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I. Comment la Gaule est devenue romaine

La Gaule après la conquête. — Pendant la conquête de César (58-50 avant Jésus-Christ), des Gaulois, par centaines de mille, furent tués, vendus comme esclaves, ou forcés d'émigrer; le reste se soumit.

Après la conquête, César se montra plus doux aux vaincus. Il n'imposa à la Gaule qu'un tribut d'environ sept millions de notre monnaie, sous le nom honorable de solde militaire. Il s'en servit pour payer les soldats gaulois qu'il enrôla dans son armée, notamment dans la célèbre légion de P Alouette K II admit dans le sénat de Rome un certain nombre de chefs gaulois.

Fusion des Gaulois et des Romains. — Sous les successeurs de César, l'assimilation commence à se faire entre le peuple conquérant et le peuple conquis. Les Gaulois tendent à devenir des Romains : on les appelle Gallo- Romains. Les Rèmes prétendent descendre de Rémus, frère de Romulus, fondateur de Rome.

C'est surtout dans l'aristocratie gauloise qu'on délaisse les usages nationaux pour adopter ceux des vainqueurs. Les chefs parlent la langue latine. Ils ne s'appellent plus Dumnorix, Ambiorix, Orgétorix : les ennemis même de Home portent des noms romains : comme Claudius Civilis,

1. Ainsi nommée parce que les soldats avaient snr lear casque l'alouette, nn oiseau de leur pays.

le chef batave ; Julius Sacrovir, le chef édue ; Julius Flon le chef belge; Julius Tutor et Julius Glassicus, deux ch( trévires; Julius Sabinus, le chef lingon. De préférence, < donne aux jeunes nobles pour prénom celui de Julius, q est celui de César. Julius Sabinus assurait même qu grâce à une faute de sa bisaïeule, il avait dans les vein le sang du conquérant.

Les nobles gaulois abandonnent les campagnes po venir, comme c'était l'usage de Taristocratie romaine, s'él blir dans les villes. Aux huttes de bois et d'argile succède des palais à colonnes, surmontés de terrasses à balustrade dallés de marbre, pavés de mosaïques, peuplés de statue égayés de jardins et de jets d'eau, ornés de bains, bibliothèques, de galeries de tableaux. A la simplicité d ancêtres, qui se contentaient de meubles de bois et d'i petit nombre de serviteurs, succède un luxe effréné mobilier et de domesticité, une armée d'esclaves, valets cih^mbre, coiffeurs, cuisiniers, couturiers, qu'on a achef sur tous les bazars de l'Europe et de l'Asie. On néglige ] bardes, qui chantaient la gloire des aïeux, pour s'entour de musiciens, de comédiens, de danseuses d'Italie.

Les ancêtres étaient fiers de leur longue chevelure et rasaient le menton : leurs descendants portent les chevei courts et la barbe frisée, comme les Romains. On renon aux braies, à la saie, aux galoches, si commodes dans climat, et l'on va jambes nues, chaussé de cothurnes < de sandales, enveloppé dans les plis immenses de la to romaine. Les femmes nobles ne sortent plus qu'en litièi portées sur les épaules d'esclaves nègres, escortées de ton une horde de serviteurs et de servantes, étalant le luxe • leurs broderies italiennes, de leurs camées, de leurs collie et de leurs bracelets latins, la tête couverte du bonn phrygien ou la chevelure serrée par des bandelettes, atte tives à toutes les variations et à tous les caprices de mode romaine.

Les nobles répudient leur lien de parenté avec les trava Içurs des champs, leur lien de fraternité avec leurs ai bactes. Ils n'ont plus la même langue, le même co tume, les mêmes idées, les mêmes espérances, les mêm regrets que le peuple. L'ambition du noble dépasse 1

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limites de son clan et les frontières même de la Gaule : son rêve, c'est d*étre appelé à Rome et d'entrer dans le sénat.

Le latfai devient la laii|ni« des Gaulois. — Bientôt, dans le peuple même, les anciens dialectes ligures, ibères, celtiques, belges, germains, tendent à faire place au latin. Ce n'est pas le latin littéraire des grands écrivains, mais le latin rustique que parlent les colons romains établis dans la campagne, les marchands et les artisans italiens accourus dans les villes, les esclaves de toute origine qui encombrent le palais des grands, les soldats qui traversent le pays pour aller guerroyer sur les frontières. Ce latin vulgaire est la seule langue au moyen de laquelle Ibères, Ligures, Celtes, Belges, Germains, Romains, étrangers de tout pays, peuvent s'entendre.

Encore quelques générations et, dans les hameaux les pins reculés des Ardennes et des Cévennes, c'est ce latin que parlera le paysan. 11 le parlera à sa façon, en le déformant, en le corrompant; mais ces déformations se produiront suivant certaines règles instinctives, toujours les mêmes, d'une précision grammaticale, bien que variant suivant les races et suivant les provinces.

De ce latin en décomposition, finiront par sortir, au bout de quelques siècles, des dialectes provinciaux, qu'on appellera langues romanes ou néo-latines.

La victoire du latin vulgaire, puis des dialectes qui en sont dérivés, finira par être si complète que, dans le dictionnaire français d'aujourd'hui, on ne trouve pas un mot sur cent qui soit d'origine gauloise ^

NeuTelles diirisions de la Gaule. — Le gouvernement romain n'a rien négligé pour dépayser les Gaulois dans leur propre pays. On ne reconnaît plus l'ancienne Aquitaine, l'ancienne Celtique, l'ancienne Belgique. Auguste, le neveu et l'héritier de César, a étendu l'Aquitaine jusqu'à la Loire et y a englobé quatorze nations celtiques. La Celtique s'appelle maintehant la Lyonnaise, Dans la Belgique,

1. On peot citer les mots suivants, et encore nous ont-ils été transmis MHS la forme latine : alouette^ pinson, bec; braiCy saie; arpent, barre, *flMtn, quai, bruyère, mame^ dune, lieue; cervoise, brasseur; claie, banne (▼oilnre en osier), etc.

OÙ d'anciens peuples, comme les Éburons, ont été p entièrement exterminés par, César, on a permis à <i bus germaniques de s'établir sur la rive gauche du les Triboques en Alsace, les Némètes et les Vangionî la Moselle et le Rhin, les Ubiens autour de « la d'Agrippine », qui est devenue la ville de Cologne.

