‹ Histoire de la civilisation française (volume 3)Chapitre 121 sur 185 · I. Le théâtre · texte numérisé non relu

I. Le théâtre

Tendance h la confusion des genres dramatiques. — <•

Entre le drame et la comédie, la barrière qui semblait séparer les genres n'a cessé de s'abaisser. Le drame admet les situations comiques, et les grandes comédies de notre temps, par le caractère de certains personnages, par la hauteur des thèses sociales qui les dominent, par la gravité des situations, souvent même par la rigueur du dénouement, touchent au drame.

Entre le drame pur, qui fait verser tant de larmes aux théâtres du boulevard, et la comédie pure, qui n'excite que le rire, il y a une infinité d'intermédiaires, et c'est précisément dans ces genres mixtes que se placent les pièces les plus caractéristiques de ce siècle, celles que nos premières scènes ont inscrites comme les chefs-d'œuvre de leur répertoire. Souvent, faute de savoir comment les qualifier, on les appelle simplement des pièces. Il n'y a plus deux genres, comme au xvii® siècle, le tragique et le comique, mais peut-être dix ou vingt genres dramatiques.

Le drame historique. — Pendant longtemps , les drames historiques de la première moitié du siècle, ceux de Victor Hugo, Ponsard *, Casimir Delavigne, A. de Vigny,.

1. La Charlotte Corday de Ponsard (1850) est un drame avec une certaine tournure classique, mais ce n'est pas une tragédie. Ponsard a donn^ aussi le Lion amoureux (1866), dont le héros n'est autre que le général Humbert, qui, en 1798, avec quinze cents hommes, faillit affranchir l'Irlande de la domination anglaise. Et ce n'est pas une tragédie.

Alexandre Dumas, défrayèrent presque seuls notre théâtre*, et il faut franchir presque une génération pour voir ce genre produire d'autres chefs-d'œuvre.

LOUIS BOUiLHET rima t la conjuration d'Ambolse » (1866).-^ TiCTORiEN SARDOU fit jouer,en 4869, « Patrie >, sujet emprunté à la lutte des Belges contre l'Espagne ; en 1875, la c Haine », où les discordes des cités italiennes sont rendues avec vigueur; en 1884, c Théodora »; en 1887, c la Tosca »; «en 4891, « Thermidor », dont les révolutionnaires et partisans du bloc firent interdire les représentations; en 1895, c madame Sans-Gène », amusante comédie taillée dans Tépopée napoléonienne. — henri de bornier empruntait à notre épopée féodale < la Fille de Roland » (1875), et aux jinnales obscures des temps barbares c les Noces d'Attila ». — lbconte de lisle, avec ses < Erynnies », nous donnait une vraie tragédie grecque, non plus atténuée et francwée sjcomme celles du xyii<* siècle, mais dans la note crue des premiers tragiques d'Athènes. — prakçois coppéb, le délicat auteur du t Passant » (4869), se révélait poète dramatique ^ians € Severo Torelli » (1882), f les Jacobites » (4885), et € Pour la couronne » (4895). — Jules lemaitre, tirait de son roman c les Rois » un drame palpitant de passion et •d'action. — fdmond rostand s'est, d'emblée, placé au premier rang avec c Cyrano de Bergerac » (4897) et t TAi- .glon » (4900), deux drames à grande envolée lyrique; de versification exquise, souple, pittoresque; de rimes -sonores, neuves, imprévues. On a pu dire qu'il nous Tendait le drame en vers de Victor Hugo, mais en vers < revus par Théodore de Banville ».

C'est surtout par le drame historique que s'est renouvelé chez nous l'art de la mise en scène : on y voulut, comme •dans la pièce elle-même, la couleur locale la plus exacte. Les auteurs et les directeurs de théâtre se firent archéologues, consultèrent les vieilles estampes ou les anciennes miniatures, envoyèrent des artistes dessiner, en pays lointains, les monuments, les paysages, les types humains. On <it revivre nos ancêtres du moyen âge dans leurs costumes, dans le décor des cathédrales, des châteaux, des hôtels de

i. Voir ci-dessus, p. 384.

Tille. Quand la pièce fut égyptienne, indoue, américaine, la scène représenta des temples étudiés sur le Nil, des pagodes prises sur les bords même du Gange, ou la nature exubérante des tropiques. Si, par un cas de plus en plus rare, on eut à faire parler des citoyens d'Athènes ou de Rome, on leur donna des costumes copiés sur les monuments antiques, au lieu des oripeaux pseudo-classiques. On déploya une magnificence inouïe dans les accessoires ; les plus fameux peintres furent chargés de brosser les décors; les costumiers les plus habiles reproduisirent les armures, les bijoux, les draperies. La décoration de c Théodora », par exemple, fut une résurrection complète de la Constantinople de Tempereur Justinien, de son Hippodrome et de son Palais impérial.

