I. L'aristocratie
jRéaction aristocratique. — Avec les gouverneurs, puissants encore dans leurs provinces, avec le parti protestant militairement organisé, avec les habitudes d'indépendance qu'avaient prises dans les guerres civiles les nobles, les municipalités et les parlements, la royauté ne maintenait ses prérogatives que grâce à l'énergie et à l'habileté de Henri IV. La royauté faisait équilibre à toutes ces puissances rivales, grâce au génie du Béarnais. Après sa mort, l'équilibre fut rompu.
Avec un roi mineur et une régente incapable, l'aristocratie se sentit affranchie : « Le temps des rois est passé, disait-elle; celui des grands et des princes est venu : il nous faut bien faire valoir. » Nous faire valoir, cela voulait dire se faire acheter la paix publique.
Ceux qui ont les plus nobles ambitions, ce sont encore les gouverneurs qui veulent rester maîtres dans leur province ou dans leur forteresse. D'Épernon était gouverneur de Metz : Henri IV, qui se défiait de lui, avait eu soin de mettre un capitaine à lui dans la citadelle; à la nouvelle dé la mort du roi, le premier soin du duc fut d'occuper la citadelle. Il eut ainsi sur la frontière, à portée des Espagnols, un État souverain qu'il comptait bien agrandir et qu'il appelait « son royaume d'Austrasie ».
La plupart des autres seigneurs ne voulaient que dé
l*argent, des pensions, des places lucratives, le payement de leurs dettes. Tant que Marie de Médicis put les rassasier d*or, ils se montrèrent des sujets à peu près dociles. Tout au plus se donnaient-ils la satisfaction de montrer à l'occasion tout le mépris qu'ils avaient pour les officiers du roi. Un trésorier de France, M. de Verteaux, s'étant permis d'instruire contre le duc de Nevers qui levait des taxes illégales sur les habitants, celui-ci le fit enlever par quatre cavaliers , costumer en bouffon , hisser sur un âne et promener en cet équipage dans tous les lieux où il avait informé contre lui. Le duc de Luxembourg mettait le poignard sous la gorge à Barrin, maître des requêtes. D'Épernon enfonçait les portes d'une prison royale pour en extraire un de ses soldats que le Parlement de Paris avait fait arrêter pour meurtre. L'archevêque de Bordeaux, le roi étant présent à Bordeaux, brisa les portes de la Conciergerie pour en faire sortir un de ses serviteurs condamné à mort.
Première révolte des grands. — Voilà ce qu'était leur obéissance. Quand les caves de la Bastille furent vidées et que la régente n'eut plus rien à leur distribuer, alors ils prétextèrent la faveur insolente de l'Italien Concini pour se mettre en pleine révolte. Le prince de Condé, qui avait contribué plus que personne à épuiser le trésor, sortit de Paris avec éclat et lança un manifeste où il accusait la cour d'avoir dilapidé les finances et grevé le pauvre peuple. Ce fut la première révolte des grands sous la régence.
Les nobles se croyaient encore au temps des guerres de religion; mais, quand ils virent que ni le peuple ni la bourgeoisie ne les soutenaient plus, qu'il était impossible de réveiller les passions de la Ligue, ni d'armer encore une fois les protestants, ils posèrent les armes. Au traité de Sainte-Menehould (1614), ils vendirent leur soumission. Condé reçut 450 000 livres, Longueville i 00 000 livres de pension, Mayenne 300 000 « pour se marier ».
États ifénéranx de 4614. — Pendant leur révolte, ils avaient demandé la convocation des États généraux , comptant embarrasser le gouvernement : la régente les prit au mot.
Les États de 1614 firent éclater les profondes divergences
qui séparaient les trois ordres du royaume. Le clergé se montra surtout préoccupé de ne rien payer : « Ce serait, disait-i], diminuer Fhonneur dû à Dieu. » La noblesse «demanda que les roturiers fussent exclus à son profit de la plupart des charges, que le tiers des offices de justice et de finance lui fût réservé, que les grandes maîtrises des eaux et forêts ne fussent données qu'à des gentilshommes, qu'il fût interdit aux bourgeois de chasser, de porter des arquebuses, d'avoir des chiens qui n'eussent pas les jarrets coupés, que « pour régler le grand désordre qui est aujourd'hui dans le tiers état, qui usurpe la qualité et les habits des demoiselles (dames nobles), dorénavant il leur soit défendu d'en user ainsi îl peine de mille livres d'amende ».
