‹ Histoire de la civilisation française (volume 3)Chapitre 122 sur 185 · II. Les autres genres littéraires · texte numérisé non relu

II. Les autres genres littéraires

La poésie épique et lyiiqne. — Le grand poète national, dans la seconde moitié du siècle comme dans la première, c'est toujours Victor huoo. Il a peut-être encore grandi dans les vingt années d'exil qui vont des barricades de décembre à sa rentrée dans Paris menacé par les Prussiens.

Alors paraissent c les Châtiments » (1853), c les Contemplations » (1856), c la Légende des Siècles » (1859), c les Chansons des rues et des bois > (1865), c TAnnée terrible » (1873), la seconde partie de c la Légende des Siècles » (1876). Mais sont-ce des œuvres destinées à survivre que € l'Art d'être grand-père >, t le Pape >, c FAne », c la Pitié suprême »?

Les plus remarquables peut-être de ses poésies, ce sont celles qui ont le caractère militant. L'attentat de décembre, le parjure de l'ancien Président de la République, les massacres de la rue, l'oppression hypocrite ou violente, lui ont inspiré les vers indignés des Châtiments. C'est ce qu'il y a de plus âpre et de plus sanglant parmi tous les pamphlets connus; et rarement Tinspiration de Victor Hugo a été plus haute et la forme plus artistique. Du contraste des strophes idylliques et de la diatribe furieuse, comme dans < les Abeilles du manteau impérial », dii contraste entre les grands tableaux épiques et l'invective violente et sans trêve, comme dans cette admirable pièce qui s'appelle « l'Expiation »« il a su tirer des effets inattendus.

Un autre attentat, Tinvasion du sol français par les hordes étrangères, lui a inspiré ce digne pendant des Châtiments : c l'Année terrible >.

Outre THÉOPHILE ftàUTHiSR, dout les < Émaux et Camées » (4852-1874) sont de cette période, il faut citer Théodore de RANYILLE, ce merveilleux artiste de style, qui, dans ses c Odelettes > et ses « Odes funambulesques >, joue et jongle avec les difficultés du vers; — daudelaire, Fauteur des € Fleurs du mal > (1857), le dernier venu et le plus turbulent de récole romantique, qu*aucun sujet, si horrible et répugnant qu'il soit, ne fit reculer, mais dont Victor Hugo disait qu'il avait créé < un frisson nouveau > ; — LEGONTE DE LiSLE, dont le vcrs a l'ampleur et la rudesse des poètes primitifs avec toutes les recherches de l'art moderne, et qui est allé chercher aux sources mêmes de la poésie ses c Poèmes antiques > (1852) et ses c Poèmes barbares » (1862) ; — J.M. DEH^^u, avec ses c Trophées >, sonnets sans défauts, qui sont comme une Légende des siècles c en médailles»;—François COPPÉES SDUT-PRUDROMMS, CATULLE MENDÉS,

JEAN RiCHEPiN, Xavier de Ricard, Eugène Manuel, Jean Lahor (Cazalis), Jean Bertheroy, Maurice Bouchor, Dorchain, Haraucourt, Jean Rameau, Glovis Hugues, Henri de Régnier, Albert Samain, Raoul Ponchon, etc., si différents de tempérament et de nature, mais ayant tous ce trait commun : la recherche anxieuse de sujets, de formes et de rythmes^ encore inédits.

Paul Verlaine et Stéphane Mallarmé ont passé pour des chefs d'école, pour les c princes > des poètes symbolistes, esthètes et même décadents, dont le nombre est légion. Ils. sont en poésie ce que furent en peinture les impressionnistes. Ils suscitèrent les mêmes engouements et les mêmes dénigrements. Peut-être, sans avoir fait œuvre qui soit plus durable qu'une mode, ont- ils contribué à rendre la poésie plus libre, plus souple, plus mélodieusement vague» nuancée comme de la musique.

1. François Coppée figura, en 1866, parmi les collaborateurs da Par» Tuuse contemporain ; il n'a pas seolement donné le Reliquaire^ les Intimitét, les Poèmes modernes (dans lesquels se trouve la Grève des Forgerons) et d'autres recueils de poésies : nous venons de voir qu'il a su aborder avec succès le théâtre.

