou quarante ans, leur sera acquis par prescription. Leurs archives sont plus en ordre que celles des châteaux, et ils sont toujours prêts à fournir la pièce qui témoigne en leur faveur. Au besoin, ils savent corriger les chartes authentiques ou en fabriquer.
Non seulement ils prennent la terre, mais ils prennent ce qui a plus de valeur que la terre : les hommes. Quand un
serf s*est réfugié dans un monastère, demandant à y vivre comme moine ou à le servir comme laboureur, quand il s'est déclaré Thomme du couvent en se mettant autour du cou la corde du clocher, bien habile sera le seigneur s'il peut remettre la main sur son fugitif.
D'ailleurs, l'administration des moines est pïus régulière, plus paternelle, plus douce que celle des violents châtelains : aussi les serfs accourent-ils nombreux, avec leurs femmes, leurs enfants, leur bétail. Les couvents ne risquent rien à s'établir dans les solitudes, dans les forêts vierges : le désert ne tardera pas à se peupler autour d'eux et la lande à se transformer en bonnes terres arables. Plaider contre les moines, c'est bien chanceux : ils traînent le baron illettré devant un tribunal d'Église qui juge en latin. Contre eux, le baron n'a d'autre ressource que la violence ; or, la violence engendre le remords, et le remords est une source de libéralités.
Nouveaux ordres reli^^eux. ~ Non seulement les anciens monastères continuent à s'enrichir, mais il s'en fonde sans cesse de nouveaux, apportant sans cesse des stimulants nouveaux à la générosité des fidèles.
Parmi les ordres religieux, il faut distinguer deux grandes divisions : i^ les ordres bénédictins; 2® les ordres mendiants.
1» Du vieux tronc de l'ordre de saint Benoit de Nursie, réformé au ix* siècle par saint Benoit d'Aniane, naissent de nouveaux rejetons. En 910, Bernon fonde l'ordre de Cluny, qui comptera au xu« siècle 2000 monastères, et dont le supérieur s'appellera l'archi-abbé ou l'abbé des abbés. En 1098, Robert, abbé de Molesmes, indigné du relâchement de la règle dans son couvent, part avec douze moines seulement, arrive dans une forêt à cinq lieues de Dijon, et élève une petite chapelle et quelques cabanes de bois auprès d'une fontaine : c'est l'origine de l'ordre de Citeaux qui comptera, à la fin, 3200 monastères, tant d'hommes que de femmes. En 1076, un vicomte de Thiers, dégoûté du monde, va vivre en anachorète dans les bois de Grammont, près de Muret : à sa mort, en 1124, l'ordre des Grammontins est fondé. En 1084, un chanoine de Reims, Bruno, se rend avec six compagnons dans les montagnes
nS GITILISATION FftSANQAISE
sauvages du Dauphiné : ToniFe des Chartreux commence. ËQ i095, un seigneur des environs de Viorne, |>our remercier saint Antoine d-avoir guéri son fils, construit un hôpital pour les malades atteints du « mal de ^saint Antoine » : c'est l'origine de Tordre des ArUcnUes. En 1115, saint Ôernard se réfugie dans une aflFreuse solitude, peuplée de bêtes fauves et de brigands, qu'on appelle la « vallée de l'absinthe » : il en fait Cknrvaux « l'illustpe vallée », siège d'une maison mère qui commandera, dès le iin« siècle, à 1800 couvents. Vers 1100, Robert d'Arbrissel fonde la maison mère de Fontevrault, composée de couvents d'hommes et de femmes, et dont la direction, par un trait tout à fait chevaleresque, appartient après sa mort à une abbesse. En 113Q, saint Norbert fonde, dans les i>ois de Coucy, l'ordre des Prémenivés. En 1140, un comte de Rotrou fonde la Trappe *. En 1157, un noble français, Guillaume de Malaval, fonda les Guillemites ou 'Petits^ AuffusHns.
2^ Au xiii» siècle, commencent les ordres mendiants. En 1215, saint Dominique fonde les Ikrniinicains, qui comptent soixante couvents en quelques années. En 1228, saint François d'Assise fonde les Franciscains, qui se subdiviseront en une infinité d'ordres : des Franciscains ou Cordeliers sortiront les Minimes, les RécoUets, les > Gapucins. Saint Louis ramène du Mont-Çarmel, en Syrie, les Carmes. Le quatrième ordre mendiant, les Grands -Aug%tsiinSj se constitue en 1256.
