II. État social et religion
État social s les esclaves. — Les habitants de la Gaulese diTisaient en quatre classes : les esclaves, le peuple, les nobles, les prêtres.
Les esclaves étaient les prisonniers faits à la guerre,. les criminels ou les débiteurs insolvables condamnés à être vendus. Les esclaves n'avaient aucun droit : ilsétaient, non des personnes, mais des choses. Le maître pouvait disposer de son esclave comme de tout autreanimal domestique : le vendre, l'estropier, le tuer. Les esclaves en Gaule étaient d'ailleurs peu nombreux, parce que le luxe était peu répandu et que les maîtres avaient besoin, non de serviteurs attachés à la personne, mais de travailleurs agricoles.
l<e peuple des campa^i^es. — Il y avait des nations gauloises où l'ancienne population avait été asservie par des conquérants. Là, les vaincus formaient la plèbe, ou le peuple, et les vainqueurs l'aristocratie. Les premiers étaient attachés au sol et le cultivaient au profit de leurs maîtres.
Le plus souvent, le peuple se trouvait asservi à une aristocratie, sans que celle-ci en eût fait la conquête. Pour se rendre compte de ce qui se passait alors en Gaule, il faut voir ce qui s'est fait, jusqu'à une époque très rapprochée de nous, chez certains peuples celtes qui ont conservé les vieux usages, comme les Écossais et les Irlandais. Là, tous les habitants d'une tribu étaient censés ne former qu'une seule famille : c'est ce que les Écossais appellent un clan.. Chaque clan avait à sa tète un chef : ce chef était censé être le père de la famille, et tous les habitants étaient censés être ses parents. En Ecosse, par exemple, quand le chef s'appelait Mac-Gregor, tous les habitants s'appelaient aussi Mac-Gregor. En Gaule, la terre appartenait, d'une manière indivise, au clan tout entier : seulement c'était le chef ou les plus riches habitants, ceux qui possédaient des bêtes de labour et des charrues, qui seuls en profitaient. Avec le temps, ils finirent par se considérer comme les seuls propriétaires de cette terre, et regardèrent leurs soidisant parents comme des ouvriers agricoles forcés de tra-
vailler pour eux. Ils firent partager cette manière de voir aux étrangers : les Romains crurent que les chefs des clans gaulois étaient les maîtres, à la fois, de la terre et •des habitants.
Donc les travailleurs des champs avaient perdu leur liberté, soit parce que leur nation avait été conquise autrefois par une autre nation gauloise, soit parce que les prin- •cipaux de la tribu usurpaient le bien commun. S'ils étaient forcés de travailler pour ceux-ci, ils n'étaient cependant pas des esclaves. Les chefs les considéraient comme des hommes libres, les traitaient avec égards. Eux-mêmes ne se sentaient pas trop humiliés de leur dépendance, surtout lorsqu'ils portaient le même' nom que les chefs et qu'ils pouvaient se considérer comme étant de leur famille ; ils les suivaient à la guerre et partageaient leurs dangers; ils leur montraient un dévouement à toute épreuve, étaient fiers de leur noblesse, de leur luxe et de leur bravoure, reconnaissants de la protection dont ils les couvraient.
Au reste, dans cette société barbare et violente, les simples hommes libres, quand ils n'étaient pas euxmêmes très puissants, étaient obligés de recourir à la protection de plus puissant qu'eux.
« La plupart des hommes du peuple, dit Jules César, écrasés sous le poids de leurs dettes, accablés d'impôts, •exposés aux injustices des grands, se reconnaissent esclaves des nobles. »
Ces dettes, c'était vis-à-vis de quelque noble que l'homme <lu peuple les avait contractées, puisque les nobles seuls étaient grands propriétaires et seuls étaient riches; ces impôts, c'étaient les nobles qui l'en surchargeaient, puisque, seuls, ils avaient part au gouvernement; ces injustices, •c'étaient les nobles encore qui les commettaient. Ils le tenaient donc par tous les côtés, et il ne lui restait plus qu'à se soumettre et à choisir l'un d'eux pour son maître, •afin qu'il le protégeât contre les autres. Il ne devenait pas nécessairement son esclave, comme le dit César; il devenait un client et le noble devenait son patron. Mais, serviteur ou client, il fallait qu'il renonçât à être tout à fait indépendant. Dans une telle société, il n'y avait pas de place pour les simples hommes libres.