Des quatre grandes provinces entre lesquelles se 1 partagée la Gaule, c'est-à-dire la Province, TAqui la Lyonnaise, la Belgique, la première est soumise à torité du sénat de Rome; les trois autres, réunies s< nom de Gaule Transalpine, sont soumises à Tautori Tempereur.

Plus tard, de la Belgique on sépare deux provinces velles, deux provinces toutes militaires, sur la rive ga du Rhin : la Germanie supérieure avec Mayence; la manie inférieure avec Cologne.

Enfin, au début du iv« siècle, il y a dix-sept provin les quatre Lyonnaises, les deux Belgiques, les deux manies, les deux Aquitaines, les deux Narbonnaise Séquanie, la Viennoise, les Alpes Grées et Pennines Alpes Maritimes, la Novempopulanie.

Auguste a brisé les liens de confédération et de clier qui existaient de toute antiquités entre les nations ^ loises. 11 n'y a plus de peuples-patrons, ni de peuj clients. Souvent on a réuni plusieurs petits peuples j qu'alors étrangers l'un à l'autre : ainsi les vingt pet nations de l'ancienne Aquitaine n'en forment plus neuf : de là son nom nouveau de Novempopulanie, ou « p des neuf peuples ».

Pour la Gaule tout entière (à l'exception de la Provini on compte maintenant, en chiffre officiel, soixante natio qu'on appelle des cités. Le nom de dté sert à désigne: la fois la capitale d'un peuple gaulois et tout le territo de ce peuple. Une cité avait presque l'étendue d'un nos départements. Elle se subdivisait en pagi ou « pays

Pour qu'il n'y ait plus entre ces soixante cités auc intérêt commun, on les a partagées en trois catégorie suivant qu'on entend les traiter avec plus ou moins ( faveur. La plus favorisée est celle des alliés ou fédérés c peuple romain, en tète de laquelle s'inscrivent naturelle

ment les Rèmes et les Ëdues, qui ont trahi la cause nationale, et qui comprend aussi Marseille et les Carnutes. La seconde est celle des peuples libres ou autonomes, au nombre de douze, qui conservent leurs anciennes lois, comme les Arvernes ou les Bituriges. La dernière est celle des sujets ou tributaires, dans laquelle on relègue toutes les autres nations, surtout celles qui se sont distinguées par leur hostilité contre Rome. Ces nations étaient soumises au tribut, dont les autres étaient exemptes.

Certaines villes jouissaient du droit romain, parce qu'elles étaient habitées par des colons envoyés de Rome, anciens soldats, paysans, artisans italiens, comme Narbonne, Lyon, Arles, Fréjus, Béziers, Orange. D'autres se contentaient du droit latin, comme Aix, Avignon, Carpentras, Carcassonne, Nîmes, Toulouse, Vienne.

Il n'y avait donc en Gaule ni un peuple, ni une ville qui eût les mômes droits que son voisin. Par là, on les amenait à se regarder avec jalousie, à rechercher la faveur des conquérants, afiii d'être promus dans une catégorie plus favorisée. De même, parmi les habitants, il y en avait de privilégiés : tel Gaulois d'une cité sujette, autonome ou fédérée, avait les droits civils des Romains, sans avoir les droits politiques; tel autre avait même les droits politiques, c'est-à-dire la possibilité d'arriver aux grandes charges de l'État. Ces divisions, savamment entretenues, rendaient la Gaule si facile à gouverner que, cent ans après la conquête, cette vaste région était gardée par trois mille soldats : tout le reste des troupes romaines vivait dans des camps sur la frontière du Rhin.

Bientôt il ne parut même pas utile de maintenir ces divisions. Le troisième successeur d'Auguste, l'empereur Claude, accorda aux notables (en latin primores) de la Gaule chevelue, qui jouissaient déjà des droits civils, la jouissance des droits politiques réservés aux Romains. Il prononça sur la fusion des deux peuples un discours dont un fragment nous a été conservé sur une table de bronze. Enfin, au me siècle, l'empereur Caracalla, qui était ^^ à Lyon, compléta l'assimilation des Gaulois aux Romains : il décréta que tous les habitants de l'Empire auraient les mêmes droits et subiraient les mêmes charges.

IVonveanx noms des villes. — Les cités gauloises avaient ordinairement pour chef-lieu l'ancienne capitale de la nation ; mais, quand une ville est mal notée par les conquérants, elle est dégradée pour faire place à un autre chef-lieu : tel fut le sort de Bratuspantium, chez les Bellovaks, qui avait osé résister à César, et de Gergovie, chez les Arvernes, sous les murs de laquelle il avait éprouvé une défaite.

Les noms des capitales anciennes ou des chefs-lieux nouveaux sont devenus méconnaissables : on leur a donné le nom de Jules, ou de César, ou d'Auguste *.

Pour faire une concurrence à Marseille, dont César avait eu à se plaindre, on a créé sur la Méditerranée un nouveau port, Forum Julii ou « le marché de Jules », qui est devenu Fréjus.

La plus importante des créations d'Auguste, c'est celle de Lyon ou Lugdunum, la « colline des corbeaux » ou « la colline de Lu g », fondée au confluent de la Saône et du Rhône, et qui donna son nom à toute la Celtique.

Voles romaines. — Lyon est le point de départ de quatre grandes voies romaines construites par Agrippa, le ministre d'Auguste, qui, à travers les forêts éclaircies et les marais comblés, aboutissent aux quatre frontières de la Gaule : la Méditerranée (Marseille), le Rhin (Mayence, et de Mayence à Leyde), la Manche (Boulogne) et l'Océan (Brest). Une cinquième grande voie partant de Marseille, par Narbonne, gagne Bordeaux. Sur ces grandes voies d' A grippa s'embrancheront toutes ces voies romaines dont

; 1. Ainsi Carpentras porte à cette époque le nom de Julia Carpentoracta; Apt, A*Apta Julia; Aix, de Julia Augusta; Valence, de Julia Valentia^ Béziers, de Julia BaetterTa;\a, capitale des Andegaves est Juliomagus, « plaine de Jules » ; celle des Bellovaks est Caesarùmagus^ « plaine de César ». L'ile de Jersey s'appelle Caesarea. Il y a VAugiuta des Ausk, V Augusta des Trévires^V Augusta des Soissonnais, Augustoritum ou « le gué d Auguste » chez les Lemoviks. Mais presque partout le nom de l'ancien peuple a fini par prévaloir sur les noms de Jules, de César ou d'Auguste : ainsi Juliomag^s est redevenu Angers, à cause des Andegaves dont elle était la capitale; Gaesaromagus e^t redevenu Beauvais, c'est-à-dire la ville des Bellovaks ; les Augusta des Ausk, des Trévires, des Soissonnais, des Lemoviks, sont redevenues Auch, Trêves, Soissons, Limoges. La langue du peuple n'a donc pas consacré Tusurpation impériale. Pourtant Augustodunum, « la colline d'Auguste », chef-lieu des Édues, est restée Autun, et Qenabum, appelé Aureliana^ du nom de l'empereur Aurélien, est resté Orléans.

on retrouve tant de vestiges dans notre pays, toutes jalonnées, de mille pas en mille pas, par des bornes miUiaires monumentales.