L.e drame populaire. — Nous ne nous occuperons da drame bourgeois ou du drame populaire que pour signaler la continuation des succès de dennert, Fauteur de plus de <;ent pièces, parmi lesquelles : c la GrÀce de Dieu » (1841), ■€ les Bohémiens de Paris > (1843), c la Case de l'oncle Tom > (1853), tiré du fameux roman américain de Mme Beecher Stowe, c les Deux Orphelines », t les Mystères du vieux Paris » (1865) : Cette forme de drame, qui a inspiré c les Deux Gosses » de Decourcelles, conserve et conservera toujours un public; et, chose à noter, ce sont les pièces les plus anciennes, celles qu'on peut considérer comme étant l'enfance de l'art, qui obtiennent auprès d'un auditoire populaire le plus éclatant succès et qui sont le plus souvent reprises.

La comédie de mœurs et de caractères. — La comédie de mœurs, c'est le triomphe de l'art français. Laissant à Molière les grands types éternels de l'Avare et du Misanthrope, auxquels on ne peut guère toucher après lui, elle 4 étudié les types secondaires, que présente l'infinie variété de notre civilisation si compliquée; les situations tragi- •ques que fait naître la lutte des mœurs et des lois; le conflit de la société nouvelle issue de la Révolution et de l'ancienne société Agée dans les idées d'autrefois ; les unions mal assorties, les naissances irrégulières, source quotidienne de drames domestiques. Elle a fouillé avec une analyse pénétrante, une exactitude cruelle, les plaies so-

ciales. Elle a agité les thèses les plus audacieuses et parfoi» les plus subversives. Elle s*est maintenue à une certaine hauteur classique ; aussi emploie-t-elle Talexandrin presque aussi souvent que la prose. Elle a été d^une telle fécondité que vraiment on ne peut songer à citer même toutes les grandes œuvres.

PONSARD nous a donné en ce genre < rHonneuretTÂrgent» (1853), et < la Bourse » (1856); — émile augier, < TAventurière > (1848), c Gabrielle » (1849), c le Gendre de Monsieur Poirier » (1855, en collaboration avec Jules Sandeau), c les Lionnes pauvres > (1858), c les Effrontés > (1861), «le Fils de Giboyer i (1862), c Maître Guérin » (1864), c Paul Forestier » (1868), c Madame Caverlet » (1876), c les Fourcbambault (1879) ; — GEORftE sand, c le Mariage de Victorine » (1851) et € le Marquis de Villemer » (1864) ; — octave pbdillbt^ « Dalila > (1857) et t le Roman d'un jeune homme pauvre » (1858) ; — JULES SANDEAU, c Mademoiselle de la Seiglière > (1854) et c la Maison de Penarvan » (1863) ; — Camille douget»

< la Chasse aux fripons » (1846), c les Ennemis de la maison » (1850), « le Fruit défendu » (1857); ~ laya. « le duc Job > (1859); — PAiLLEBON, c les Parasites > (1860), c les Faux ménages » (1869), c le Monde où Ton s*ennuie » (1879) ; — ALEXANDRE DUMAS fils, < la Dame aux Camélias » (1852), c le Demi-Monde > (1855), < le Fils naturel > (1858),

< le Supplice d'une femme » (1865), < les Idées de Madame Aubray » (1867), « la Princesse Georges » (1871), « Monsieur Alphonse » (1873), c la Femme de Claude » (1873), c l'Étrangère > (1876), c la Princesse de Bagdad » (1887), € Francillon > (1887); — les frères degoncoubt, c Henriette Maréchal > (1864) ; — vacquerie. c Jean Baudry » (1863).

victorien sardqu, qui avait débuté par une pure comédie d'intrigue, « les Pattes de Mouche >, s'est élevé à la comédie de mœurs dans c Nos intimes > (1861), c les Ganaches »,. c la Famille Benoiton » (1865), « Nos bons Villageois »■ (1866), c Séraphine » (1868). Il a donné en 1872, dans (.(. Rabagas >, un essai de comédie politique,

11 faut marquer une place très honorable aux pièces de LÉOM GOZLAN, dont le chef-d'œuvre est peut-être les c Faux bonshommes » (1856); — d'HBNRY becûue, d'observation intense et pessimiste : c le Corbeau >, « la Parisienne >; —

de JULES LEMAiTBE : c Révoltée », c Mariage blanc », c le Pardon », c TAinée », c le Député Leveau »^ vigoureuse satire politique; — de Jean richepin : c Par le Glaive », < Le Chemineau » (1897) ; — d'HENRi latedan : c lé Prince d'Aurec » ; — de Paul Hervieu, Porto-Riche, Eugène Brieuz, Maurice Donnay, François de Gurel.

Notons le succès, dans ces dernières années, du Théâtre Libre, dirigé, joué et parfois rédigé par Antoine, et la mise en scène de pièces à inspiration Scandinave ou russe : dUbsen et de Tolstoï.