Le penple des villes. — Il semble que la population des villes aurait dû être moins assujettie que celle des campagnes. Seulement les villes étaient peu nombreuses, et, chez beaucoup de peuples, les premières qu'on ait connues furent bâties par les Romains. Les anciennes villes gauloises n'étaient le plus souvent que des oppida, forteresses construites de madriers et de pierres entremêlés, qui servaient de refuge en temps de guerre et n'étaient pas habitées en temps ordinaire. Seulement c'était là ou près de là que les guerriers s'assemblaient et que se tenaient les marchés. Ajoutons que l'industrie était peu développée. L'artisan, comme le laboureur, était donc exposé à contracter des dettes, à subir de lourds impôts, à souffrir les violences des grands, à rechercher leur protection.
L'arintoeratie s les ehevallers. — Le noble ou le che- V€Llier {eques), comme l'appelle César, est donc le chef d'un clan, le possesseur d'un vaste territoire dont il a usurpé la propriété exclusive, le maître de nombreux paysans qui se croient ses parents et qui ne sont que ses serviteurs, le patron d'anciens hommes libres qui sont devenus ses clients. Parmi ses clients, les uns, artisans des villes, lui forment un parti dans la cité; les autres, sous le nom é'ambactes, constituent sa bande guerrière, sont ses fidèles, ses dévoués, se regardent comme ses frères. Souvent ils sont liés à lui par un pacte de fraternité tellement étroit qu'ils vivent à sa table, l'accompagnent à la guerre, et, s'il meurt, se tuent sur son corps ou se brûlent sur son bûcher. On cite un chef aquitain, Adiatunn, qui combattit les Romains à la tète de ses six cents fidèles.
Plusieurs de ces chefs sont tellement puissants que personne dans leur nation ne peut leur résister, et qu'ils se mettent au-dessus des lois. Ainsi un chef de l'Helvétie (Suisse), nommé Orgétorix, cité à comparaître en justice, s'y présenta à la tête d'une armée de dix mille hommes, composée de ses clients, de ses débiteurs et de ses esclaves^
Le nom de quelques-uns de ces chefs est caractéristique : il se termine en rix. Rix, comme le mot latin rex, veut dire roi ou chef. Tels furent Orgétorix, Cingétorix, Ambiorix, Boiorix, Vercingétorix. On a retrouvé des monnaies gauloises qui portent le nom de ces rix.
L.es rois. — Pourtant peu de nations gauloises ont de -véritables rois. Sur quarante-neuf chefs mentionnés par Jules César, neuf seulement portent le titre de roi; sur les soixante principales nations de la Gaule, six seulement, ont conservé l'institution monarchique, et trois de ces six ne la conservent que parce que Jules César leur a imposé un roi.
L'institution monarchique était, à cette époque, en décadence : cent années auparavant, elle était beaucoup plus répandue dans les Gaules. Alors, les Arvernes, par exemple, obéissaient à de puissants et magnifiques monarques : Luern, qui, dans ses fêtes, remplissait de vin et de bière d'immenses citernes, régalait un peuple entier, et jetait l'or à pleines mains aux poètes qui chantaient ses exploits ; Bituit, qui allait au combat sur un char d'argent, entouré de la meute de ses chiens de guerre. Depuis, ces mêmes Arvernes avaient aboli la monarchie et condamné à être brûlé vif le père de Vercingétorix, nommé Celtil, qui avait essayé de la rétablir. Les Séquanes avaient détrôné leur ancienne dynastie. Les Çarnutes (Chartres) avaient fait de même, et ce fut César qui rendit le pouvoir à Tasget^ descendant de leurs anciens rois.
Les sénats. — Ce n'était pas le peuple qui s'acharnait ainsi sur l'institution monarchique : c'était, au contraire, la noblesse qui ne vofilait plus qu'un de ses membres s'élevât au-dessus des autres.
Les nobles, qui s'étaient débarrassés des rois et qui avaient exclu le peuple de toute participation aux afraire3 publiques, constituèrent, dans presque toutes les nations gauloises, le gouvernement de Toligarchie, c'est-à-dire des grandes familles. Au chef-lieu de chaque nation, siégeait un sénat, ou conseil des anciens, composé des grands propriétaires. Les nobles se montraient si jaloux les uns des autres qu'ils avaient, en beaucoup d'endroits, décidé que deux membres de la même famille ne pourraient faire partie du sénat.
Le sénat, c'était le conseil ordinaire où se traitaient les affaires politiques. Il y avait, en outre, le conseil armé qui se réunissait au moment d'entrer en campagne, qui était une sorte de conseil de guerre, et où assistaient les nobles
accompagnés de leurs clients en armes. Mais, dans le conseil armé comme dans le conseil ordinaire, on voit que les nobles étaient tout et que le peuple n'était rien.
Il y avait d'ailleurs autant de constitutions différentes que de nations.
