I. Décadence universelle produite par la guerre
de Cent ans.
État de la France & ravènement des Valois». — Quand les Valois succédèrent aux Capétiens directs (1328), ils trouvèrent l'ancienne société féodale profondément transformée, d'une part par le progrès du pouvoir royal, d'autre part par le progrès des classes roturières. Le rôle attribué aux Etats généraux apportait au pouvoir royal une limite t un contrôle. Or, un pouvoir royal bien établi et un tiers tat puissant, c'étaient de précieux éléments pour la contitution d'un gouvernement libre, comme celui qu'a possédé l'Angleterre. La période qui suivit détruisit en partie ce double résultat.
Décadence de la royauté. — Avec les premiers Valois, la royauté et la France elle-même furent sur le point de périr. Philippe VI et Jean le Bon, entichés d'une fausse chevalerie, semblent des rois plus féodaux que les premiers Capétiens. Après le sage gouvernement de Charles Y, la royauté tombe en démence avec Charles VI. C'est seule-
1. Cette période comprend les règnes de Philippe VI (1328-1330), Jean le Bon (1350-13Ô4), Charles V (1364-1380), Charles VI (1380-1422), Charles vn (1422-1461), Louis XI (1161-1483) et la régence d'Anne de Beaujeu sous Charles VII I.
meitt dans les dernières années de Charles VII et sous Louis XI que la royauté et le pays reprennent les progrès interrompus.
La guerre de Cent ans fut une période d'effroyables calamités. A deux reprises, la moitié du royaume fut au pouvoir des Anglais. Le traité de Brétigny, en 1360, leur livra la moitié occidentale de la France depuis la Normandie jus- <ïu'aux Pyrénées. Le traité de Troyes, en 1420, leur livra la moitié septentrionale de la France et la capitale même du royaume, Paris, où un prince anglais fut sacré roi de France» Le pays ne souffrit pas seulement des invasions anglaises ■qui tour à tour ravagèrent toutes nos provinces. Il souffrit •encore plus des inimitiés qui tout à coup se déclarèrent de province à province, de ville à ville, de château à château* Lors même que les armées anglaises s'étaient retirées, la guerre continuait sur tous les points, entre les seigneur^ du royaume, les uns se disant du parti français et les autres du parti anglais. Le pays souffrit aussi des bandes de routiei's qui naquirent partout à la faveur du désordre -et qui, sous la conduite de chefs comme Rodrigue de Viliandrando ou Arnaud de Cervole, surnommé VArchippétre, tantôt au nom du roi de France, tantôt au nom du roi d'Angleterre, le plus souvent pillant pour leur propre compte, ne laissèrent pas une seule province intacte..
On vit alors que les rois capétiens, en réunissant au domaine royal les États féodaux, n'avaient pas fondé l'unité «t qu'ils n'avaient pas créé une patrie française. Les diverses parties du royaume étaient rattachées au trône par un lien d'obéissance féodale; mais il n'y avait entre elles aucune •cohésion.
Pendant les guerres dites anglaises, ce sont des Français
•qui ont fait le plus de mal à la France. C'est Robert
d'Artois et Geoffroy d'Harcourt qui provoquent le pre-^
mier débarquement d'Edouard III; c'est avec une armée
•composée en partie de Gascons que le prince Noir gagne
la bataille de Poitiers ; c'est un prince français, Charles le
Mauvais, qui porte le ravage dans l'Ile-de-France ; c'est le
duc de Bourgogne qui ouvre aux Anglais les portes de
Paris; c'est un évêque et des juges normands qui font
brûler Jeanne d'Arc. L'œuvre accomplie par les premiers
Capétiens ne pouvait conduire à l'unité que lorsqu'un sentiment nouveau se ferait jour en France : le patriotisme^ Or il ne se développa que par l'excès même des misères de? cette guerre et presque à la fin de la lutte contre les Anglais. Jeanne d'Arc en fut la plus éclatante manifestation^
La guerre de Cent ans, qui fut une guerre civile presque autant qu'une guerre étrangère, arrêta le mouvement de prospérité et de liberté qui avait commencé à se produire en France. Toutes les forces vives de la nation en furent profondément atteintes.