Le vaudeTllle» la comédie ffantoistste. — Nous ne pou- Tons même penser à signaler les innombrables comédies^ vaudevilles, parfois simples levers de rideau, qui continuent les joyeuses traditions de la vieille France. Arrêtons-nous, du moins, sur la comédie fantaisiste, qui n*a point la prétention de soulever des thèses sociales ou de tracer des caractères. Elle part d^une observation exacte des mœur» et des caractères, mais elle grossit, exagère, pousse tout au comique, parfois au grotesque, comme si eue ne visait qu'à exciter le rire. Elle a ses titres de noblesse dansle passé : on peut lui donner pour ancêtre Molière avec ses « Fourberies de Scapin >. G*est là qu'a excellé labighb- (1815-1888), lui qui a su mieux que personne mêler Tobservation et la fantaisie, qui a semé avec une telle richesse, dans les cent pièces qu'il a produites, les traits de mœurset les traits humoristiques, qui a fait entrer avec lui à r Académie française la comédie du Palais-Royal. Qui ne connaît c Embrassons-nous, FoUeville » (1850), c le Ghapeau de paille d'Italie », c Edgard et sa bonne » (1852), c le Misanthrope et l'Auvergnat», c l'AfTaire de la rue de Lourcine » (1857), c le Voyage de Monsieur Perrichon » (1860), c la Gagnotte » (1864), c les Trente millions de Gladiator » (1875)?

V. SABDOU a mis la main aussi à l'œuvre et nous a donné une des meilleures comédies de ce type : c Divorçons » (1880).

Toutes ces pièces, qui eurent une si merveilleuse collection d'interprètes désopilants dans les acteurs Geoffroy, Ravel, Gil-Pérès, Hyacinthe, Grasset, Brasseur, Lhéritier, Lassouche, Léonce, Dupuis, ont déjà fait rire, d'une gaieté saine et de bon aloi, deux générations de Français»

ifiien qu'elles se prêtent difficilement à passer dans une *aatre langue, elles ont été traduites sur presque tous les •théâtres étrangers.

Dans les mêmes données, on ne peut oublier gondinet ^vec € Gavaud, . Minard et C»« » (1869), t le Chef de division >, c le Panache », < les Convictions de Papa » ; — ^tHENNEQUiN, dout les pièces, d*un mouvement endiablé et qui rappellent les anciennes pantomimes, exigent un luxe inouï <i'armoires où Ton se cache et de portes qui s'ouvrent et se ferment sans cesse ; — tout le théâtre de meilhag et halèvt, d'une grâce si parisienne, et qui a fourni ses meilleurs livrets à Jacques Offenbach.

La féerie, la revue. — Un genre, qui n'a pas été inconnu des siècles précédents, car on peut y faire rentrer € le Songe d'une nuit d'été » de Shakespeare, c rillusion comique » de Corneille et • l'Amphitryon » de Molière, mais qui a pris en notre siècle un développement extraordinaire, c'est la féerie. On peut douter si, telle que nos contemporains l'ont conçue, elle rentre encore dans le domaine de l'art : l'étude des caractères, l'agencement d'une intrigue bien ordonnée, la pureté du style, semblent être les moindres de leurs soucis. La meilleure part de leur succès revient assurément au décorateur, au costumier, surtout au machiniste, qui, pour donner une idée de la puissance des fées, des enchanteurs, des génies, ou de l'efficacité des ^talismans les plus bizarres, est obligé d'inventer sans cesse des tmcSy des changements à vue du décor, des transformations à vue des personnages. Comme il faut que ceux-ci soient mis en pièces par des explosions de chemins de fer, qu'ils voyagent au-dessus des nuées, au-dessous des eaux, à travers les flammes, qu'ils prennent la taille d'uD géant ou se rapetissent à celle d'un enfant, toutes les ressources qu'ofTre la science, feux de bengale, reflets magi- -ques, lumière électrique, doivent être mis en jeu. Nous nous bornerons à mentionner les plus anciennes pièces de ce genre, un peu démodées aujourd'hui et qu'on a dû rajeunir par de nouvelles inventions, comme c les Pilules du Diable > et « le Pied de mouton ».

Le genre s'est relevé, avec Jules verne quand la science ^t la géographie s'en sont mêlées, que la ténacité et

rénergie de Thomme se sont substituées à la vertu de l-a baguette magique et à rinfaillibilité des talismans : € Michel Strogof > et c le Tour du Monde en quatre-vingts jours » sont des féeries par la magnificence et la fantaisie et de la mise en scène, mais presque des drames par le tragique de certaines situations et la robuste vaillance des héros.

La revue est une autre forme de féerie ; car, sous prétexte de nous dérouler les faits le plus piquants de Tannée écoulée, elle nage aussi en pleine fantaisie et, pas plus que la féerie, ne peut se passer des changements à vue ; mais relève-t-elle de la littérature?

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