Presque chaque province française a eu ses poètes amoureux d*elie. Pour la Bretagne, Brizeuz, Le Goffic, Le Braz; pour les grèves du Nord, Jules Breton; pour la Lorraine, André Theuriet; pour FAuvergne, Marc, Fabié^ Pierre de Nolbac; pour la Franche-Comté, Grandmougin, Frédéric Bataille, Henri Pauthier; pour la Bresse, Gabriel Vicaire ; pour le Berry, Maurice RoUinat; pour la Provence,^ Paul Arène, Jean Aicard, Georges Gourdon, etc. La Bretagne a eu également ses poètes en langue bretonne : Luzel, Prosper Proux. Le Midi de la France a eu ses félibres : Frédéric Mistral (« Mireille >, 1850; TOde aux Catalans, 1861 ; c Calendau » ; la tragédie de la u Reine Jeanne >); Joseph Roumanille; Félix Gras (Roumencero Prouvençal, 1888); Aubanel (le drame de c Lou Pan dou Pescat »). L'association du Félibrigey fondé en 1854, s*est donné des statuts dans la solennelle assemblée de 1876, en la grand'salle des Templiers d'Avignon.

L.a Chanson. — A côté de Béranger, dont la verte vieillesse était encore féconde, s'est élevé un autre chansonnier, FiEBBB dïïpout. Plus éloigné que Béranger du xviii* siècle ^t de sa joyeuse insouciance, venu à un moment où, sous la Révolution libérale, commençait à gronder la Révolution sociale, Paul Dupont créa une chanson d'une inspiration grave, d'une poésie plus sincèrement populaire, qu'accompagnaient non plus les airs connus et faciles d'autrel'ois, mais une mélodie originale et forte. Quel charme agreste dans ses c Bœufs >, dans la c Vigne >, dans le < Chant du Pain », dans la c Chanson du Blé », dans la c Vache blanche » I Quelle inspiration élevée et parfois menaçante dans son < Chant des nations » (1847), son c Chant des transportés », son « Chant des soldats » !

L'œuvre de sustaye nadaud, dont le premier recueil parut en 1849, se distingue par une philosophie douce et moqueuse, une bonhomie narquoise. C'est lui qui, dans ses « Deux gendarmes », a créé le type immortel de Pandore. La chanson de paul déroulède, un combattant de 1870, est d'inspiration toute guerrière : c Chants du soldat », « Marches et sonneries ». Il a presque été pour nous ce que furent, en 1813, les poètes soldats de l'Allemagne en révolte contre Napoléon.

Et comment ne pas donner un souvenir aux poètes « de Montmartre », à leur verve gouailleuse et < rosse >, pour laquelle ne furent jamais sacrés ni le Palais-Bourbon, ni THôtel de Ville» ni le peuple souverain, ni ses meetings et manifestations, pas même, de quelque nom qu'il s'appelât, le chefderÉtat.

Le roman. — Le roman n'est point, comme le théâtre, soumis à la censure officielle ; il n'a point à compter avec certaines convenances, certains préjugés, qui s'imposent à un public dès qu'il est rassemblé dans une salle de spectacle ; il n'est point aux prises avec les difficultés de la mise en scène. Il peut tout essayer, tout oser. Le roman exprime donc plus exactement et plus largement que le théâtre les évolutions ou les révolutions littéraires du xix® siècle. C'est là qu'on voit, le plus nettement, à l'école classique succéder le romantisme, à celui-ci le réalisme et le naturalisme.

Le roman a pris toutes les formes imaginables : il a produit chez nous non pas des centaines, mais des milliers d'œuvres. Dans le nombre, il y en a une infinité de reoiarquables et beaucoup de tout à fait exquises. C'est dans ce genre que la supériorité littéraire de la France est le plus incontestable, à tel point que ti:ois pays seulement, l'Angleterre, les États-Unis, et, depuis peu, la Russie, peuvent soutenir, mais de loin, la comparaison, et que nos romans sont lus depuis le far-west américain jusqu'au fond de la Sibérie. Le difficile est donc de faire un choix, et l'on con>çoit que nous ne puissions même nommer tous les écrivains de mérite, encore moins toutes les œuvres de quelque valeur.