Déeadenee de la noblesse. — La noblesse fut ruinée par la continuité des guerres, décimée par de sanglantes batailles. Elle perdit confiance en sa valeur, quand elle vit que des paysans anglais, des bourgeois flamands, armésd'arcs et de couteaux, bravaient les charges de la cavalerie bardée de fer, et que, même avec la supériorité du nombre, les preux chevaliers de France étaient vaincus par ce qu'ils appelaient la piétaille» L'artillerie, qui fit son apparition sur les champs de bataille de la guerre de Cent ans,, fut pour les féodaux une autre surprise.
En perdant leur supériorité militaire , ils semblèrent perdre leurs vertus chevaleresques. Poitiers fut une honte plus grande que Crécy; car la plus grande partie de la chevalerie prit la fuite, sans avoir combattu, devant une poignée de fantassins anglais et gascons. La chevalerie démoralisée faisait de la guerre un métier, et un métier malhonnêtement exercé. Non seulement elle ne répondait plus à l'appel des rois qu'à condition d'en recevoir une solde, dégénérant ainsi en armée mercenaire; mais elle s'occupait bien plus à rançonner les campagnes et les villes qu'à les défendre.
On vit les gentilshommes et les brigands de 'profession se concerter pour piller le pays. Sur le champ de bataille, nobles anglais et nobles français s'épargnaient ; ils n'étaient cruels qu'au paysan. Us semblaient s'entendre pour faire durer la guerre afin de vivre sur l'habitant. La guerre de Cent ans fut infiniment moins sanglante sur les champs^ de bataille que désastreuse par les ravages qui l'accom»pagnaient, et dont les habitants paisibles étaient [seuls à souffrir.
. Le caractère des nobles se déprava terriblement. On. n'eût pu reconnaître en eux les descendants des chevaliers^ de Louis IX. Les chefs des armées royales, ceux que nous devons honorer comme les défenseurs du pays, les La Hire,. les Xaintrailles, les Vi gnôles, les Dammartin, n'étaient pas moins durs au peuple que les Anglais ou que les brigands. On violait toutes les prescriptions du code chevaleresque : Charles de Blois, honoré par les Bretons comme un saint, ne respectait même pas les capitulations. Des princes du sang royal commettaient des crimes honteux : le duc de Berry poignardait le comte de Flandre ; Jean sans Peur faisait assassiner son cousin le duc d'Orléans (1407); il était assassiné par son parent le dauphin de France (1419). Un* duc de Bretagne fait tuer son frère ; un comte de Foix laisse périr de faim son fils dans un cachot ; un sire de Giac tue sa femme ; un sire de Retz enlève de petits enfants pour les faire mourir lentement, cruellement, au milieu d'opérations de sorcellerie. Jamais on n'avait vu tant de crimes qu'à une époque où l'on ne parlait que de point d'honneur, d'emprises en l'honneur des dames, de vœux sur le faisan pour la délivrance de la Terre sainte.
Celte noblesse, mercenaire, pillarde, ruinée de biens et d'honneur, semble une classe réfractaire à l'idée nationale ; il a fallu qu'une paysanne, qui fut ensuite trahie et livréepar elle, lui donnât l'exemple du patriotisme.
Déeadeoee de» villes. — Les villes, si fières autrefois de la liberté reconquise, maintenant prises et reprises d'assaut,, rançonnées par les gens de guerre, écrasées d'impôts par le roi; n'ont plus la force d'être libres. C'est l'époque où se produit dans les communes un mouvement démocratique qui a pour objet d'enlever le pouvoir aux classes dirigeantes^ mais qui provoque des luttes furieuses et parfois sanglantes.. Les communes, épuisées d'argent, fatiguées de discordes, en proie à la banqueroute et à la guerre civile, finissent par supplier le roi de se faire le liquidateur de leurs dettes et de leur indépendance*. Rien n'a plus hâté la chute des
1. Sous Charles V, la ville de Roye ayant été détruite par rennemi, les Viabitants refusent d'y rentrer « tant qu'il y aurait la commune • : ils demandent au roi qu'elle soit « abattue » et que la ville soit remise au domaine, sous la juridiction des juges du roi. Charles fait droit à leur demande
républiques municipales que les misères de cette guerre. Paris, à un moment, avec son prévôt des marchands, Etienne Marcel, s'«st érigée en une véritable commune libre; mais tant de malheurs sont venus fondre sur cette ville, la répression de 1359 après la mort de Marcel, la répression de 1382 après la révolte des Maillotins, les excès •des Cabochiens, les massacres entre Bourguignons et Armagnacs, l'occupation par les Anglais, que, vers 4439, elle a perdu son courage avec sa population. L'herbe croît dans les rues et les loups viennent enlever les petits enfants dans les faubourgs. Les foires de Champagne, de Lyon, du Lendit •cessent d'être tenues. Les étrangers. Italiens, Espagnols, .Flamands, Allemands, désertent nos villes. C'est la ruine du tiers état.