Postes. — Sur les voies romaines qui sillonnèrent la Gaule, les empereurs avaient organisé un service de postes, avec des relais où Ton changeait de chevaux et de voitures, pour le transport des dépêches, des agents impériaux et des chefs militaires.

Ainsi le réseau des voies romaines et les lignes de postes assurent partout Funité de Faction administrative et militaire.

La Gmnle unie sous un souverain absolu, Fempereur de Rome. — Sous la domination romaine, la Gaule a, pour la première fois, une loi commune et un maître commun.

Elle n'est pas arrivée à l'unité ; elle est seulement entrée dans une unité plus grande, celle de Fimmense empire romaia* Le souverain de la Gaule, c'est en même temps « le maitre du monde ». Sa résidence est hors de Gaule, à Rome, dans « la ville éternelle ».

Il réalise un idéal si élevé de souveraineté que, pendant dix-huit cents ans, les peuples en resteront éblouis et que les princes en rêveront.

Le souverain de Rome est comme l'incarnation du peuple romain, du peuple-roi. U est le peuple fait homme. Tous les pouvoirs qu'avait le peuple tout entier, au temps de la République, sont passés en lui. Gomme le peuple, il est auguste, c'est-à-dire sacré. Comme la volonté du peuple, sa volonté a force de loi : il est la loi vivante, suivant l'expression des jurisconsultes. Autrefois celui qui attentait à la sûreté du peuple était coupable de lèse-mi^esté; ce crime est aujourd'hui le crime de quiconque s'attaque au prince, car en lui est la majesté du peuple.

Le souverain de Rome porte le titre d'imperator, d'où nous avons fait empereur, parce qu'il a le commandement de toutes les armées. Si un de ses lieutenants remporte une victoire en Asie et en Afrique, c'est lui qui est censé Favoir remportée; bien qu'il n'ait pas quitté Rome, c'est lui qui ceint la couronne de lauriers et qui se décerne les honneurs pompeux du triomphe.

11 est souverain pontife, c'est-à-dire le chef de la religion

nationale, le suprême intermédiaire entre le peuple et les dieux : ce sont ses prières et ses sacrifices qui assurent aux Romains la protection divine, qui fixent la déesse de la Victoire sur leurs étendards et qui assurent Féternité de TEmpire. S'attaquera lui, ce n'est pas seulement un crime, c'est un sacrilège. Si sainte est sa personne que, de son vivant, il est presque un dieu. Quand le souverain a expiré, on ajoute à son nom celui de divin, car il est allé s'asseoir parmi les dieux protecteurs de Rome; on célèbre son apothéose, c'est-à-dire sa transformation en divinité. L'empereur Vespasien, se sentant mourir, disait, raillant cette superstition : « Je sens que je deviens dieu. »

Le titre de l'empereur, c'était « le prince », ou tout simplement l'Auguste ou le César. De là l'épithète d'Augtistey que prennent aujourd'hui les souverains, et le titre de Kcdsef* qui, en allemand, veut dire empereur. Pendant longtemps les Césars romains, par un reste de l'ancienne simplicité républicaine, ont pour insigne le manteau rouge des généraux. A partir du iip siècle, ils empruntent aux despotes de l'Asie la couronne, le sceptre et le trône; ils exigent qu'on se prosterne devant eux et n'admettent que les grands de l'Empire à leur baiser les pieds.

Rien ne venait entraver le pouvoir de l'empereur. Sa souveraine volonté était servie par des moyens irrésistibles : une hiérarchie de fonctionnaires révocables à volonté, une nombreuse armée permanente, un trésor alimenté par des impôts réguliers.

Un pouvoir si absolu, entre les mains de bons empereurs, comme Titus, Trajan, Antonin, Marc-Aurèle, assurait du moins le repos des nations; il mettait fin aux anciennes guerres entre les peuples; il faisait régner sur terre et sur mer le bienfait de la paix romaine.

U. État social et religion.

Population de la ttaule. — Le pays qui fut autrefois la Gaule et qui se partage aujourd'hui entre la France, la Belgique, la Hollande, le Luxembourg, la Bavière et la Prusse rhénanes, compte actuellement près de cinquante-

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deux millions d'habitants. On estime qu'à l'époque romaine il était peuplé d'environ douze millions d'hommes.

État social s aristocratie, notables. — Nous retrouvons, sous la domination romaine, la plupart des classes sociales que nous avons vues sous la Gaule indépendante, mais singulièrement modifiées.

Une partie de l'ancienne aristocratie gauloise, celle qui s'est ralliée aux Romains, est devenue la noblesse gallo-romaine.

Parmi les nobles, les plus puissants et les plus riches se sont fait admettre dans le sénat de Rome et dans les hautes dignités de l'Empire. Us forment la grande aristocratie, celle des familles sénatoriales, portent le titre de patrons ou patriciens de leur cité, mais se désintéressent ordinairement des affaires du pays.

Les autres, moins heureux, se contentent de briguer rhonneur d'entrer dans la curie ou sénat de leur cité : ils portent le titre de curialeft ou décurions et sont des notables de province.