Chez les Édues et les Ausks (Auch), par exemple, il y avait un chef suprême : mais, de crainte qu'il n'usurpât la royauté, on ne le maintenait en fonctions que pendant une année et il lui était interdit de sortir du territoire. On rappelait le vergobret.
Ailleurs, on avait un chef militaire, mais nommé seulement pour la durée de la guerre.
Chez les Éburons (Liège), le chef suprême était élu par le sénat et par le peuple tout entier, c'est-à-dire par tous les guerriers : c'est le seul exemple d'une nation gauloise ayant conservé des institutions démocratiques.
Cette domination presque absolue de l'oligarchie sur les nations gauloises paraît avoir rencontré, au temps de César, certaines protestations dans le peuple, surtout dans celui des villes.
Il semble que le mouvement de résistance aux Romains ait coïncidé avec un mouvement démocratique. Le héros de l'indépendance nationale, Vercingétorix, est chassé de son pays par cette même aristocratie qui a fait brûler son père : il y est ramené par des guerriers que notre conquérant, Jules César, traite de « gens sans aveu », c'est-à-dire par des guerriers de la classe populaire, acclamé par eux « roi des Arvernes » et mis à la tête dç la levée en masse contre les Romains.
Le elergé x les Druides. — A côté de la noblesse, il y avait, dans une partie de la Gaule *, un autre ordre privilégié : les Druides ou prêtres. Us n'étaient pas prêtres de père en fils, comme les Lévites de l'ancienne Judée. Us ne formaient pas une caste héréditaire et fermée : ils se recrutaient dans les autres classes de la société, mais surtout dans la noblesse. Pour devenir un Druide, il faUait.
1. Les Druides étaient inconnus chez les Ibères, chez les peuples de la Provioce romaine et dans la plus grande partie de la Belgique : c'est donc presque uniquement dans les Iles Britanniques et dans la Celtique qu'ils ont exercé leur domination.
qu'un jeune homme eût passé quinze ou vingt années dans des espèces de collèges ou de séminaires, qui se tenaient parfois dans la solitude des forêts et des rochers, ou dans les lies de TOcéan. Là, après avoir fait serment de garder le secret, le jeune adepte apprenait par cœur des centaines de milliers de vers qui renfermaient la doctrine druidique. Ceux-ci ne la confiaient pas à l'écriture, soit qu'ils ne voulussent pas exposer leurs secrets à être divulgués, soit pour «xercer la mémoire de leurs disciples.
L'enseignement des Druides comprenait non seulement la religion, mais l'étude des astres, des nombres, des plantes, «t aussi celle des lois. Les Druides n'étaient pas uniquement des prêtres et des magiciens, mais des médecins et des Juges. Aussi les familles nobles envoyaient-elles leurs fils étudier quelques années chez eux, pour qu'ils les instruisent dans les sciences divines et humaines. Les Druides furent donc les instituteurs de presque toute la jeune noblesse.
Ils n'étaient pas astreints au célibat, mais, en général, ils ne se mariaient pas. Us vivaient le plus souvent dans la solitude, afin de maintenir leur prestige sur la multitude. Ils avaient adopté un costume destiné à lui en imposer : ils étaient vêtus d^une longue robe blanche et chaussés de sandales; ils portaient au cou des amulettes, à la main une baguette blanche qui servait à leurs opérations magiques.
Ils s'étaient donné une organisation qui augmentait leur puissance. Ils obéissaient à un chef suprême, le grand Druide, qui siégeait sur un trône de forme mystérieuse. Il était comme le souverain-pontife, le « primat des Gaules ». Quand il mourait, les Druides de la Celtique entière se réunissaient en un concile pour procéder à l'élection de son successeur. L'élection n'allait pas toujours sans bataille, car les diverses nations de la Celtique rivalisaient pour qu'un des leurs fût élevé au siège suprême.
Outre ces assemblées électorales, les Druides tenaient tous les ans une assemblée générale dans le pays des Carnutes, en un lieu appelé « le milieu sacré », mais dont on n'a pu retrouver l'emplacement. On outre, chaque
nation gauloise avait son milieu sacré où se réunissaient les Druides du pays, soit pour célébrer leur culte, soit pour tenir leurs assises judiciaires, soit pour délibérer sur les affaires politiques ou religieuses.
L'ordre sacerdotal jouissait de grands privilèges : les Druides ne payaient point d'impôts et n'étaient pas tenus d'aller à la guerre. Us avaient leur place dans les conseils où se décidaient les affaires publiques.