Près de trente ans après son dernier roman d'inspiration romantique, victor hugo est revenu au roman. Il y est revenu avec une préoccupation plus vive des thèses sociales ou politiques, avec un style fort différent, beaucoup moins simple, infiniment plus travaillé, et subissant jusqu'à un certain point l'infiuence des nouvelles écoles. En 186a, paraissent c les Misérables », l'œuvre la plus importante de sa seconde manière^ où il essaye de réhabiliter les victimes de l'injustice sociale : Fantine, la fille perdue, mais l'admirable mère; Jean Valjean, le forçat vertueux; Gavroche^ l'enfant abandonné, le gamin de Paris, un mélange de per-

versité et de générosité, spirituel, ingénieux, intrépide. Le jour même où parut ce roman à Paris, il était déjà traduit •en neuf langues et affiché simultanément chez les libraires de Londres, de Madrid, de Berlin, de Saint-Pétersbourg, de New- York. Puis vinrent t les Travailleurs de la mer » {1866), scènes de la vie populaire du littoral, drame à la fois réaliste et fantastique, que caractérise assez bien le combat de Gilliatt et de la pieuvre. Puis c THomme qui rit » (1869), où les personnages sympathiques sont un saltimbanque défiguré par des pirates et qui se trouve être un pair d*Angleterre, une comédienne aveugle et un loup apprivoisé. Enfin, c Quatrevingt-Treize > (1874), un épisode des guerres de Vendée, mêlé de fraîche idylle et d'épopée titanesque.

Les stylistes de la poésie furent en même temps ceux du roman : Théophile sautieb, qui mit yingt années à ciseler son c Capitaine Fracasse » (1863), et réussit à exprimer Fimpalpabie dans c Spirite > (1866) ; — prosper Mérimée, qui laisse des contes d'une brièveté élégante, d'une langue exquise, comme t Matteo Falcone », c la Vision de Charles XI >, « l'Enlèvement de la redoute >, c Colomba », c la Vénus d'Ille », « Carmen > ; — Théodore de Banville, un autre charmeur, dans ses c Esquisses parisiennes », ses Contes héroïques, féeriques, bourgeois, ete.

D'autres se recommandent ou par Tanalyse exacte, ou par l'intrigue ingénieuse, ou par la fantaisie originale : JULES SAifDEAïï, initiateur et collaborateur de George Sand ; — OCTAVE FEUILLET, comme lui romancier avant d'être dramaturge, dont on lira toujours c le Roman d'un jeune homme pauvre » (1858); — Alexandre dïïmas fils, avec t la Dame aux Camélias » (1848), c le Roman d'une femme », c Diane de Lys », c l'Affaire Clemenceau » ; — edmond about, avec c Tolla » (1855), c les Mariages de Paris », c les Mariages de province », avec ses romans à donnée fantastique, c le Nez d'un Notaire », € le Cas de Monsieur Guérin », t le Tourco », € l'Homme à l'oreille cassée » ; — Georges ohnet, qui a rencontré un facile succès avec sa série des < Batailles de la vie » ; — cherbïïliez, avec son c Comte Kostia » et € l'Ayenture d^ Ladislas Bolski » ; — pierre loti (Viaud), avec ses épisodes de la vie océanienne, indo-chinoise, sur-

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tout avec ce chef-d'œuvre, c Pêcheur d'Islande »; — FERDINAND FABRB, avec SCS scènes de la vie cléricale, c l'abbé Tigrane » (1873) et c Lucifer >, où il a su, sans y faire intervenir Tamour, ce grand ressort des romanciers, nous intéresser et nous passionner.

C'est l'analyse pénétrante de la passion amoureuse, une subtile intuition de la psychologie féminine qui caractérisent les romans mondains de paul bourgbt : c Cruelle énigme >, c Idylle tragique », < la Duchesse bleue », < Le Fantôme » (1901) ; — d'ANATOLE frange : t Le Lys Rouge > ; — de MARCEL PRÉVOST : c l'Automne d'une femme », clés Demi- Vierges », et € les Vierges fortes ».