Classes moyennes. — Ceux-ci ont bientôt à compter avec des couches nouvelles, avec des hommes de la plèbe, qui, enrichis par l'industrie et le commerce, deviennent, eux aussi, des notables et héritent de l'influence que possédaient autrefois les seuls chevaliers. Ds ont laissé de nombreux monuments funéraires, avec des inscriptions et des basreliefs, qui témoignent de leur luxe. Sur ces monuments figurent les ancêtres du tiers-état français : le maçon avec sa truelle, le forgeron avec son marteau, le sabotier à son établi, le marchand de pommes criant ses pommes, le peintre en bâtiment avec son pinceau, le charcutier, le drapier, le foulon, le tailleur d'habits, le potier, le libraire, le vétérinaire, le pharmacien, le médecin, le professeur de belles-lettres, dans leur échoppe, leur boutique ou leur officine. Un marchand de vin est assis fièrement, en costume de travail, ayant à côté de lui sa femme, parée de ses plus beaux atours. Ces bourgeois, dans leurs épitaphes, se glorifient souvent des titres de membres de la curie, magistrats municipaux, patrons ou trésoriers de leurs corporations. C'est toute une classe moyenne qui grandit sous les lois de Rome.

La population libre comprend donc quatre classes : 1<» les

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sénateurs ou patriciens ; 2° les curiales ou décurions ; 3» les propriétaires, qui ne sont pas membres de la curie; 4<> les artisans et marchands, qui forment le peuple ou la plèbe.

Esclaves et affranehls. — Les esclaves sont devenus très nombreux. Chaque propriétaire a sa familia urbana, ou les esclaves qui le servent à la ville, et sa familia rusiica, ou les esclaves qu'il emploie aux champs.

L'esclave, au moyen de certaines formalités, peut être affranchi; mais il reste le client du maître qui devient son patron.

. Colons. — Les Romains tendirent, comme nous le faisons en Algérie, à supprimer la propriété collective des tribus. Ils établirent la propriété individuelle, et, dès l'époque de César et d'Auguste, ils firent commencer le cadastre de la Gaule. Seulement, ils ne reconnurent pour propriétaires que ceux au profit de qui la terre était cultivée ; ceux au contraire qui» cultivaient pour ceux-là perdirent leurs droits à l'ancienne propriété commune. Les lois romaines les obligèrent même à travailler pour les propriétaires. Us furent comme des fermiers et prirent le nom de « colons » *.

Bien que le colon ne puisse plus disposer de sa personne, les lois romaines établissent une distinction profonde entre le colon et Fesçlave.

Le colon, sauf qu'il est attaché à la terre qu'il cultive, est un homme libre. U est un citoyen. Il peut devenir propriétaire, intenter une action en justice, prêter serment devant les tribunaux, être enrôlé dans l'armée : l'esclave ne le peut pas. Le colon contracte un vrai mariage, a une vraie femme, de vrais enfants : l'esclave ne peut contracter mariage; sa femme et ses enfants ne sont point considérés comme légitimes ; ils sont, comme lui, la chose du maître.

Le colon, attaché à la glèbe, trouve dans cette servitude même une garantie; si la terre est vendue à un autre

1. Le colon était tenu envers son maître de redevances en argent ou en. nature (obsequia) et de corvées {pperae) : elles étaient fixées par la coutome du domaine [consuetudo praedii). S'il se mariait hors du domaine, il payait un droit de mariage (eommodum nupHarutn). C'est déjà presque' le régime du moyen &ge féodal.

maître, il n'en est point séparé, pas plus qu'on ne peut le séparer de sa femme et de ses enfants. On n'a pas de ces scrupules pour l'esclave : on vend l'homme sans la terre, le mari sans la femme, le père sans les enfants. Le colon et l'esclave sont tous deux une propriété : mais l'esclave est un bien meuble ; le colon est un bien immeuble.

Si le colon déserte, la terre reste inculte, le propriétaire perd son revenu; il ne peut pas payer l'impôt à l'État. Aussi la loi, surtout dans les derniers siècles, a-t-elle resserré les entraves du colon : il lui est défendu de s'enfuir sur la terre d'un autre maître, de se réfugier dans une ville, de se faire inscrire dans une corporation d'artisans, ■de s'enrôler dans les légions, s'il n'y est appelé comme recrue, de se faire ordonner prêtre, d'entrer dans un monastère. Le colon fugitif est ramené d© force, les fers aux pieds, à son champ.

Les colons formaient l'immense majorité des populations rurales de la Gaule. Pourtant elles comprenaient aussi des esclaves. Souvent le propriétaire d'un domaine en faisait deux parts : il laissait aux colons les portions les plus éloignées; il confiait à des esclaves, venus de tous les points du inonde, les portions les plus rapprochées. Les jardiniers, vignerons, palefreniers, bergers, porchers, ceux qui travaillaient au moi^lin,.à la boulangerie, au pressoir, au tissage et autres industries agricoles, étaient ordinairement des esclaves : les laboureurs étaient ordinairement (les colons.

Parmi les travailleurs des champs, il y avait encore : i^ des prisonniers de guerre que les empereurs ramenèrent en grand nombre des frontières germaines, et qu'ils établissaient sur les terres désertes, sous le nom de lètds : les uns devenaient des colons, les autres restaient libres, sous la <îondition de faire un service militaire; 2* des soldats romains qui, en quittant le service, obtenaient de l'empereur une concession de terres, y fondaient une culture et s'y créaient une famille. Cette concession s'appelait un bénéfice : en échange, le vétéran élevait ses fils en vue du service militaire. Ces bénéfices annoncent déjà les fiefs militaires de l'époque féodale.

Relinfion : fusion des relig^ions gauloise et romaine. —

La conquête romaine avait brisé l'organisation sacerdotale de la Gaule. Gomme les lois impériales prohibaient toute association qu'elles n'autorisaient pas, l'ordre des Druides fut poursuivi comme congrégation non autorisée. Auguste interdit les rites de la religion druidique aux Gaulois devenus citoyens romains. Il défendit absolument les sacrifices humains : les Druides purent continuer seulement à tirer un peu de sang aux victimes qui s'offraient volontairement. Ses successeurs furent plus rigoureux et proscrivirent décidément les Druides. De ceux-ci, les plus convaincus se réfugièrent dans les Iles Britanniques; les autres trouvèrent place dans la nouvelle organisation religieuse, devinrent prêtres des nouveaux dieux ; d'autres restèrent en secret les instituteurs des jeunes nobles, et leur enseignement faisait concurrence à celui que les Romains organisaient dans leurs écoles de Lyon, de Marseille ou d'Autun ; d'autres enfin ne furent plus que de simples sorciers, devins ou magiciens, qui prédisaient l'avenir aux gens crédules ou, en se cachant, pratiquaient leur mystérieuse médecine.