Ruine des campag^nes. — Les paysans, pillés par tout le monde, se réfugient dans les bois, dans les cavernes, se remettent « en la main du diable », se joignent aux bandits. L'excès de leurs maux les pousse à des révoltes de 'désespérés; en 1357, c'est le soulèvement des « Jacques » •dans l'Ile-de-France; sous Charles VI, l'insurrection des « Tuchins » dans le Languedoc. De cruelles répressions mettent le comble à leur malheur. Alors le mouvement qui les portait naguère à acheter la liberté, à acheter de la terre, -s'arrête : avec quoi pourraient-ils payer? Au contraire, ils voudraient redevenir serfs pour avoir des protecteurs ; beaucoup, ne trouvant pas de seigneurs qui veuillent les reprendre, s'en vont dans les monastères et passent autour •de leur cou, en signe de servage, la corde du clocher.
Des fléaux naturels se joignent à ceux de la guerre : la peste noire en 1348. Dans la Normandie, une de nos plus riches provinces, les terres sont réduites aux deux cin* •quièmes de leur valeur; les tenanciers renoncent aux fonds •qui leur ont été fieffés. Dans douze paroisses du Dessin, la cote des impositions porte cette mention: « Néant, parce qu'il n'y a plus de paroissiens. » Un curé de Fréquienne,
et ordonne qu'ils « demeureront simples habitants et sujets en prévôté »• Les habitants de Neuville-le-Roi, ville réduite de 300 feux à 30, présentent la même requête. Ceux de Méulan s'adressent à leur suzerain, le comte •d'Évreux, le priant de consentir « qu'ils lui remettent la commune », et «on consentement est confirmé par le roi.
en 1438, accusé d^avoir abandonné sa paroisse, allègue qu*on n'y trouve plus un seul habitant mâle, mais seulement cinq ou six femmes, et qu'il n'ose y demeurer. Le désert se refait dans nos campagnes et la broussaille, les fougères, les genêts, reprennent possession de terres autrefois cultivées.
Déeadenee de l'ordre eerléstastique. — Le Parlement eirUniversité, en 1420, ont dégénéré au point de reconnaître pour roi Henri d'Angleterre. L'Église n'est pas en meilleure situation, car c'est l'époque de la captivité des papes à Avignon, suivie en 1378 du grand schisme d'Occident. Elle tombe dans un tel état que partout éclatent des voix ecclésiastiques pour dénoncer ses abus. Pierre d'Ailly, né en 1330, mort en 1420, publie son livre sur la « Réforme de l'Église » (De emendaûione Ecclesiœ). On attribue à Nicolas de Glémengis (1360-1440), qui fut recteur de l'Université de Paris, le livre « Sur la corruption de l'Église » {De corrupto Ecclesiœ statu). Jean Charlier, dit Jean Gerson (1363- 1429), le « Docteur très chrétien », écrit ses traités « sur l'unité de l'Église, l'amovibilité du pape (De auferibilitate p(ipaB)y les moyens d'unir et de réformer l'Église dans le concile universel *. »
La royauté et le tiers état sont les premiers ik se relever. — 11 semble que la fin du moyen âge soit la fin de la France. Dans cette dissolution universelle, deux institutions, celles qui ont le caractère le plus moderne, se relèveront les premières : d'abord les États généraux qui, dans les crises les plus terribles, témoignent qu'il y a encore une nation; ensuite, la royauté qui, après Philippe VI et Jean le Bon, respire avec Charles V, et, après la démence de Charles VI, revit par l'énergie de Charles VII et de Louis XI.