Gomment énumérer les œuvres même excellentes d'ANDBÈ THEURiET, qui entend le roman et l'idylle comme George Sand; — jules claretie, qui a réussi dans le roman contemporain, c Monsieur le Ministre », aussi bien que dans le roman d'histoire, * le Beau Solignac » ; — Ludovic halëvt, un conteur un peu gaulois, à qui un livre bien pensant, c l'Abbé Constantin », a ouvert l'Académie ; — hector malot, le romancier du foyer; — jean richepin, tour à tour de sentiment profond € (La Glu », c Madame André ») et de fantaisie débridée jusqu'à la démence (c l'Aimé », « Lagibasse »).

Il faut marquer sa place à l'école réaliste ou naturaliste. L*étude du réel est poussée bien avant déjà chez Balzac, George Sand et quelques-uns des auteurs cités plus haut. De nouveaux venus leur reprochèrent de s'être bornés à scruter l'homme moral. Il fallait s'attaquer à l'homme physique, 11 s'agissait d'expliquer l'amour, la haine, la jalousie, la colère, par l'influence directe des choses sur son organisme, sur ses nerfs, sur ses sens. Il fallait analyser non seulement ses sentiments, mais ses sensations; non seulement ses aspirations, mais ses appétits; non seulement ses passions, mais ses maladies; le traiter non seulement par la psychologie, mais par la physiologie, même par la pathologie. Le romancier ne dut pas se borner à plonger dans les bas-fonds et les cloaques de la société, mais fréquenter les laboratoires, les cliniques, les salles d'anatomie. C'était, comme on le voit, la lutte des systèmes philosophiques transportée dans la littérature : le roman avait été spiritualiste, il tendait à devenir matérialiste. D

Avait coDsidéré rhomme comme libre de ses actions, il allait exagérer TinflueDce de la fatalité physique, de la fata- j

lité héréditaire, de la fatalité des milieux. C'était la doc- |

irine déterministe appliquée à la psychologie. Le rôle de )

rhomme diminuait, celui des choses devenait prépondérant. Etant donnés la complexion physique d*un personnage, le tempérament que lui avaient transmis les auteurs de ses jours, rétat plus ou moins électrique de Tatmosphère, le degré de température indiqué au thermomètre, on devait '

préciser à l'avance ce qu'il ferait dans telle ou telle circonstance, à tel point, à telle heure. L'art consacrait toutes les ressources de la langue la plus riche à exprimer les couleurs, les sons, les odeurs. Surtout il devait tout oser : pour l'art nouveau, la notion de l'indécent, de l'immoral, de l'immonde n'existait pas.

Il y a une quarantaine d'années que ces tendances s'accentuèrent dans c Une Vieille maîtresse > de barbet d'aurevillt (1851); — dans t Madame Bovary » (1857), dans c TEducation Sentimentale ■* (1869) de flauboit; — plus encore dans c Fanny » (1858) de fetoeau. C'est donc à peu près aux premières années du second Empire qu'on peut faire remonter les origines de la nouvelle école. Les vrais maîtres, ce furent ensuite les Concourt et Emile Zola.

€ Renée Mauperin >, des frères de goncourt, qui parut en 1864, est une étude presque pathologique. Leurs autres romans, depuis < Cerminie Lacerteux » jusqu'à € la Faustin », portent plus ou moins la marque de l'école.

émue ZOLA, à l'exemple de Balzac, donna un titre générique aux nombreux romans qu'il produisit, année par année, avec une régularité de bureaucrate. Ce titre, c'est c les Rougon-Macquart, histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire >. Tous ses héros sortent de cette famille unique; il a dressé soigneusement leur généalogie, indiqué exactement de quelle afîection morbide étaient atteints le père et la mère de chacun d'eux, tenu compte des faits d'atavisme, des infirmités, des tares qui peuvent sauter une génération. Tous, citadins ou paysans, prêtres ou soldats, banquiers ou chemineaux, ministres ou ouvriers mineurs, artistes ou marchands de volailles, mères de famille ou courtisanes, souffrent donc

de quelque névrose, c'est-à-dire de quelque lésion du système nerveux. Cela détermine presque tous leurs actes. Ces douze ou quinze romans nous montrent donc des gens qui, faisant le bien et le mal, ne sont ni bons ni méchants, car ils ne sont pas libres, subissant obscurément Faction des choses ou la fatalité du sang. C'est ce qui donne à toute cette œuvre un caractère sombre et pessimiste.