Les Romains avaient pour principe de respecter les religions des peuples vaincus; leur paganisme pratiquait la tolérance envers les autres paganismes. Dans les dieux de la Grèce, de la Syrie, de l'Egypte, ils prétendaient reconnaître les dieux qu'eux-mêmes adoraient; sous Auguste, on éleva à Rome un temple appelé le Panthéon, c'est-àdire « le temple de tous les dieux ». Les Romains se contentaient d'une analogie quelconque entre leurs dieux et les dieux indigènes. Aussi n'hésitèrent-ils pas à reconnaître, dans notre Belen, leur Apollon, dieu du soleil; dans notre Bélisana, la sage Minerve; dans notre Camulus, Mars, dieu de la guerre; dans Arduina, Diane, déesse des forêts et de la chasse. Leur dieu Mercure fut assimilé tantôt à Tentâtes, parce qu'il conduisait aux enfers les âmes des morts, tantôt à Lug ou Atusmert, parce qu'il était l'inventeur des arts. Leur Jupiter était tantôt Ésus, parce qu'il était, comme lui, un dieu suprême, tantôt Tarann, parce qu'il était, comme lui, dieu du tonnerre. Kirk devint aussitôt leur Éole, dieu des vents, et sous Auguste, on lui éleva un temple dans Narbonne. Un mo-

anment curieux de cette fusion des dieux gaulois et ro> mains, c'est Tautel des nautes ou mariniers de la Seine, qu'on a retrouvé sous le chœur de Notre-Dame de Paris. Sur Tune de ses faces, il représente Ésus et, sur l'autre, Jupiter : pour les conquérants, c'était la même divinité en deux personnes et sous deux costumes différents, la saie gauloise ou la toge romaine.

Plus tard les Gaulois adorèrent des dieux que les Romains avaient importés d'Orient : Isis, la grande déesse d'Egypte, et Apol Ion-Mi thra, dieu persan.

Enfin les Gaulois furent admis, comme les Romains, à adorer les empereurs. A Lyon, à l'endroit où se trouve aujourd'hui la place des Terreaux, s'élevait l'autel d'Auguste et de Rome, entouré de soixante statues représentant soixante cités de la Gaule. Les chefs de l'aristocratie gauloise devinrent flamines ou prêtres d'Auguste. En outre, dans chaque ville, il y eut des augustales, à la fois magistrats et prêtres, chargés de pourvoir à l'entretien des rues et au culte des dieux lares j ou divinités locales, parmi lesquels figuraient les statuettes d'Auguste et de sa femme Livie. C'était une manière d'associer plus étroitement le petit peuple à^ cette religion nouvelle des empereurs.

Tandis que les Druides ne connaissaient d'autres sanctuaires que les forêts de chênes et ne croyaient pas que la divinité pût être enfermée entre des murailles, les Gallo- Romains eurent moins de scrupules. Partout s'élevèrent des temples magnifiques : dans le Gapitole de Toulouse, à Jupiter; dans Aix, à Cybèle, la mère des dieux; dans Limoges, à Jupiter et Isis; dans Poitiers, à Janus, le dieu à la double face; dans Périgueux, à Vénus; dans Auch, à Apollon; dans quantité de villes, à l'empereur Auguste et à sa femme Livie.

Des collègues de prêtres se formèrent : les flamines consacrés à Jupiter et à Auguste, à raison d'un par cité, les augustales, les pontifes des différents dieux, les vestales, chargées de Tentretien du feu sacré. Pour connaître l'avenir, des augures observèrent le vol et le chant des oiseaux, des aruspices fouillèrent les entrailles des victimes, des quindécemvirs interrogèrent les mystérieux livres sibyllins. Les

frères arvales, par une pratique importée de Rome, mais qui rappelait un rite gaulois, pour appeler la bénédiction des dieux sur les biens de la terre, promenèrent dans les champs leurs « rogations ».

Il n'y a pas de clergé romain. — 11 y a bien dans la société gallo-romaine des collèges dv, prêtres, mais ils ne forment pas un ordre de l'Etat. Tout citoyen est prêtre à certain moment : dans chaque maison, le père de famille est prêtre et sacrifie aux dieux domestiques; le juge, au moment de juger, le général, au moment de combattre, adresse ses prières aux dieux. Cette absence d'une classe sacerdotale caractérise la Gaule romaine et la distingue profondément, à la fois, de la Gaule indépendante, qui avait ses Druides, et de la France féodale, qui aura son Église.

Calendrier et fêtes. — Les Romains ont introduit leur calendrier dans la Gaule. Leurs fêtes présentent parfois de grandes analogies avec celles des Gaulois et se sont aisément confondues avec elles.

Ainsi leur fête des Kalendes^ ou du !«' janvier, concorde à peu près avec la cueillette du gui : c'est le premier jour de Tan, et l'on échange également des étrennes. C'est encore l'époque des Satwmales, fêtes bruyantes en l'honneur de Saturne, dans lesquelles on se travestit, et qui sont l'origine de notre carnaval. Le mois de janvier est aussi celui où les Romains tiraient les rois.

En février, on célèbre les Fehrua, sacrifices purificatoires, et les Lupercales, fêtes en l'honneur du dieu Pan, signalées par leur licence. En mai, ce sont les fêtes de Maïa ou de Flore, déesse des fleurs et de la fécondité. En automne, à l'occasion des vendanges, en l'honneur de Bacchus, dieu du vin, ce sont les Bacchanales,

Funérailles. — Les funérailles romaines diffèrent peu des anciennes funérailles gauloises. A Rome comme dans l'ancienne Gaule, suivant le rite religieux qu'avait pratiqué le défunt, tantôt on l'enterre, tantôt on brûle son corps sur un bûcher. Avant l'incinération, le mort est exposé sur un lit de parade; on lui place dans la bouche une obole, afin qu'il puisse payer son passage à Charon, le sombre batelier du fleuve infernal. On se rend en cortège au bûcher;

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dans le convoi figurent des pleureuses à gage, mais àiissl des histrions ou bouffons, des joueurs de flûte, des danseuses, et surtout un mime, qui s'est costumé et grimé de manière à représenter absolument le défunt; puis vient la foule des parents, amis, clients, esclaves affranchis par le testament. Le corps est brûlé dans un linceul d'amiante; substance incombustible, afin qu'on puisse recueillir les cendres et les ossements calcinés. On les enferme dans une urne couronnée de fleurs et qu'on dépose dans une sorte de niche, au tombeau des ancêtres. Une inscription est consacrée « aux dieux mânes » du défunt, avec ce vœu : « Que la terre soit légère à ton ombre ! »

Persistance da pajcanisme romain. — Le paganisme romain a laissé, même dans nos mœurs et dans notre langue actuelle, des traces profondes.