Au contraire, le cahier du tiers état témoigne d'un grand esprit politique. Il demande que les curés soient obligés à tenir régulièrement les registres de l'état civil, que l'on prenne des mesures contre l'extension des biens des monastères, que les Jésuites soient astreints aux mêmes lois que les autres ordres religieux établis en France ; que les gentilshommes et les ecclésiastiques ayant maison dans les villes soient tenus de contribuer aux charges communales; que les nobles ne puissent imposer des corvées arbitraires aux habitants des campagnes; qu'ils ne puissent les astreindre aux droits de moulin, de four, de pressoir, s'ils n'ont des titres qui justifient ces prétentions; que tous les seigneurs laïques ou ecclésiastiques soient obligés d'affranchir leurs mainmortables moyennant une indemnité; qu'il n'y ait plus au-dessous des parlements que deux degrés de juridiction; que les cours des aides soient réunies aux parlements ; que les industries et le commerce soient affranchis des maîtrises créées par le roi, des taxes arbitraires, des monopoles ; que les douanes de province à province soient supprimées.
En outre, le tiers s'unit aux deux autres ordres pour demander la réunion, au moins tous les dix ans, des États généraux.
Le discours de Robert Miron, prévôt des marchands de Paris et président du tiers état, expose éloquemment les maux que souffre le peuple, l'oppression des tailles, aides
et corvées, les exactions des gentilshommes et des gens d'armes. Il supplie le roi de sauver ce « pauvre peuple qui n'a plus que la peau sur les os ». Le roi seul peut lui venir en aide : pour cela, il faut un coup de majesté, ajoute l'orateur.
Ce tiers état, si patriote, si dévoué au roi, d'une éducation politique si avancée déjà, fut tçaité avec le dernier mépris par la cour et les privilégiés. Ses députés parurent à genoux devant le roi, tandis que ceux des privilégiés restaient assis, le chapeau sur la tête. Le président de Mesmes, député du tiers, s'étant permis de comparer les trois ordres à trois frères, le baron de Senecey, assisté de vingt-quatre gentilshommes, fut chargé par la noblesse d'en porter plainte au roi : « J'ai honte, dit l'orateur au prince, de vous dire les termes qui de nouveau nous ont offensés : ils comparent votre État à une famille composée de trois frères : ils disent l'ordre ecclésiastique être l'aîné, le nôtre le puiné, et eux les cadets, et qu'il advient souvent que les maisons ruinées par les aînés sont relevées par les cadets. En quelle misérable condition sommesnous tombés si cette parole est véritable? » Les nobles qui accompagnaient Senecey, en sortant de l'audience royale, s'écriaient « qu'il n'y avait aucune confraternité entre eux et le tiers ; qu'ils ne voulaient pas que des enfants de cordonniers et de savetiers les appelassent frères; et qu'il y avait autant de différence entre eux et le tiers qu'entre le maître et le valet ». Enfin, un député du tiers, ayant été^ bàtonné par un membre de la noblesse, ne put obtenir justice.
En Angleterre, les libertés publiques ont été fondées par l'entente cordiale des privilégiés et de la bourgeoisie contre l'omnipotence royale. En France, les vues égoïstes des deux premiers ordres ne laissèrent aux bourgeois d'autre parti à prendre que de s'attacher plus étroitement à la royauté afin de courber sous un niveau commun les têtes des privilégiés. Les États de 1614 achevèrent de discréditer aux yeux du peuple ces sortes d'assemblées. Les bourgeois préférèrent la royauté absolue à l'insolente prépondérance des féodaux. Les États de 1614 sont les derniers qui aient été tenus sous l'ancienne monarchie. Sous Louis XIII, on
réunira encore les notables en 1617 et 1626. Puis, jusqu'à la veille de la Révolution, il n'y aura plus ombre de représentation nationale.
Deuxième révolte des grands. — La noblesse venait de consommer la rupture entre elle et la nation. Contre la royauté, elle continua ses entreprises. Quand ils. eurent gaspillé l'argent arraché à la régente, Condé et ses amis reprirent les armes sous prétexte qu'on ne faisait pas droit aux demandes des États généraux. Le jeune roi, qui revenait de chercher sa fiancée à la frontière espagnole, fut suivi et harcelé par les troupes des princes. La régente eut recours au moyen habituel pour apaiser les révoltés : au traité de Loudun (1616), Condé reçut 1 500 000 livres, ses amis de l'argent à proportion, et le roi dut déclarer qu'on n'avait rien fait « qui ne lui fût très agréable ».
Richelieu entre au conseil. — Quelque temps après, Richelieu étant entré au conseil du roi, d'autres maximes prévalurent : en 1616, Condé, qui se préparait à recommencer ses menées, fut arrêté en plein palais du roi et enfermé à la Bastille. Un manifeste royal dénonça à l'opinion les honteuses extorsions de Condé, Mayenne, Nevers, Longue ville, Vendôme, Bouillon et les montra « cherchant à établir une tyrannie particulière dans chaque province ».