Us étaient les juges civils, prononçaient sur les héritages et sur les limites des propriétés. Ils étaient aussi les juges criminels et infligeaient des châtiments sévères. Dans la l'echerche des crimes, ils avaient recours au jugement de Dieu: Taccusé était obligé de courir pieds nus sur un brasier, qu'on appelait le feu de la paix. S'il se brûlait, il était réputé coupable ; sinon, il était innocent.
Le prestige de la religion était indispensable pour que les nobles orgueilleux pussent être contraints à restituer le bien volé ou à expier leurs meurtres. Sans les Druides, il n'y aurait pas eu en Gaule de justice. Contre les récalcitrants, ils disposaient d'une arme toute spirituelle, mais d'une puissance irrésistible.
« Les Druides, raconte César, si un particulier ou un homme public refuse de souscrire à leur sentence, lui interdisent l'accès des sacrifices : ce qui est chez eux la peine la plus grave. Ceux qui en sont frappés sont mis au rang des impies et des scélérats; tout le monde s'éloigne d'eux, fuit leur rencontre et leur entretien, de peur que leur contact ne devienne funeste; aucune action en justice ne leur est ouverte et ils sont exclus de tous les honneurs. »
N'est-ce pas déjà rexcommunication, si redoutable aux mains du clergé chrétien pendant le moyen âge?
Les rites terribles qui, dans l'horreur des forêts sauvages, accompagnaient le culte des Druides, redoublaient «ncore le respect qui les environnait. Tandis que les Romains avaient renoncé depuis longtemps aux sacriiices humains, les Druides, qui avaient trouvé ces sacriiices en usage chez les peuplades gauloises, continuaient à immoler des hommes ; dans leurs entrailles et leurs cœurs palpitants, ils consultaient l'avenir. Quelquefois ils crucifiaient les victimes aux chênes de la forêt ou les
entassaient dans d'immenses mannequins d'osier, auxquels ils mettaient le feu. Les victimes étaient ordinairement les criminels que les Druides avaient condamnés pour homicide, vol ou brigandage; quand les criminels faisaient défaut, on prenait des innocents ; souvent des croyants s'offraient spontanément à l'immolation, convaincus par la prédication des Druides qu'ils allaient entrer dans un monde meilleur.
Ovates, Draidesses. — Au-dessous des Druides, il y avait un sacerdoce d'un ordre inférieur : les ovates ou cubages, qui sont peut-être les prêtres de religions gauloises plus anciennes. Les Druides leur abandonnèrent dédaigneusement, tout en continuant à les surveiller, l'éducation religieuse du peuple, se réservant surtout celle de la noblesse.
On ne sait s'il faut rattacher au druidisme les collèges de femmes qu'on nous signale sur certains points de la Gaule : comme les prêtresses de l'île de Sein, située à la pointe de Bretagne, qui prédisaient l'avenir et apaisaient les tempêtes; celles de l'île de Groix, dont le nom signifie en breton « île des sorcières » ; celles du mont Belen, près de Carnac, qui pouvaient changer les hommes en bêtes; celles de l'île des Namnètes, à l'embouchure de la Loire, qui mettaient en pièces quiconque osait aborder chez elles.
Les bardes. — Les bardes ne se rattachaient au sacerdoce que parce que leurs chants accompagnaient les sacrifices; mais ils formaient une corporation laïque. Ils fréquentaient surtout les palais des grands, assistant à leurs festins, sollicitant leurs largesses, célébrant sur la rote, espèce de harpe, la noblesse de leur hôte, les exploits de ses ancêtres et la gloire de sa nation. Avec leurs chants qu'on appelait bar dits, ils excitaient l'ardeur des guerriers pendant le combat, souvent aussi calmaient leurs fureurs et les empêchaient de s'entr'égorger dans les festins. Leur personne était inviolable : ils portaient les défis aux chefs de l'armée ennemie, arrêtaient les criminels, protégeaient les malheureux qui n'avaient pas de patron. Si sacrée était leur mission que l'esclave qui se faisait recevoir barde était par cela même affranchi. Chaque nation gauloise avait ses bardes. 11 parait que, comme ceux d'Irlande, ils se réunis-
saient dans des assemblées où ils disputaient le prix du chant. Aucune des poésies des bardes gaulois ne nous a été conservée, et Ton ne peut s'en faire quelque idée que par celles des bardes dlrîande.