La plupart des noms de mois rappellent encore aujourd'hui à quels dieux ou par quels rites ils étaient consacrés : Janvier est le mois de Janus; Mars, celui du dieu de la guerre; Mai, celui de Maïa; Juillet, celui du « divin Jules », c'est-à-dire de César; Août, celui d'Auguste. Le nom de Février vient des Februa; Avril vient d'Apn'Ks, mot latin qui rappelle qu'il ouvrait l'année ; Juin rappelle la fête des Juniores, c'est-à-dire de la jeunesse.

Les jours de la semaine ont des appellations encore plus caractéristiques : lundi, c'est le jour de la Lune; mardi, de Mars; mercredi, de Mercure; jeudi, de Jupiter; vendredi, de Vénus ; samedi, de Saturne. Dimanche est un mot chrétien, qui vient de dies dominica, le jour du Seigneur; mais longtemps il a été chez nous le jour du soleil; il l'est encore en Angleterre, où il se dit sunday, et en Allemagne, où il se dit sonntag.

N'est-ce point par un reste d'habitudes païennes qu'ea parlant des morts, nous disons : leurs cendres, leurs mânes, leur ombre, et que nous sculptons encore des urnes sur les monuments funèbres?

m. Administration romaine.

Administration impériale. — En Gaule, les quatre provinces établies par Auguste, les dix-sept provinces éta-

blies au iv^ siècle, étaient administrées par des gouverneurs qui portèrent différents noms suivant les époques : dans les deux premiers siècles, ils s'appellent légats ou proconsuls; dans les derniers siècles, ducs, comtes, ducs des frontières, placés sous la haute direction du préfet des Gaules, qui, suivant les époques, résida à Arles, à Autun, à Lyon ou à Trêves.

Les attributions de ces gouverneurs embrassaient Fadministration, les impôts, Tarmée, la justice. Ils touchaient leur traitement partie en argent, partie en nature. Ainsi, au ni« siècle, un gouverneur recevait vingt livres d'argent, cent pièces d'or, six cruches de vin, deux mulets et deux chevaux, deux habits de parade, deux habits ordinaires, une baignoire, un cuisinier, un muletier, etc.

L'administration était très simple sous les premiers empereurs; les gouverneurs, quelle que fût l'étendue de leurs pouvoirs, se bornaient à surveiller celle des cités. Elle devint très compliquée, tracassière même sous les derniers empereurs; les gouverneurs commencèrent à se mêler de tout et administrèrent directement.

Ils eurent sous leurs ordres un nombre toujours croissant d'employés de tout rang. Tous ces fonctionnaires formaient la sacro-sainte hiérarchie. Qui les offensait, se rendait coupable de lèse-majesté. Ils portaient, suivant leur grade, les titres de perfectissimes, clarissimes, illustres, etc. En s'adressant à eux on devait leur dire, suivant le cas : « Votre Grandeur » ou « Votre Perfection ».

Administration manieipale. — Au-dessous des gouverneurs, les cités jouissaient d'une très grande autonomie. Elles étaient administrées par un sénat ou curie qui siégeait au chef-lieu. Quelquefois le lieu où il se réunissait s'appelait le capitole, en souvenir du Gapitole de Rome. Ainsi Poitiers, Bordeaux, Toulouse, Périgueux, Besançon avaient leur capitole.

A l'origine, la curie était élue par une assemblée du peuple et la dignité de cwiale était fort recherchée. Au iii< siècle, à partir de l'empereur Septime-Sévère, il n'y eut plus ni assemblées du peuple, ni élections, et cette dignité, qui n'était plus ambitionnée par personne, put

être imposée à tous les citoyens qui possédaient vingtdnq arpents de terre, c'est-à-dire neuf hectares.

Les membres de la curie jouissent de certains privilèges : Os ne peuvent être mis à la torture, ni attachés au carcan, ni envoyés aux mines, ni brûlés sur un bûcher. Après un certain nombre d'années d'exercice, ils peuvent être nommés comtes de troisième classe.

Ces-honneurs sont une faible compensation des charges qui les accablent : la plus lourde est celle qui consiste à faire rentrer l'impôt. S'ils ne réussissent pas à le faire rentrer tout entier, ils doivent, de leurs deniers, combler le déficit. Tous les curiales d'une cité sont solidairement responsables vis-à-vis du trésor : le riche doit payer pour le pauvre, et leurs biens à tous sont la garantie de la dette commune.

Aussi, dans les in« et iv* siècles surtout, chacun cherche à se dérober à ces honneurs. Les lois de l'Empire retiennent de force les curiales sur leur siège. Comme leur patrimoine répond au trésor de l'exacte perception de l'impôt, il leur est interdit de vendre leurs biens sans autorisation, et ils ne peuvent les céder qu'à un acquéreur qui puisse être membre de la curie. Si le curiale meurt sans enfants qui puissent lui succéder sur son siège sénatorial, le quart de ses biens revient à la curie ; s'il meurt absolument sans enfants, la curie prend les trois quarts; s'il a cherché à s'enfuir ou à vendre secrètement son patrimoine^ la curie prend tout. Un curiale ne peut cesser d'être curiale, même pour entrer dans l'armée, ou dans le clergé, ou dans un monastère, à moins qu'il ne commence par abandonner la totalité de son bien. Il lui est interdit d'habiter la campagne ou de faire un voyage sans autorisalion. Beaucoup préféraient racheter leur liberté en abandonnant leur patrimoine : mais cela finit par être aussi interdit. Il y a des curies qui sont réduites à un ou deux membres. Ainsi la curie, qui fut d'abord un sénat municipal, n'est plus, à la fin, qu'une machine à percevoir l'impôt.

Les fonctionnaires municipaux, qui formaient le pouvoir exécutif de la cité, étaient élus par la curie pour un an. Ordinairement, ils étaient au nombre de six : deux

duurhvirs pour la justice, radministration, le commandement des milices municipales, deux édiles pour la police et les bâtiments, et deux questeurs pour les finances.