Gouvernement de de Luynes. — Quand le roi eut fait contre sa mère le coup d'État de 1617, qui renversa Concini et exila la reine, les nobles qui s'étaient si souvent armés contre Marie de Médicis s'armèrent pour sa cause. Le nouveau favori du roi, de Luynes, ne fut pas plus énergique que l'ancien favori de la reine mère, Concini. Lui aussi négocia avec les rebelles. La reine se conduisit comme les antres grands seigneurs : en échange de sa soumission, elle exigea le gouvernement de l'Anjou et trois places de sûreté (1619).
Ainsi la noblesse restait aussi turbulente qu'autrefois, mais ses ambitions étaient bien déchues : de Philippe- Auguste à Louis XI, elle avait lutté pour la souveraineté féodale; dans les guerres de religion, pour la liberté de conscience et l'indépendance politique; sous Louis XIII, elle ne lutte plus que pour arracher au roi de l'argent.
Ce qu'étaient les nobles au temps de Louis Xm s leur
train de maison. — L'aristocratie, en général, n'était pas dangereuse pour un pouvoir vraiment fort, mais la soumission était contraire à sa nature. Quelque chose subsistait des anciennes mœurs féodales. Les simples nobles formaient la clientèle des grands seigneurs, chez lesquels ils faisaient élever leurs enfants en qualité de pages. Ces pages, absolument dévoués à leur patron, devenaient ses commensaux, ses domestiques, portant sa livrée, mangeant à sa table, se promenant dans ses carrosses, montant ses chevaux, chassant avec ses chiens, vivant dans son château ou raccompagnant à la cour. C'est ce qu'on appelait être à quelqu'un. A plus forte raison, les frères cadets, les cousins, les parents pauvres, si éloignée que fût leur parenté, formaient autour du chef de la famille comme une petite armée. Le duc de la Rochefoucauld venait rejoindre le roi au siège de la Rochelle avec quinze cents gentilshommes : <( Sire, disait-il à Louis XIII, il n'y en a pas un qui ne soit mon parent. »
Ces domestiques, ces parents, suivaient leur patron, non seulement quand il combattait pour le roi, mais quand il se révoltait contre lui. Ils s'enfermaient avec lui dans son château pour résister aux troupes royales, se jetaient avec lui dans la mêlée des guerres civiles. Quelques grands seigneurs, entourés de leur maison, ont suffi pour bouleverser le royaume, soit pendant la régence de Marie de Médicis, soit pendant la Fronde.
Outre ces domestiques, qui étaient des nobles de second rang, il y avait autour des grands seigneurs un monde de domestiques proprement dits, valets de chambres, laquais, coureurs à pied et à cheval, cochers, sommeliers, cuisiniers. Les manoirs des grands dans les provinces, leurs hôtels à Paris, étaient assez vastes pour y loger tant bien que mal un nombreux personnel. On ne regardait pas de bien près aux antécédents des nouveaux venus : beaucoup de vagabonds, de déserteurs, de gens ayant des démêlés avec la justice se réfugiaient dans ces hôtels comme dans un asile. Un coin à l'écurie pour coucher, un morceau happé à la cuisine, leur suffisaient. Quand il se commettait quelque méfait dans l'hôtel, le seigneur ou son majordome faisait donner le fouet aux pages, la bastonnade aux
laquais. Les serviteurs, même les plus élevés en dignité, ne recevaient presque pas de salaire. Us tâchaient de se payer comme ils pouvaient. <( Mon sommelier, racontait un seigneur, dit que le vin lui appartient dès qu'il est à barre du tonneau et n'a point d'autre raison à alléguer, sinon qu'on en use ainsi chez M. le cardinal ; le piqueur prétend que le lard est à lui dès qu'on en a levé deux tranches ; le cuisinier n'est pas plus homme de bien qu'eux, ni l'écuyer non plus, sans parler du maître d'hôtel qui est le voleur major; mais ce qui me chicane le plus, c'est que mes valets de chambre me disent : Monsieur, vous portez trop longtemps cet habit ; il nous appartient. »
Avec ce luxe de serviteurs, on était fort mal servi. Louis XIII lui-même, qui avait 500 personnes pour « sa bouche », se plaignait de n'avoir pu, de toute sa vie, boire un bouillon chaud. Les seigneurs de ce temps se souciaient peu de ce que nous appelons le confortable. Pourvu que leilr hôtel regorgeât de domestiques inutiles, qu'ils fussent, eux et leurs femmes, accompagnés de toute une bande quand ils se rendaient à Téglise ou à la. cour, que leur cortège, hommes, chevaux, voitures, fît un bruit infernal dans les étroites rues de Paris, ils étaient satisfaits. Ils avaient fait montre de la puissance et de la magnificence de leur maison.