Ainsi, nous trouvons en Gaule un peuple réduit à la condition de serfs de la glèbe; une noblesse militaire qui fonde sa puissance sur de nombreux clients et qui a réduit la royauté à l'impuissance ; un clergé de célibataires, exempt des impôts et du service militaire, ayant ses séminaires, ses lieux de retraite et ses pèlerinages, se réunissant en des conciles généraux et provinciaux, tournant contre ses adversaires Tarme formidable de l'excommunication; enfln des espèces de troubadours, charmant les loisirs des grands, faisant les fonctions de hérauts d'armes, inviolables môme sur le champ de bataille. Ne sont-ce pas là autant de traits qui font ressembler l'ancienne société gauloise à la société française du moyen âge féodal?
Relifl^ion. — Dans la religion des Gaulois, il faut distinguer la religion prêchée par les Druides et celle du peuple.
Les Druides avaient introduit en Gaule la croyance à l'immortalité de Pâme. Ils avaient si profondément inculqué à nos ancêtres le dogme de l'autre vie que les Gaulois étaient pour les Romains « le peuple qui ne craint pas la mort )>.
Les Druides enseignaient aussi à leurs initiés la croyance à un Diea unique; mais, comme le peuple était trop grossier pour s'élever à cette idée, les Druides lui laissaient adorer des dieux qui étaient comme des dérivations de cet être suprême. Il y en eut en Gaule plus d'un cent : assez souvent ces dieux se groupèrent par triades ou trinités. Quelquefois une seule statue suffisait pour trois dieux, mais alors on lui donnait trois têtes. On mettait aussi les dieux en ménage, leur donnant une femme ou un fils. De nombreux monuments représentent des déesses-mères ayant sur leurs genoux, comme nos madones, un petit enfant. C'est surtout quand la puissance des Druides fut brisée et lorsque le peuple recouvra la liberté de représenter les dieux comme il l'entendait, c'est-à-dire à l'époque romaine, que les dieux se multiplièrent et que se multiplièrent aussi leurs statues.
Les principaux de nos dieux gaulois étaient : Belen^ dieu du soleil; Belisana, sa sœur, déesse de la lune, ou encore la lune elle-même, la lune-mère ; Lugr », inventeur des arts, vainqueur du serpent ; Atusmert, qui semble être le même que Lu g et auquel on associa la déesse Rosmerta; Ogmius, qu'on représentait avec des chaînes d'or qui partaient de sa bouche et qui retenaient ses auditeurs sous le charme de son éloquence. C'était là le groupe des dieux solaires, dieux de la lumière et de la vie, bienveillants aux humains» Tentâtes, qui conduisait aux enfers les âmes des morts ; Taraniîy dieu du tonnerre ; Ezus, « l'effrayant », l'hôte inconnu qui remplissait d'une religieuse horreur les forêtssacrées, formaient la triade des dieux de la mort, dieux terribles, qu'on ne pouvait apaiser qu'avec des sacrifices humains. Camulus était le dieu de la guerre. Cei'vannos et Tarvos Trigaranus étaient des divinités au front cornu ou en forme de taureau. Epona, qu'on représentait sous la figure d'une femme assise sur une jument vigoureuse, était la protectrice des chevaux. Borvo (d'où le nom de Bourbon) et la déesse Damona, Grannus et la déesse Sironay présidaient aux eaux thermales, Laheren aux eaux courantes. Les Gaulois adoraient encore Arduina, Vogese^ PenniTUif divinités de l'Ardenne, des Vosges, des Alpes Pennines. Us avaient divinisé Kirk, le vent du mistral, Icaunay qui était la rivière de l'Yonne, Sequana, qui était la Seine, et un grand nombre de sources, comme la source Bivona à Bordeaux. Certaines villes avaient leur génie protecteur : ainsi Nîmes avait le dieu Nemausus, Besançon avait la déesse Vesuntio. En Auvergne, on offrait des sacrifices au « génie des Arvernes ».
La masse du peuple se souciait bien moins des grands dieux officiels que de ses petites divinités locales : elle rendait un culte à des rochers, à des arbres, à des buissons, à des rivières, à des lacs, à des sources qui passaient pour guérir. Le christianisme vint facilement à bout des grands dieux, tandis que, pendant des siècles, il devait lutter en vain contre ce paganisme populaire, plus ancien que le
1. Lug est surtout un dieu irlandais; mais on trouve des traces de son culte en Gaule.
druidisme et plus durable que lui. Ainsi, au vi« siècleencore, les paysans de la Lozère rendaient un culte au lac Hélanus, qui était consacré à la lune : dans ses eaux ilsjetaient des étoffes, des toisons de brebis, du fromage, du pain, de la cire.