Ce qu'il, faut admirer cependant, c'est la puissance de travail de l'auteur, l'activité qu'il déploya dans une enquête qui touche à tous les mondes, et qui fait que, après telle étude préparatoire à un de ses romans, il pourrait apprendre à un directeur de théâtre ce que c'est que les coulisses, à un inspecteur de la halle ce que c'est que la halle, à un forçat ce que c'est que l'argot, à un négociant ou à un ingénieur ce qui se passe dans les grands magasins de Paris ou dans les mines du Nord, à un médecin ce qu'est la tuberculose ou la neurasthénie.

Ce qu'il faut admirer encore, c'est l'opulence prodigieuse de cette langue, accrue de termes empruntés à cent métiers différents, renouvelée par des associations et des combinaisons de mots inattendues, qui vous fait entendre les sons, respirer les odeurs, souffrir de la pesanteur de l'air, de la chaleur ou du froid. La palette du peintre-romancier est si riche en couleurs qu'elle rendra aussi bien la végétation luxuriante et fleurie du paradou, les débris informes et fétides qu'on balaye aux Halles, les noires et étouffantes galeries des mines. Il semble que le beau et le laid, le splendide et le hideux, soient égaux devant l'œil indifférent de l'artiste : on dirait même que le laid et le répugnant aient pour lui quelque attrait spécial.

GUT DE MAUPASSAin: procède certainement de Flaubert, qui fut son parrain, et de Zola, dont il fut le commensal. Comme Tauteur de Madame Bovary et comme l'auteur de la Curée^ il se pique de la précision naturaliste dans l'observation, et il ne voit pas l'humanité en beau. Les êtres qu'il met en scènes dans Bel-Ami, Mont-Oriol, les Contes de la Bécasse, etc., obéissent aveuglément à leurs appétits purement animaux, à leurs instincts de sordide avarice oa de basse volupté. Cependant, à la fin de sa carrière si prématurément terminée, il semble s'être fait en lui une

réaction dMdéalisme, et ses romans de « Pierre et Jean », « Une Vie », Notre Cœur », et surtout « Fort comme la Mort », trahissent en lui une sensibilité raffinée et une conception plus élevée de la vie et de Famour. Le pessimisme de Flaubert est devenu chez Mau passant une lassitude et une désespérance : « La vie, si courte, a^t-il écrit, devient parfois insupportable. Elle se déroule toujours pareille avec la mort au bout... Il semble qu'on va niourir demain sans rien connaître encore, bien que dégoûté de tout ce que Ton connaît. Alors on se sent écrasé sous le poids de Téternelle misère de tout, de Timpuissance humaine et de la monotonie des actions. »

CATULLE MEnsÈs, dans ses contes et ses romans, se montre, comme dans ses vers, un maître de la langue, avec une recherche de perversité. Dans « Gog » il s'est essayé au roman d'histoire contemporaine.

PAUL ADAM (« La Force », « Basile et Sophia », 1900), A. Hermant, Lucien Descaves, Léon Gladel, restent dans la note naturaliste : de la violence, parfois outrée, mais une réelle vigueur.

. ALPHONSE DAUDET tient par certains côtés à Técole naturaliste : sa vive nature méridionale, un goût plus châtié, une nature d'artiste moins puissante, mais plus exquise que chez Zola, l'ont préservé des exagérations. Il n'y a pas rien que du fatalisme dans son c Nabab », étude historique sur le duc de Morny, dans c Fromont jeune etRissler aine », c Numa Roumestan », « les Rois en exil », c Sapho ». L'auteur des < Lettres de mon moulin », des c Contes du lundi », de c Tartarin de Tarascon », de qui se dégage une gaieté si saine, n'est point un pessimiste.