Entre les ordres bénédictins et les ordres mendiants, il y avait des différences essentielles. Les Bénédictins vivaient retirés du mond«, dans une existence de grands seigneurs, sans s'occuper d'aucune propagande, et fort indépendants du pape. Les Mendiants avaient été constitués, au contraire, pour agir sur le siècle, suppléer à l'activité insuffisante ou au nombre insuffisant des prêtres séculiers ; ils avaient pour mission de prêcher, de confesser, de desservir îles paroisses; ils relevaient uniquement du pape et lui étaient entièrement dévoués. Tandis que les Bénédictins étaient de riches
1. C*e8t cet ordre qui, réformé en IB63 par l'abbé de Ranci, devint beaucoup .plus eélèbre.
RÉGIME FÉODAL : L'ÉGLWE 199
propriétaireB, les Mendiants ne possédaient rien :et devaient vivre de quêtes <et d^anménes. Il est vrai que cette règle fiéchit bientôt et que leurs couvents, à mesure qu'ils se multiplièrent, s^nricftiireat tout comme te autres. £nfm, les premiers étaient surtout établis à la campagne, les seconds dans les villes, où leur propagande pouvait s'exercer plus activement.
8® Puis venaient des ordres consacrés spécialement à un service d'assistance. Louis VII avait richement doté et installé près de Paris les Lazaristes, originaires de Syrie. Pour le rachat des chrétiens, captifs en pays musulmans, s'étaient constitués les Mathutrins, fondés en 1198 par saint Jean de Mat ha et saint Félix de Valois, et les pères de la Merdy fondés par saint Nolasque, gentilhomme provençal, en 1223.
Notez que presque tous les ordres de religieux ont dans leur dépendance des- ordres analogues destinés aux femmes : BénédiciiMeSf Ckansses, Carmélites, Dominicaines, etc.
•k9 Encore n'avons-nous pas parlé des ordres reli^eux militaires : les Templiers, fondés en 1118 par Hugues de Payeas, et qui posséderont, au siècle suivant, neuf mille manoirs; les He9piktUer s, îonàés en 1120, d'abord pour soigner les malades,- et qui deviendront les chevaliers de Rhod^ et, plus tard (au xvi® siècle), de Malte.
On peut juger quelles masses de terres devaient se grouper autour de ces innombrables monastères et quelles multitudes d'hommes et de femmes allaient en peupler les cellules. Bien que les ordres monastiques, qui constituaient le « clergé régulier », ne fussent pas arrivés à leur complet développement dans la période de la puissance féodale, ils pouvaient déjà Tivaliser de richesses avec les évêques et le « clergé sécidier ».
EIÊgUfte adogite les'îiiifiiltiiiiMisctles mœurs féodales. — Vuilà donc en face l'un de l'autre l'évoque et l'abbé. Tons deux portent la crosse, car le pape l'a accordée aux abbés en 1061, et la crosse est un sceptre (temporel en même temps qu'une houlette pastorale. Tous deux sont des seigneurs. Tous deux possèdent de vastes .étendues de terre française. Tous deux exercent une autorité absolue sur les populations urbaines ou agricoles de leur domaine.
i40 CIVILISATION FRANÇAISE
Tous deux possèdent, comme les seigneurs laïques, tous les attributs de la souveraineté, y compris le droit de guerre. L^évêque a sa maison fortifiée dans sa cité épiscopale et des châteaux sur plusieurs points de son domaine ; Fabbaye est ceinte de murailles et flanquée de tours. Tous deux ont besoin de soldats pour les défendre et de hauts protecteurs pour les aider.
Il a bien fallu que Tévèque, dont la première fonction était la charge des âmes, que le couvent, consacré primitivement à la contemplation et à la prière, se fissent aux rudes mœurs du siècle. L'Église chrétienne, pacifique au temps de la paix romaine, est devenue belliqueuse dans Fanarchie nobiliaire.
De même qu'elle était entrée dans les cadres administratifs de l'Empire, il lui a fallu se couler dans le moule du régime féodal.
Évéques et abbés ont suivi l'exemple des ducs et des comtes carolingiens. Gomme eux, ils se sont approprié les domaines de la royauté. Comme eux, ils exercent en leur nom les droits de souveraineté après les avoir exercés par délégation du souverain, et ils continuent à exercer les droits domaniaux sur la population non libre de leurs terres. Comme eux, ils se sont arrogé, à l'occasion, les titres des dignités impériales. Ainsi il y a Tarchevêque-duc de Reims, les évêques-ducs de Langres et de Laon, les évêques-comtes de Beauvais, de Noyon, de Châlons-sur- Marne.