Les Druides attribuaient des vertus divines à un certain* nombre de plantes, telles que la jusquiame, la sélage, le samolus, la verveine, qui ont réellement des propriétés médicinales. Ils honoraient surtout le gui du chêne, qu'ils cueillaient en grande solennité le sixième jour de la dernière lune d'hiver, avec des faucilles d'or, et qu'ils regardaient comme la plante qui « guérit tous les maux ». Us faisaient aussi des amulettes avec l'ambre et fabriquaient un talisman appelé « œuf de serpent ».
Fêtes gauloises. — Les grandes fêtes des Gaulois correspondent à certaines que nous célébrons encore aujourd'hui. A l'époque de notre Noël, c'est-à-dire au solstice-/ d'hiver, on allumait, la nuit, des feux sur les montagnes, en l'honneur du dieu du soleil, et on se livrait aux danses et aux festins.
Dans la nuit du !«>• au 2 novembre, on célébrait la fête du feu nouveau : tous les feux étaient éteints dans toute la Celtique pour être ensuite rallumés à la flamme de l'autel. C'était aussi la fête des défunts : cette nuit-là, le dieu Teutatès procédait au « jugement des morts » : il conduisait les uns dans « l'abîme ténébreux », les autres dans « le cercle du bonheur ».
La fête de la cueillette du gui était aussi la fête de l'année nouvelle : on s'invitait à des festins et l'on échangeait des étrennes.
Au solstice d'été, c'est-à-dire en juin, on célébrait une autre fête en l'honneur de Belen : des feux étaient encore allumés sur les montagnes : on plantait des arbres ornés^ de fleurs et de rubans et l'on s'oflfrait mutuellement des
(Bufis.
A l'époque des moissons, les prêtres parcouraient les champs en invoquant la protection des dieux sur la récolte : c'est une des origines des Rogations , instituées par l'Église chrétienne au v« siècle.
24 aVILISATION FRANÇAISE
m. Mœurs et coutumes; armée, agriculture, industrie, commerce.
Aspect de la Gaale : les forêts, les villes. — Sur le sol
gaulois s'étendaient alors d'immenses forêts, peuplées d'arbres séculaires, encombrées des gigantesques troncs qui tombaient de vétusté, rendues impraticables par les ronces et les plantes grimpantes. Les fleuves, n'étant pas endigués, épanchaient au loin leurs eaux, formaient des lacs et des marécages immenses. Dans les fourrés, abondaient les bêtes sauvages, même l'ours, l'élan, l'aurochs, aujourd'hui disparus. Sur le bord des fleuves, les castors construisaient leurs demeures : le nom de la Bièvre, une rivière voisine de Paris, signifie « rivière des castors ». Dans les marais, pullulaient les cigognes, les butors, les hérons, les cygnes, les sangliers.
Les forêts étaient plus profondes et plus sauvages à mesure qu'on s'éloignait de la Province romaine, déjà couverte de villes opulentes, pour s'enfoncer dans le nord. Les tribus devenaient aussi plus intraitables à mesure qu'on allait des bords de la Méditerranée vers la Belgique : tandis que celles du midi commençaient à trafiquer avec les Romains, celles du nord, comme les Nerviens, ne voulaient recevoir aucun marchand étranger et prohibaient le vin et les étoffes d'Italie, afin de conserver intacte leur rude barbarie.
Dans le voisinage de la Province romaine, s'élevaient des villes gauloises où l'industrie et le trafic commençaient à se développer : comme Vesuntio (Besançon), Bibracte (Autun), Alésia, dont l'emplacement a donné lieu à tant de discussions. Sur la Loire, qui formait une des grandes voies commerciales, on trouvait Gcimbum (Orléans), que fréquentaient déjà les marchands italiens. Dans le bassin de la Seine, on remarquait Durocorter (Reims), Melodunum (Melun), Lutetia (Paris). Dans le centre, Avancum (Bourges), la plus belle des vingt villes des Bituriges. Sur l'Océan, se rencontraient un certain nombre de petits ports gaulois qui commerçaient avec l'Espagne et les Iles Britanniques.
Au contraire, dans les régions les plus barbares de la
GAULB INDÉPENDANTE 25
Gaule, celles où n'arrivaient pas les marchands étrangers, les villes n'étaient que des oppida. Telles étaient les villes des Nerviens, des Bellovak, des Ëburons et des tribus belges les plus belliqueuses.
Habilalions, mobilier, eoHtame. — La Gaule n'avait pas de routes, mais seulement des sentiers. A la campagne, comme dans la plupart des villes, on n'habitait pas des maisons, mais des huttes de bois ou de terre battue, avec une porte, pas de fenêtre, et un trou, dans la toiture de chaume, pour laisser passer la fumée. Au-dessus de la porte on clouait, à côté des têtes de loups et de sangliers, les tètes des ennemis tués à la guerre *.