Ce tableau du roman français au xix^ siècle est encore bien incomplet, mais comment le suivre dans toutes les directions où il se lance : — le roman satirique, qui inspire à HENBi MomnER ses c Mémoires de Joseph Prudhomme » (1857); à EDMOND about, son c Roi des Montagnes » (1856), un commentaire animé de sa c Grèce contemporaine » ; à. ÊDOUABD DE LABOULATE, c Pads en Amérique », critique de nos habitudes de routine (1863), et c le Prince Ganiche », satire des éducations princières ; — le roman national, avec la riche collection des récits d'ERCKMAmY-CHATBiAN; — le roman

archéologique, qui, dans )e c Roman de la Momie > (i870) de THÉOPHILE GAUTIER, Qous rend rÉgypte des Pharaons et de THébreu Joseph; dans la c Salammbô » (1862) de Flaubert, ressuscite Garthage, ses oligarques sans scrupules, ses prêtres féroces et dresse sur ses places la tragique idole de Moloch; avec jean bertherot (c Gléopâtre », c le Mime Bathylle >, c la Danseuse de Pompéi ») nous initie à l'élégante sensualité, parfois si étrangère au sentiment, de la vie antique; avec Léon gahun (c le capitaine Magon », « les Mercenaires », c la Bannière Bleue », c la Tueuse », c Hassan le Janissaire ») nous force à comprendre Tétat d'âme des peuples les plus anciens et des hordes les plus farouches; avec rosnt nous amène à sympathiser avec réveil des idées et des passions dans l'humanité préhistorique; — le roman scientifique, où, mêlant les données les plus exactes de la science à la fantaisie la plus effrénée, JULES VERNE nous fait accomplir le tour du monde en quatrevingts jours, hiverner dans les glaces du Nord, visiter TAfrique en ballon, parcourir vingt mille lieues sous les mers, voyager au centre de la terre, aller dans la Lune et en revenir; où andré laurie nous fait, avec ses c Naufragés de la Terre », séjourner dans notre morne satellite; — le roman politique, avec Maurice barrés notamment dans ses « Déracinés » et t TAppel au Soldat » (1900); avec HELCHiOR DE VOGUÉ, dans les € Morts qui parlent » (1899), avec les frères Margueritte dans leur trilogie de l'Année terrible, dont le premier volume fut le « Désastre »; — le conte fantastique, où excella Erckmann-Ghatrian (Contes du Rhin et de la Montagne, etc.); — le conte pour les enfants, qui nous a valu les charmants livres d'Alfred Assolant; les t Contes bleus » et les € Contes de tous les pays », de Laboulaye; « les Braves gens » et « Nous autres », du spirituel professeur Girardin.

Le roman- feuilleton, qui est surtout le roman d'aven^ tures et qui, à la génération précédente, a fait la joie de toutes les classes de la société, des raffinés comme des illettrés, rencontre aujourd'hui moins de faveur dans le public un peu cultivé. Aussi a-t-il décliné. 11 suffit de constater que d'Alexandre Dumas nous sommes tombés à

Ponson da Terrail et des c Trois Mousquetaires > aux aveotures du forçat Rocambole (1859).

La critique littéraire et artistique. — Des œuvres magistrales des Yillemain, des Sainte-Beuve, des Saint-Marc Girardin, il n'y a aucune irrévérence à rapprocher c THistoire de la littérature anglaise » de taire (1864), où il explique la littérature anglaise par l'Angleterre ellemême et par le tempérament britannique ; — les Lundis de FRANCisonE SARCET dans le journal le Temps, où, à propos d'une comédie ou d'un simple vaudeville, il s'attachait à mettre en lumière les conditions essentielles et les règles permanentes de l'art dramatique; — les chroniques théâtrales de Jules Lemaitre, de Larroumet, de René Doumic, d'Emile Faguet ; celles d' A. Pilon sur le théâtre anglais.