Comment l'Église se défend s avoués et ^dames. — Dans cet âge de violence, il a bien fallu oublier les interdictions portées, à l'époque carolingienne, contre le maniement des armes par les clercs. Évêques et abbés portent le casque aussi souvent que la mitre; ils chaussent les éperons d'or, revêtent la cotte de mailles, les gantelets de fer, le baudrier militaire, déploient leur bannière seigneuriale pour marcher à la tête de leurs vassaux. Foulques, archevêque de Reims au temps de Charles le Simple, a été assassiné par le comte de Flandre, et sa mort est restée impunie. Son successeur, Hervé, provoqué par les usurpations d'un comte du voisinage, prend les armes, va l'assiéger dans son château et l'y presse si vivement qu'il
HÉ6IME FÉODAL : L'ÉGLISE i4i
oblige le comte à s'enfuir et la garnison à capituler *.
Pour guerroyer, il faut des hommes. Aussi Tévêque inféode une partie de ses terres à des guerriers : il a sa bande de vassaux et d'hommes d'armes. Les couvents, dont les domaines sont plus dispersés, sont en général obligés de s'adresser à quelque puissant seigneur, qui devient leur gardien, leur avoué, leur vidame. L'Eglise paye ses protecteurs en leur abandonnant des redevances sur ses paysans, en leur inféodant des portions de dime : ainsi la dîme, consacrée à l'entretien des autels, sert aussi à leur défense.
Le clergé est complètement engagé dans l'engrenage du système féodal. Les évêques et les abbés ont des vassaux; ils ont des protecteurs; ils reconnaissent même des suzerains, bien qu'ils ne se soumettent pas à toutes les formalités du pacte féodal et qu'ils se refusent ordinairement à placer leurs mains, consacrées par le contact de l'hostie, dans les mains d'un suzerain laïque.
Le principe électif subsiste. — Entre les seigneurs laïques et les seigneurs ecclésiastiques, il y a pourtant une dififérence essentielle. Les premiers sont héréditaires; les seconds sont électifs.
En principe, les évêques sont élus par le clergé, les nobles et le peuple : en fait, le peuple n'est jamais consulté; le clergé est représenté par les chanoines, qui forment le chapitre de l'évêché.
Ce chapitre commence à se peupler des cadets de noblesse et c'est toujours l'un d'eux qui est promu à l'épiscopat, le plus souvent un frère ou un fils du plus grand seigneur de la région. On s'habitue à considérer les places du chapitre comme un moyen de pourvoir les cadets des familles nobles de second rang, et les évêchés comme un moyen de pourvoir les cadets de la famille régnante,
1. Les moines eux-mêmes s'en mêlent. Âdalbéron nous fait la peinture grotesque, poussée jusqu'à la caricature, d'un religieux de Cluny, dont la robe est écourtée jusqu'aux cuisses, les jambes enveloppées de bandelettes entre-croisées, les pieds chaussés d'éperons, la taille serrée d'une ceinture à laquelle pendent une épée, un arc et un carquois, et toutes sortes d'engins. Il nous montre tout le couvent partant en guerre contre quelque usurpateur, les uns en chariot, les autres à cheval, d'autres hissés sur des ânes, des bœufis et d'antres bêtes.
celle duToi, du duc ou du comte. Les terres et les rev«uu8 de rÉglise sont considépés par les féodaux comme une dépendance de leur domaine, comme une sorte de patrimoine dont la jouissance est astreinte à une seule condition : la tonsure. En 928, le roi Raoul, en récompense des services que lui a rendus le comte de Vermandois, accorde à son ills,âgé de douze ans, rarchevéohé de Reims.
La Tie d'un évêque diffère peu de celle d'un «eigneur laïque : il Ta à la guerre, s'entoure de chiens et de faucons, est à peine tenu de savoir un peu de latin, et n'officie qu'jaux grandes fêtes de l'année, devant une noble assistance, déposant sur l'autel son casque et sa cuirasse, gardant l'épéeiau côté et les éperons d'or aux talons. Parfois on s'empare d'un évêché, comme on le ferait d'un château, à main armée. En 932, un certain Walbert devient évêque de Noyon ; son concurrent malheureux propose au comte d'Arras de faire la conquête de Noyon : le comte aura la ville et lui l'évêché. Ils réussissent par surprise, mais cinq jours après, révêque légitime revient avec des forces supérieures, arrache les deux usurpateurs de l'église où ils se «ont réfugiés, et les fait mettre à mort.