Pour la justice, on portait appel de la sentence des duumvirs au tribunal du gouverneur de la province, et de la sentence de celui-ci au tribunal du préfet des Gaules.

En 365, pour protéger les privilèges des villes contre les empiétements des gouverneurs, l'empereur Valentinien institua dans chaque ville un magistrat appelé défenseur de la cité. Il était élu par tout le peuple.

Ainsi le gouvernement des cités gallo-romaines se composait de trois éléments : !• de magistrats élus et annuels; 2- de la curie ; 3* de l'assemblée générale du peuple ; 4* du défenseur. Chaque cité était comme une copie de l'ancienne Rome, qui avait eu ses consuls, son sénat, son assemblée du Forum, ses tribuns du peuple.

Assemblées provinciales. — Auguste avait donné à la Gaule une sorte de représentation politique : les notables des trois provinces de Belgique, Lyonnaise et Aquitaine, réunis à Lyon pour célébrer son culte, obtinrent le droit d'examiner la conduite des gouverneurs et au besoin de porter plainte contre eux à l'empereur. Ces assemblées se maintinrent pendant toute la durée de l'Empire. En 418 encore, l'empereur Honorius autorisa les cités gauloises à envoyer des notables pour une grande assemblée générale qui se tiendrait tous les ans à Arles, sous la présidence du préfet des Gaules.

Broit remain s lois civiles et pénales. — Un legs précieux de la domination latine en Europe, c'est le droitromain.

Les premières lois de Rome, surtout la Loi des Douze Tables, avaient été au moins aussi barbares que les vieilles lois gauloises. Elles accordaient au père de famille droit de vie et de mort sur sa femme, sur ses enfants, à plus forte raison sur ses esclaves.

A mesure que la civilisation romaine lit des progrès, et notamment sous les empereurs, les jurisconsultes inter* prêtèrent la loi dans un sens toujours plus humain, et leurs décisions, jointes aux rescrits des empereurs, formèrent une législation nouvelle. Le droit civil romain finit par

GAULE ROMAINE il

être le plus équitable et le plus sage qu'ait produit l'huma^* nité : on l'a surnommé la « raison écrite ». Conservé jusqu'à nous, principalement dans les Pandectes ou le Digeste de Tempereur Justinien et dans ses Institotes ou manuel de droit à l'usage des étudiants, il a fini par triompher des législations que la conquête barbare avait fait un moment prévaloir. Une grande partie de notre Code civil procède du droit romain.

Dans le droit civil qui régissait nos ancêtres galloromains, la puissance paternelle s'est atténuée et est devenue bienfaisante et tutélàire. L'égalité de partage a prévalu entre les enfants. Le sort des esclaves s'est adouci : les empereurs ont défendu de les mettre à mort, de leur infliger des châtiments trop cruels, de vendre séparément les membres d'une même famille. On a facilité, on a encouragé les affranchissements. On n'a pu abolir l'esclavage lui-même : il a fallu tolérer que des êtres humains fussent exposés sur les marchés, la tête rasée, avec un écriteau sur la poitrine. On n'a pu prévenir tous les abus de maîtres capricieux, cruels ou débauchés *.

Le droit criminel des Romains mérite moins d'éloge que leur droit civil. Il a consacré la procédure secrète, qui fut plus tard celle de l'Inquisition, et l'emploi de la tor^ twre pour arracher des aveux aux accusés. Sous la Répu-^ blique, il n'était point permis de mettre à la torture vxi citoyen romain; mais le juge d'instruction avait le droit d'y mettre les esclaves pour tirer d'eux un témoignage contre leurs maîtres. Sous l'Empire, cette distinction s'effaça : on put torturer même un citoyen romain, d'abord quand il s'agissait d'un crime de lèse-majesté, ensuite pour tous les autres crimes, même pour des délits de peu d'importance.

Les pénalités romaines, surtout sous l'Empire, étaient atroces : non seulement on décapitait, on pendait, mais k patient pouvait être brûlé vif sur un bûcher, cloué à Ttoe croix, rompu vif, presque toujours après avoir été cruel-

1. Ud tacbe sanglante s'attache aussi à la civilisation romaine : jnsqn'awr derniers jours de l'Empire, on a vu des malheureux, sous le nom de giadiateun, s'enlr'égorger par centaines dans les cirques on condamnés à lutter avec les bétes féroces, pour Tamusement des spectateurs.

lement flagellé. Gomme pénalités de second ordre, on fia-. gellait, on crevait les yeux, on coupait quelque membre, on marquait au fer rouge, on envoyait aux mines. Jusqu'à Constantin, les biens du condamné étaient toujours confisqués, ce qui enveloppait dans le châtiment sa famille innocente.

Chose plus atroce, on se faisait un amusement des supplices : le condamné était souvent réservé pour les fêtes du cirque; on l'y faisait combattre comme gladiateur; on l'y exposait sans défense aux bêtes féroces.

Le droit d'asile venait parfois tempérer les rigueurs du droit pénal : le condamné ou l'esclave fugitif qui réussissait à atteindre un temple d'Esculape, dieu de la médecine, ou de Junon, l'épouse de Jupiter, obtenait grâce de la vie.

Impôts. — Le système financier de l'Empire fonctionnait avec une louable régularité, mais c'était un terrible instrument d'oppression. Le temps n'était plus où César se contentait de demander aux Gaulois la solde militaire : presque à chaque règne d'empereur, les impôts croissaient en nombre et en pesanteur.

De plus, au temps de César, l'impôt était collectif comme la propriété elle-même : on exigeait telle somme de telle tribu, et celle-ci répartissait, comme elle l'entendait, la contribution entre tous les habitants. Depuis l'établissement du cadastre et de la propriété individuelle, chaque contribuable a personnellement affaire au fisc.