Chez les plus riches Gaulois, on trouvait bien des vases d'or et d'argent, mais pas de meubles : on couchait sur de la paille ou des peaux de bêtes ; pour manger, on s'asseyait sar des bottes de foin : on prenait à deux mains les morceaux de viande et on les dévorait à belles dents sans avoir besoin de couteaux ni de fourchettes.
Les hommes portaient des espèces de culottes ou pantalons appelés braies > ; une espèce de plaid écossais, aux couleurs voyantes, appelé sagum ou saie; des chaussures appelées gallicse ou gauloises, d'où est venu notre mot de gabckes. Le costume des femmes du peuple se composait essentiellement d'une chemise et d'une robe : celui des femmes nobles était plus compliqué et plus riche. Celles-ci se piquaient déjà de coquetterie : elles se lavaient avec de la bière pour avoir la peau blanche, se fardaient le visage avec de la craie, les joues avec du vermillon, les sourcils avec de la suie. Les hommes et les femmes de l'aristocratie se lavaient les cheveux avec de l'eau de chaux pour les rendre rouges.
AnnemeiiC. — Les guerriers, au moins les chevaliers,
1. Si c'étaient des tètes de chefe, on en prenait plus de soin : on les conserrait embaumées dans des coffres de cèdre, ou bien on entourait le crâ.ne d'une garniture d'or et l'on s*en servait comme de coupe dans les festins. Chez les Celtes d'Irlande, on conservait aussi les chevelures, ainsi que font aujourd'hui les Peaux-Rouges d'Amérique, ou encore les cervelles desséchées, qu'on suspendait en guise de parure au cou des chevaux.
2. Les braies surtout étonnaient les Romains qui allaient jambes nues : aussi désignaient-ils la Gaule méridionale sons le nom de Gallia braeeata ou Ganle pantalonnée.
26 CIVILISATION FRiIflQAISE
portaient un casque en bronze surmooM d*une crête ou d'une pointe, garni parfois de deux cornes é% buffle ou de deux ailes d*oiseau de proie, une longue lance à pointe de bronze, de grands boucliers de bois garnis de brouxe, pas^ de cuirasse, car ils se faisaient gloire de combattre la poitrine découverte. Ils avaient de grandes épées de fer, mai» d'une très mauvaise trempe. Le costume militaire était complété souvent par des colliers d'or, des bracelets d'or, des agrafes d'or pour retenir le sagum. C'est ainsi que nous apparaît le chef gaulois dont la sépulture a été retrouvée dans une couche de craie à la Gorge-Meillet (Haute-Marne) et figure aujourd'hui au musée de Saint-Germain. On peut y voir son squelette couché parmi les débris de son char de guerre : à côté de lui son casque de bronze, sa grande épée de fer, ses lances. Au-dessus de lui, le squelette d'un de ses serviteurs, immolé pour lui tenir compagnie.
A l'époque où César entra en Gaule, il y avait peu de temps que les Gaulois combattaient à cheval : auparavant ils allaient à la guerre sur des chars attelés de deux chevaux et montés par deux guerriers, dont l'un tenait les rênes et l'autre maniait l'épée ou la lance. Ainsi faisaient encore les Celtes de la Grande-Bretagne.
En guise de drapeau, les Gaulois suivaient à la guerre un sanglier de. bronze fixé à une hampe. Des camix, lon^ gués trompettes de bronze, dont le pavillon figurait un mufle de bête, les animaient au combat.
Une armée gauloise ne se composait pas, comme les nôtres, de soldats disciplinés et obéissant à des officiers. Chaque noble arrivait au combat avec sa suite d'ambactes^ ou guerriers d'élite, et de paysans plus ou moins bien équipés. Il attaquait sans attendre le signal et emmenait son monde quand il ^avâîLâssez de la^ batçjtille. Aussi les plus nombreuses armées gauloises, malgré la bravoure téméraire des guerriers, finissaient toujours par céder à la valeur disciplinée des soldats romains.
Souvent, après une victoire, les Gaulois tuaient tous les prisonniers, égorgaient jusqu'aux chevaux et aux bêtes de somme, brûlaient ou jetaient dans les rivières les bagages, les armes et les bijoux : c'était un sacrifice à leur dieu de la guerre.