Le principe de l'élection est singulièrement limité par le droit que s'arrogent le roi, le duc ou le comte, en leur qualité de protecteurs, d'intervenir dans les élections. Les interventions du roi surtout, malgré l'opposition de la haute féodalité et celle de la cour de Rome, sont fréquentes. Elles sont favorisées par le fait que les électeurs sont rarement unanimes et que le prince a le droit de confirmation. Dès lors, le roi peut violenter le corps électoral, comme firent Robert à Chartres et au Puy, Henri I»"^ au Puy, Philippe I®*" à Orléans et Beauvais. Louis VI, en 1112, «emble avoir imposé , presque sans élection , Hugues , doyen d'Orléans, comme évêque à l'église de Laon. Rien de fréquent comme la candidature oflicieUe et comme son succès. Fulbert s'intitule hardiment, dans une de ses lettres, « évêque de Chartres par la grâce de Dieu et du roi Robert ».
Avant de procéder à l'élection, les chanoines envoient demander au roi la permission d'y procéder. Parfois, malgré les canons de l'Église, le roi, comme fit en 1103 Philippe 1®' pour l'évêché de Paris, assiste à Télection. L'élection faite,
RÉGIME FÉODAL : L^'ÉfiLlSE ièâ
le roi peut refuser son approbation, et en tout cas, c'est seulement quand on Fa obtenue qu'on procède à la consécratioQ4 Après la consécration, l'évêque est amené en présence du roi, place sa main dans sa main, en signe d'hommage, lui prête serment de fidélité sur l'Évangile, et reçoit, de lui la crosse épiscopale en signe d'investiture. La formule de l'élection au moyen âge est donc celle-ci : « Par le concours des évêques, le consentement des citoyens et la donation du roi. »
Malgré, tous jces abus, le principe électif subsiste cependant; malgré les tentatives des grands pour la rendre héréditaire, la fonction épiscopale reste viagère.
Même spectacle dans les abbayes. En principe, l'abbé doit être élu par les moines ; en fait, les dignités d'abbés et d'abbesses servent à pourvoir les cadets et les filles de nobles maisons. Quand la règle décline, la mitre abbatiale est. le jouet des passions et des intérêts ; quand la règle reprend sa vigueur première, le principe d'élection triomphe. Presque partout, ce sont les rois qui ont enlevé aux féodaux le droit de protection sur les abbayes. Par là, ilfi: étendent leur autorité bien au delài des limites de leur domaine.
Le système électif n'ôte rien à la puissance de l'Église : tout aa contraire. Les hommes changent, mais la corporation subsiste» La permanence des évêchés et des abbayes leur assure plus de force que l'hérédité n'en assure aux seigneuries laïques. Celles-ci se démembrent incessamment par les partages entre fils, les dots accordées aux filles, les ventes ou les donations : les seigneuries ecclésiastiques s'accroissent sans cesse et ne décroissent jamais. Ni l'évêque ni l'abbé n'ont le droit d'aliéner les biens de l'église ou du couvent. Dès qu'une terre est entrée dans le domaine ecclésiastique, elle n'en sort plus : elle devient, comme on dit, terre de main morte, car l'Église, qui a la main vivante pour recevoir, a « la main morte » pour donner.
iLe ipineipe d*iksaoei*ti«ii dans TÉslise. — La féodalité laïque ne connaît qu'une seule forme d'organisation : le contrat féodal, qui lie une terre à une terre , un homme à un homme, et qui laisse subsister la pleine souveraineté
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de l'individu. L'Église connaît un autre mode d'organisa> tion, celui-là même qui, dans la société franque, a dû céder la place au régime féodal : c'est l'association. Des moines, des chanoines, en s'associant, en s'astreignant à une règle, arrivent à constituer une puissance. Un couvent, une église, c'est un noble collectif. L'individu qui par luimême ne serait rien, en devenant membre d'un chapitre ou d'un monastère, se trouve être un membre de l'aristocratie.