Parmi ce monde de serviteurs, il y en avait d'espèce bien particulière. Le duc d'Épernon en avait de tout exprès pour bâtonner quiconque, homme de lettres ou bourgeois, lui avait déplu, et qu'on appelait ses « donneurs d'étrivières » ou ses « simons ». Puis venaient les spadassins qui cherchaient querelle aux ennemis du seigneur, pour les tuer selon les règles de l'escrime. Ainsi le duc de Guise entretenait à cet effet un de ses parents, le chevalier de Guise : « Il en faisait son épée, écrit Richelieu, et le nourrissait au sang. » Dans un ordre plus, relevé, on pensionnait des aumôniers, des chapelains, des médecins, des hommes de lettres. Ceux-ci composaient des vers en l'honneur du patron ou se faisaient les historiographes de sa maison. Le poète Chapelain touchait 2 000 livres par an du duc de Longueville; Mairet, autre poète, en recevait i 500 de Montmorency. Corneille, le grand Corneille, avait une
chambre à l'hôtel de Guise. Gombaud avait un cheval et un laquais entretenu par le marquis d'Uxelles, à charge de lui rédiger ses billets doux. Montereul, de rAcadém.ie française, était au prince de Conti. Balzac était au duc d'Épernon.
Violenee «les mœurs. — Les mœurs étaient grossières et Tiolentes, malgré le vernis de politesse qu'était censée donner la fréquentation de la cour. Les gentilshommes ne se bornaient pas à faire bâtonner les bourgeois : ils se gourmaient entre eux. Le duc de Nevers et le cardinal de Guise, à un moment où ils plaidaient l'un contre l'autre, se rencontrent : ils échangent des coups de poing; c'est le cardinal qui a commencé. D'Épernon donne un jour trois coups de poing dans la poitrine et le visage à l'archevêque de Bordeaux, et lui bourre l'estomac du bout de son bâton. Le même archevêque, qui pourtant n'était point d'humeur facile et qui commanda la flotte de Richelieu, est assailli, en plein conseil de guerre, à coups de canne par le marquis de Vitry. Dans les campagnes, c'était pire : des seigneurs, surtout des cadets de noblesse, entourés d'hommes d'armes ou de soldats déserteurs, s'installaient dans quelque château comme dans un repaire, rançonnaient les paysans à plusieurs lieues à la ronde, détroussaient les marchands sur la route, battaient la maréchaussée du roi. L'un d'eux, le cadet Guillery, au moment d'expier ses brigandages sur l'échafaud, n'a qu'un souci : c'est que les assistants n'aillent « bailler du blasme à la maison dont il était sorti ».
Les duels. — Cette noblesse, qui montre à la guerre une bravoure téméraire, au point de compromettre les opérations par son ardeur, ne sait que faire de ses mains pendant la paix. De là cette fréquence des duels, toujours très meurtriers, pour des causes presque toujours futiles. Les édits de Henri lY, de Louis XIII ne peuvent arrêter cette fureur : vainement le tribunal des maréchaux cherche à accorder les parties : elles feignent de s'accorder à l'audience et ensuite courent se battre. On s'alignait rarement un contre un, mais plutôt trois contre trois, ou six contre six. On trouvait mesquin qu'un gentilhomme fût seul à se battre : il lui fallait au moins un second, qui
se battait contre le second de l'adversaire. On demandait à un ami, même au premier venu, comme une complaisance toute ordinaire, de vous servir de second. Il ne manquait pas de gens qui, sans connaître les combattants, uniquement pour se distraire, offraient à l'un ou à l'autre leur épée. On cite un cadet aux gardes qui, entendant parler d'un duel, menace d'avertir la justice s'il n'est pas de la partie. On se battait à l'épée, à la dague, au couteau, au pistolet. On avait le droit d'user de ruse et de surprise. On n'en était pas moins un galant homme pour avoir transpercé son adversaire avant de lui avoir laissé le temps de dégainer, comme fît le duc de Guise au comte de Saint-Paul; ou pour avoir achevé son ennemi à terre, comme fît Lavardin à Armentières; ou pour lui avoir planté son épée dans les reins pendant qu'il courait chercher la sienne, comme fit Birague au comte de Carney. On louait beaucoup Chabot qui, se battant avec le vicomte d'Aubeterre, avait donné à son adversaire le temps de redresser son épée qui était faussée.
Telle était la rage des duels qu'un gentilhonmme demandant à M. d'Izancourt la main de sa nièce, celui-ci lui répondit : « Il n'est pas encore temps de vous marier; si vous voulez devenir un honnête homme, il vous faut d'abord tuer en combat singulier deux ou trois hommes; puis vous vous marierez et vous aurez d§ux ou trois enfants; c'est ainsi que par vous le monde n'aura rien gagné ni perdu. » Les enfants, les femmes même s'en mêlaient. Mme de Bonneval « fort habile à moucher des chandelles à coups d'arquebuse », appela son mari en duel et en reçut trois ou quatre coups d'épée.