Af^cnltare^ Imdastrie, eommeree. — Certaines nations gauloises pratiquaient assez bien Tagriculture. Elles cultivaient, en fait de céréales, le seigle et l'avoine, mais ne paraissent pas avoir semé le froment, qui n'aurait été introduit qu'à Tépoque romaine. Elles avaient imaginé des perfectionnements inconnus aux Italiens civilisés : la charrue à roues, les cribles en tissu de crin, les tonneaux de bois pour enfermer le vin, l'usage de la levure de bière comme ferment dans le pain, l'emploi de la marne et de la «baux 'pour amender la terre. Les Séquanes étaient d'excellents éleveurs de porcs : ils exportaient leurs jambons jusqu'en Italie ; c'est même parce que les Édues entravaient leur commerce sur la Saône que la guerre éclata entre les deux peuples. On citait les vins blancs de Baetterra (Béziers), les vins épais de Marseille, le vin de paille de la Drôme. Les firomages de Nîmes et des Cabales (Cévaudan) étaient recherchés dans tout le monde antique.
Des industries se développaient çà et là. On exploitait les mines de fer chez les Bituriges (Berry) et les Petrocorii (Périgord), de plomb argentifère chez les Butènes (Rodez) et les Cabales, d'étain chez les Lemoviks (Limousin). On recueillait des paillettes d'or que le Tarn,rAriège,le Cardon, le Cèze, même la Caronne et le Rhône, et d'autres rivières, roulaient encore à cette époque. Les Bituriges fabriquaient des objets de fer et avaient découvert l'étamage ; les gens d'Alésia fabriquaient des bijoux d'or et d'argent, et avaient inventé le placage sur cuivre. Les Gadurks (Cahors) fabriquaient des tissus de lin, des toiles de chanvre et des poteries.
Les Vénètes (Vannes) et les Morins (Boulogne) avaient des flottes qui tiraient de la Crande-Bretagne des esclaves, des chiens de chasse et de guerre, des cuirs, des pelleteries, de rétain, du cuivre : ils y portaient des poteries, du sel, du pastel (teinture bleue). Itius Portus et Gesoriacum (Boulogne), Gesocrihate (Brest), Vindana (Vannes), Corbilo (Saint-Nazaire), Burdigala (Bordeaux) étaient alors de tout petits ports sur T Océan. Le commerce de la Méditerranée se faisait surtout par la ville grecque de Marseille et la ville romaine de Narbonne : la Caule exportait en Italie et en Orient des pierres précieuses, des bijoux, des vins; elle en recevait dès étoffes et des armes.
Originalité de la eivilisation g^auloise. — Le père de famille gaulois avait droit de vie et de mort sur sa femme et ses enfants ; les chefs avaient plusieurs femmes, comme les barbares de TAsie; sur leur tombe, on immolait leurs femmes ainsi que leurs esclaves et ceux de leurs clients qui ne voulaient point leur survivre. En revanche, la femme n'était point achetée par le mari, comme cela se pratiquait chez d'autres barbares ; elle apportait une dot, ce qui était une garantie d'indépendance; elle héritait de la moitié des biens acquis en commun pendant le mariage : c'est 6e que nous appelons la communauté de biens. Le droit d'aînesse était inconnu: tous les enfants partageaient également; s'il y avait une préférence, c'était en faveur du dernier-né, qui avait le droit de garder la maison paternelle : c'est ce droit qui s'est conservé au moyen âge, dans quelques cantons, sous le nom de droit de juveigneurie. Certaines des coutumes françaises du moyen âge et certaines dispositions de notre Gode civil actuel procèdent d'anciennes coutumes gauloises.
Ce fut un grand malheur pour nous, et aussi pour l'humanité tout entière, que cette civilisation, incomplète assurément, mais si curieuse et si originale, ait été détruite. La conquête de César nous a imposé la civilisation latine, et il n'a pas été permis à nos ancêtres de montrer ce qu'ils auraient pu produire par leur génie propre en s'inspirant des progrès accomplis par leurs voisins.
Ouvrages a consulter : Henri Martin, Hist. de France. — BorHier et Charton, Hist. de France (illustpée). — Dareste, ffist. de France,
— Miohelet, Hist. de France. — Amédée Thierry, Hist. des Gaulois.
— De Vairoger, Les Celtes, la Gaule celtique. — Ernest Desjardins, Géographie de la Gaule romaine. — Ghalinniel, La France et les Français à travers les siècles (illuslré). — b'Arbois de Jubainville, Introduc-
tion à l'hist. de la littérature celtique. — J. Quicherat, Mélanges <f archéologie et d* histoire. — Longnon, Atlas historique de la France et Etudes sur les Pagi de la Gaule. — Gaston Boissier, Le Musée de Saint- Germain. — H. Gaidoz, Esquisse de la religion des Gaulois. — Cougny, Extraits des auteurs anciens concernant l'nist. et la géog. de la Gaule.
Visiter le Musée de Saint-Germain.
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