Seulement la règle de cette association, ce n'est plus la liberté de l'individu : c'est l'obéissance à un chef élu, mais absolu. L'obéissance, qui est déjà si rigoureuse du chanoine à l'évêque, l'est bien plus encore quand il s'agit du moine et de son abbé. L'obéissance est, avec la paavreté et la chasteté, un des trois vœux monastiques : et c'est de l'obéissance passive qu'il s'agit. L'individu est absorbé et comme annulé dans la communauté. Il suffit qu'un moine paraisse s'enorgueillir de quelque talent pour que le supérieur ait le droit, dans l'intérêt de son âme, de lui défendre d'exercer ce talent.
Ce principe de l'association et de l'obéissance passive est si fécond qu'on peut l'appliquer même à l'organisation militaire. Le contrat féodal ne peut enfanter qu'une bande de vassaux commandés par un suzerain et qui se dissout dès que les quarante ou soixante jours du service féodal sont expirés; le principe monastique, appliqué aux ordres militaires, crée une véritable armée permanente. Les Templiers et les Hospitaliers, ces moines militaires qui pratiquent les vertus ascétiques comme des religieux et les vertus guerrières comme des chevaliers, oflPrent au monde un spectacle qu'on n'avait pas vu depuis les légions romaines : des corps de troupes astreints à un service permanent et à une discipline rigoureuse. Sans eux, on aurait bien pu, au moyen des bandes féodales, conquérir la Palestine : eux seuls ont permis de la garder pendant près de deux siècles.
Armes spiritaelles de TÉglise t exeommunleation , interdit. — Un évêque ou un abbé, comme seigneur, pouvait recourir à l'épée ; comme clerc, il disposait d'armes non moins efficaces» D'abord des légendes terribles, recueillies
OU inventées par de pieux écrivains, et qui racontaient la mort effrayante des persécuteurs de TÉglise *.
Puis l'arme la plus redoutable de toutes, le « glaive spirituel » de rexcommunioation. La terrible formule était prononcée au milieu d'un lugubre appareil. Dès ce moment, rexcommunié voyait tout le monde s'éloigner de lui , ses vassaux, ses serviteurs, sa femme, ses enfants; souvent le peuple insultait sa maison et déposait un cercueil devant sa porte.
Quelquefois, sur le territoire entier du rebelle, on jetait l'interdit. Alors on ne célébrait plus les offices dans aucune église, on ne sonnait plus les cloches, on ne baptisait plus les enfants, les morts restaient sans sépulture. Parfois la population, terrifiée, se soulevait contre le seigneur et l'obligeait à accepter une pénitence.
KeTenus de rÉ^lise s la dîme, le easuel. — Comme le seigneur laïque, l'évêque ou l'abbé percevait les droits féodaux sur ses vassaux, les redevances en nature ou en argent sur ses paysans ; mais, comme prélat, il levait encore d'autres revenus qui frappaient toutes les terres indistinctement, celles du comte souverain comme celles du sei'f : c'étaient la dime et les autres redevances ecclésiastiques. Vis-à-vis de ses paysans, comme propriétaire, il percevait ses revenus ; vis-à-vis de tous les fidèles, comme prêtre, il percevait la dime.
La dlmey qui avait été imaginée pour subvenir aux besoins de l'Église alors qu'elle ne possédait rien sur terre, continuait à être levée depuis qu'eUe était devenue le plus riche propriétaire de la France. Ce qui avait été, à l'origine, un don volontaire des fidèles était devenu une obligation rigoureuse, sanctionnée par l'excommunication et par l'interdit, et au besoin, depuis l'époque de Charlemagne, par l'autorité civile.
Loin de diminuer, à mesure que TÉglise s^enrichissait.
1. Le meurtrier de rarchevéqne Foulques est mort rongé par les vers. IIq chevalier qui avait usurpé les terres de Saint-Clément est assailli par les rats; sa grande épée est sans force contre leur multitude sans cesse renaissante; alors le sacrilège s*enferme dans une caisse suspendue en l*air par une corde; le matin, quand on ouvre la caisse* on n'y trouve plus qoede^avEMgA».
la dime devenait toujours plus lourde et s'attaquait toujours à de nouveaux objets. Le pape Alexandre III, au xu« siècle, décide que la dime s'applique, non seulement aux produits de l'agriculture, mais à ceux des moulins, des rivières, des pêcheries, à la laine des moutons, à la cire et au miel des abeilles. Les produits de toute espèce d'industrie y étaient soumis : même le militaire, le négociant, l'artisan, « devaient savoir que l'intelligence qui leur procurait leur subsistance venait de Dieu et qu'ils lui en devaient les prémices ». On exigea la dîme des profits obtenus même par des métiers réputés infâmes.