11 y avait d'abord les impôts directs : 1<> la capitation {census capitis) ou impôt sur le revenu, dû par chaque habitant adulte; on l'appelait tributum soli {impôt foncier), quand il frappait la propriété rurale. Il était fixé par le prince, réparti par lui entre les provinces, réparti ensuite par le gouverneur de province entre les cités. On dressait pour chaque cité les Hvres de cens. Ceux-ci, pour chaque domaine, présentaient un tableau appelé polypticum; tout paysan, mâle, sauf les vieillards ou les enfants, comptait pour une tète [caput) et sa femme pour une demi-tête; en regard du nom de chaque laboureur, étaient inscrits la contenance et le revenu de la terre (appelée aussi caput) qu'il cultivait et la somme qu'il avait à payer. Le proprié-

taire était responsable de Timpôt dû par ses colons, comme la curie était responsable pour tous les contribuables ; 2" rimpôt sur les portes (ostiarium, de ostia, porte) ; 3® les prestations, pour le traitement du gouverneur de la province ; 4® les réquisitions de blé, de fourrages, de chevaux, pour les armées; 5® les corvées de toutes sortes, construction des routes, charrois pour les troupes, entretien des fonctionnaires en tournée, etc.

Le chrysargyre était un impôt direct qui frappait spécialement le commerce et l'industrie.

Puis les impôts indirects : les douanes, les octrois, les péages sur les routes et les ponts, le centième sur les ventes aux enchères, le vingtième des héritages, le vingtième sur les affranchissements, le vingt-cinquième sur la vente des esclaves, etc.

Dans certaines occasions, les sénats municipaux devaient à Tempereur Vor coronaire, don de joyeux avènement.

Avec quelle rigueur et même quelle barbarie étaient perçus, au iv« siècle, les impôts, on en jugera parce passage d'un écrivain chrétien, Lactance : « On mesurait les champs par mottes de terre, on comptait les pieds de vigne. On inscrivait les bêtes, on enregistrait les hommes. On n'entendait que les fouets, les cris de la torture ; l'esclave fidèle était torturé contre son maître, la femme contre son mari, le fils contre son père; faute d'autre témoignage, on les torturait contre eux-mêmes ; et, quand ils cédaient, vaincus par la douleur, on écrivait ce qu'ils n'avaient pas dit... Encore ne s'en rapportait-on point à ces premiers agents; on en envoyait d'autres pour trouver davantage, et les charges doublaient toujours, ceux-ci ne trouvant rien, mais ajoutant au hasard, pour ne point paraître inutiles. »

Mieux que par les récits des historiens, cette misère nous est prouvée par un fait : Dioclétien avait interdit aux parents de vendre leurs enfants; par humanité, Constantin fut obligé de le leur permettre. C'était pour beaucoup de familles le seul moyen que parents et enfants ne mourussent pas de faim.

Armée romaine. — Aux armées tumultueuses, aux bandes nobiliaires de l'ancienne Gaule avait succédé une nouvelle organisation militaire. L'empereur de Rome dis*

posait d'armées permanentes, de légions, qui campaient sur toutes les frontières de l'Empire, sur le Rhin, sur le Danube, sur l'Euphrate, aux cataractes du Nil, à la lisière du Sahara, pour tenir en respect les barbares.

Une légion au grand complet était forte de 6 000 hommes d'infanterie. Elle était, en outre, escortée par des ailes de cavalerie ; elle était munie de catapultes , de batistes , et autres machines de guerre et de siège; elle était éclairée par des auxiliaires, c'est-à-dire par des archers, des frondeurs, et autres troupes légères. On voit qu'une légion formait comme un petit corps d'armée complet *.

Les frontières de la Gaule étaient gardées par huit légions, les mêmes qui avaient fait avec César la conquête de Gaule. Elles étaient fortes de 48 000 hommes d'infanterie, plus 48 000 hommes de cavalerie et de troupes auxiliaires, parmi lesquelles figuraient surtout des Espagnols, des Scythes, des Daces, des Germains. Au total, 96 000 hommes.

Il y avait deux flottes sur nos côtes : celle de Bretagne, dans le Pas-de-Calais, et de celle de Germanie, à l'embouchure du Rhin.

Les soldats romains étaient réputés, non seulement pour leur bravoure, mais pour leur discipline, pour leur patience à subir les privations, les longues marches, le poids de leurs armes et de leurs matériaux de campement. Une légion ne se reposait jamais sans s'être d'abord retranchée au moyen d'un fossé, d'un remblai et d'une palissade : chaque soldat, outre ses armes, ses vivres et ses outils, portait plusieurs pieux.

Tout soldat romain prêtait le serment « de sacrifier sa vie pour l'Empire ». Il touchait une solde et recevait en outre une gratification annuelle : il avait sa part du butin et des prisonniers.

1. Les légionnaires romains portaient un casqae en fer et une cuirasse, ou plutôt un corset de fer : ils allaient d'abord les jambes nues, chaussés de sandales comme le sont encore aujourd'hui les paysans italiens. Plus tard, pour s'accommoder au climat, ils empruntèrent aux Gaulois leur» braies et leur saie. Ils portaient un glaive court : leur arme lai plus redoutable était le pilum^ sorte de pique, qu'on pouvait aussi lancer comme un javelot, et qui perçait d'un coup plusieurs boucliers.

Plus tard, il y eut des escadrons où l'homme et le cheval étaient complètement bardés de fer et qu'on appelait cataphraefes.

C'est dans ces légions que furent versés les colons de» campagnes gauloises ; car chaque propriétaire, suivant rétendue de son domaine, était tenu de livrer annuellement tant de recrues. Plus tard la population diminua; la vertu militaire déclina; des paysans se coupaient le pouce pour ne pas servir. Les légions durent se recruter surtout parmi les lètes barbares établis en Gaule. On leur adjoignit un nombre toujours plus grand d'auxiliaires^ étrangers. Telle tribu barbare, qui était entrée en ennemie sur le territoire de l'Empire, était autorisée à y rester, pourvu qu'elle s'engageât à le défendre. Sur beaucoup depoints de notre territoire, il y a des noms de lieux qui indiquent les campements de ces auxiliaires étrangers *.

Au delà même de la frontière, on accordait à des rois, barbares le nom d'alliés et des titres de dignités romaines, afin de les intéresser à la sécurité de l'Empire.

I^e soldat romain, dans les derniers temps de l'Empire,^ mal payé, démoralisé, découragé, a une tendance fâcheuse à la désertion ; ou bien il cherche à se faire une autre carrière. La loi impitoyable, ici encore, intervient pour le maintenir à son poste, lui fermer la vie civile ou la vie religieuse. On en arrive à marquer le soldat, à lui imprimer sur les membres, avec un fer rouge, Faigle impériale.

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