Aux revenus de la dime se joignaient ceux du casuel, droits pour les baptêmes, les enterrements, les mariages. Dans certaines provinces, les curés exigeaient, sous le nom de past ou repas de noces, une forte redevance des nouveaux mariés. En Bretagne, par une singulière application du « jugement des morts », ils s'appropriaient les meubles de celui des deux époux qui décédait le premier. Dans les successions, sous le nom de « tierçage », ils prélevaient le tiers des meubles, proportion qui, en 1309, fut réduite au neuvième. PresquB partout, le lit du mourant qu'ils avaient administré leur appartenait. Tout testament devait contenir quelque libéralité envers l'Église.
Justice eeelésiastiqoe. — Gomme les seigneurs laïques, les prélats avaient leurs officiers domaniaux pour rendre la justice à leurs paysans, et leur cour seigneuriale pour la rendre à leurs vassaux. Ils avaient, de plus, une justice ecclésiastique : leur tribimal s'appelait la « cour de chrétienté » ou l'officialité; leur juge était un o/)^'a2. Il jugeait toutes les causes intéressant la religion, c'est-à-dire, à une époque aussi religieuse, à peu près toutes les causes. Il jugeait tantôt & raison de la personne : dans tous les procès entre clercs ou entre clercs et laïques, car les clercs ne pouvaient être traînés devant les tribunaux laïques, sauf, quand il s'agissait d'une cause purement féodale, dans les procès des veuves, des orphelins, des pauvres, des personnes qui avaient profité du droit d'asile; tantôt à raison de la cause : au criminel, dans les cas d'hérésie, de parjure, d'adultère, de sacrilège, de bigamie, de simonie ou trafic des choses saintes; au civil, dans les procès pour
testaments, mariage ou nullité de mariage, légitimité des enfants, apports des époux et douaire de la femme ; enfin, en général, dans toutes les causes librement soumises aux cours de chrétienté.
Or ces cours rendaient une meilleure justice que les cours laïques, si bien que les cours du roi en arrivèrent à se modeler sur elles. Par cela même elles attiraient beaucoup de justiciables, qui se dérobaient à la justice de leurs seigneurs naturels.
Les cours de chrétienté se distinguaient des tribunaux laïques, d'abord en ce qu'elles tendaient à substituer le droit canon et le droit romain, en un mot le droit écrit, aux coutumes ; ensuite en ce que leur procédure s'inspirait encore de la procédure romaine. Elles répugnaient à l'emploi des ordalies et du duel judiciaire : elles jugeaient sur pièces écrites ou d'après les auditions de témoins.
Pour les causes que jugeaient les cours féodales des prélats, on pouvait en appeler de leur sentence à un tribunal supérieur; mais les sentences de leurs cours de chrétienté restèrent longtemps sans appel, jusqu'au moment oii le pape évoqua les appels en cour de Rome.
Ainsi, le seigneur ecclésiastique avait sa justice domaniale pour ses paysans, sa justice féodale pour ses vassaux, sa justice ecclésiastique pour les clercs et pour les causes d'Église.
Développement des églises de campai^e. — Entre la féodalité laïque et l'Église féodale, il existe une dernière différence. La puissance de l'une est destinée à périr, tandis que l'autre, quand même diminuerait sa puissance matérielle, verra s'accroître sa puissance morale. Certains faits, qui peuvent déjà inquiéter l'Église en tant que pouvoir féodal, sont pour son pouvoir spirituel un gage de force. Ainsi les évêques se plaignent que leur église épiscopale s'appauvrit, que les seigneurs s'arrogent le droit de disposer de ses dîmes, afin d'en doter des chapelles élevées sur leur domaine.
Qu'y avait-il de fondé dans ces plaintes? A l'époque romaine, la petite société chrétienne de chaque cité gauloise se tenait enfermée dans l'enceinte de la cité. Il n'y avait, pour toute une province, d'autre temple chrétien que
réglise épiscopale. C'est précisément à Tépoque franque et à l'époque féodale, que, la noblesse ayant quitté la ville pour la campagne, la doctrine chrétienne commença à se répandre dans les villages. La fondation de nombreux couvents, loin des grandes villes, favorisa la propagande rurale. Alors les seigneurs travaillèrent à multiplier les centres religieux. Sans doute, ils agissaient ainsi par dévotion; mais ils y trouvaient aussi leur intérêt par l'accroissement de la population dans les villages pourvus d'une église.
Voici comme se constituait une église rurale. Le fondateur concédait le terrain et faisait bâtir l'édifice par ses paysans ; puis il y installait quelque pauvre clerc, à titre de curé, et lui attribuait une partie de la dîme jusqu'alors payée à l'évêque ou au m<5nastère. Les évêques se plaignaient : ils ne voyaient aucune compensation à cette perte, parce que l'usage reconnaissait le fondateur ou ses héritiers, comme « patrons » de l'église nouvellement fondée, et les autorisaient à nommer le curé. L'évêque ne jouissait de ce droit que dans le cas où lui-même était le fondateur. L'évêque n'avait donc, sur la plupart des églises rurales, qu'une autorité spirituelle, mais aucune autorité temporelle : il consacrait le curé, il le surveillait, mais ne le nommait pas. Les églises rurales étaient beaucoup moins dépendantes des évêques qu'elles ne le sont aujourd'hui : c'était là une des formes du morcellement féodal. Ces églises rurales étaient d'humbles temples de bois, où le curé n'avait pas le droit de dire la messe les jours de grandes fêtes, car ces jours-là on était tenu d'assister à la messe épiscopale, et où les paysans emmagasinaient volontiers leurs foins et leurs blés, malgré les prohibitions des conciles. Une paroisse comprenait tous les habitants soumis à l'autorité spirituelle du curé, c'est-à-dire un ou plusieurs villages. La plupart des paroisses de France ont été constituées du v® au x® siècle.
D'autre part, le seigneur du lieu dédaigne ordinairement d'assister avec des paysans aux offices de la paroisse : dans son château, il a une chapelle desservie par son « chapelain », qu'il paie aussi sur les dîmes.
Action de rÉ|;lise sar le inonde féodal. — L'évêque a des motifs pour se plaindre de ce qu'on diminue sa dime^
RÉGIME FÉODAL : L'ÉGLISE i49
qu'on dépouille son église ; mais par la création des paroisses rurales, Tévêché finira par avoir sur les campagnes une action que n'a jamais eue ni l'administration impériale romaine, ni l'ancienne administration royale. Il se trouvera avoir, presque dans chaque village et dans chaque château, un de ses prêtres. L'autorité spirituelle de l'évêque va donc bénéficier de tout ce qu'il perd comme revenu.
Quand la féodalité est dans toute sa puissance, l'Église est déjà assez forte pour lui imposer la « Trêve de Dieu », et consacrer la « chevalerie ». Quand la féodalité sera à son déclin, quand le roi aura repris aux évêques comme aux seigneurs laïques les droits royaux qu'ils ont autrefois usurpés, dans cette ruine universelle de la hiérarchie féodale, la hiérarchie ecclésiastique restera debout.
Caractère de TÉi^line h Fépoque féodale. — L'Église du moyen âge présente à la fois le caractère féodal et le caractère romain. Le premier chez elle est accidentel. Bien que l'Eglise, en se recrutant parmi les turbulents seigneurs, ait pris quelque chose de l'organisation et des mœurs de la féodalité, au fond son idéal est l'unité romaine. Elle tend à^la réaliser, dans le royaume de France, en favorisant la puissance royale ; elle tend à la réaliser, dans la chrétienté tout entière, en fortifiant l'autorité du pape de Rome. Le roi et le pape, l'un en France, l'autre dans le monde, celui-là pour les choses temporelles, celuici pour les choses spirituelles, doivent mettre fin à l'anarchie, rendre au monde une image de l'empire romain.
Seulement les évêques sont plus particulièrement dévoués au roi, les moines au pape. Les premiers appartiennent plutôt à l'Église de France, les seconds à l'Église universelle. Le sentiment romain est plus développé dans le clergé régulier, car on y est plus façonné à l'obéissance, et le commandement y est plus absolu. Les moines forment une foule, qui a tous les instincts du peuple, tandis que les évêques et même les abbés se recrutent dans les familles nobles et sont une aristocratie. Si dans le haut clergé les mœurs romaines finissent par l'emporter, ce sera grâce à la pression exercée sur lui par les moines.
Odvhages a consulter : Voir au chapitre X.