Après suizoT et ses études sur Corneille (1851) et sur Shakespeare, il y a encore une belle place pour paul de SAINT-VICTOR, avec les c Femmes de Goethe >, et c les Deux Masques », essai de critique appliquée à l'antiquité; — PRÉvosT-PABAOOL, SCS t Études sur les moralistes français » et ses € Essais de politique et de littérature > ; — j.-j. WEiss, et ses c Essais sur la littérature française » ; SAINTE-BEUVE, ses c Luudis > et « Nouveaux lundis >; — BERSOT, et ses € Études sur le xviii* siècle » ; — brunetière, ses pénétrantes recherches et ses éloquentes conférences sur les grands écrivains de la France.

Dans la critique d'art, citons les c Études sur l'histoire de l'art », de Louis vitet; — T t Histoire des peintres », de CHARLES BLANC ; — c la Philosophie de l'art en Italie » de TAINE; — les brillants salons du statuaire Guillaume, d^Edmond About, Paul Mantz, Charles Bigot, Charles Yriarte, André Michel. ^

L'éloquence du barreau. — Au barreau, notre génération a pu entendre plaider ghaix S'EST-anqb, dont le souple génie triomphait aussi bien dans les causes civiles, criminelles ou politiques; — JULES favrb, qui avait débuté, en 1835, par sa défense des accusés d'Avril; — lachaud, qui a parlé dans tant de causes célèbres et qui entreprit la tâche impossible d'innocenter Bazaine ; — marie, qui plaida dans le « Procès des Treize » ; — allou, si clair et si persuasif, l'avocat de Proudhon, d'Emile de Girardin (1866),

de Gambelta (i877): — rousse, qui tour à tour disputa à la mort la tête des accusés de la Commune et défendit les congrégations atteintes par les décrets de 1880 ; — falateuf, qui, en 1899-1900, dirigea la défense des accusés de la Haute Cour.

L.'éloqaence politique. — La plupart des orateurs des Chambres de Louis-Philippe se retrouvèrent dans les assemblées de la seconde République, où Victor Hugo prononça ses magnifiques discours contre la loi de 1850 sur renseignement, contre Texpédition de Rome, ou pour la défense du suffrage universel.

Sous le second Empire, les ministres de Napoléon III n'eurent pas, d*abord, à se mettre en frais d'éloquence ; mais, quand une opposition se forma et s'accrut, Billault et Baroche montrèrent certaines qualités d'orateurs; Rouher surtout, grâce à sa puissance de travail, sa verve intarissable, son art d'embrouiller les questions et de jongler avec les chiffres. Dans l'opposition, se distinguèrent Jules Favre, avec sa parole puissante, parfois martelée, volontiers dédaigneuse ou amère; Ernest Picard, avec sa bonhomie railleuse; Emile Ollivier, avec sa facilité abondante; Dufaure^ rude et tenace logicien; Buffet avec sa parole mordante, parfois hargneuse, et sa profonde connaissance des chiffres.

La troisième République a vu grandir d'autres talents. LÉON GAHBETTA était né avec tous les dons de l'orateur, une facilité prodigieuse d'assimilation, qui lui donnait les apparences d'une science encyclopédique, une mémoire riche et sûre, inépuisable de faits et d'images, une diction nette et vibrante, à laquelle un reste d'accent du Midi ajoutait un charme musical, une voix puissante à dominer le tumulte de la rup ou les orages des Assemblées, une attitude et un port de tète imposants, bien qu'il fût de taille moyenne, un geste d'une ampleur étonnante. Pardessus tout, il était improvisateur. S'il était obligé de parler sans avoir pu se recueillir, son début était parfois lourd, embarrassé, même incorrect, car tout se présentait en même temps à son esprit, le commencement et la fin de son discours, l'ordre dans lequel il fallait ranger ses idées et les points qu'il fallait mettre en saillie. On eût dit un oiseau énorme qui avait peine à s'enlever de terre. Après

quelques instants, les idées prenaient leur essor, et alors, sous l'action d'un feu intérieur, la parole s^éclaircissadt, s'échauffait et vibrait; la phrase coulait de source, se retrouvant dans les tournures les plus compliquées, entraînant un monde d'expressions ingénieuses, de mots frappés et marqués pour durer, d'images poétiques et brillantes, d'apostrophes véhémentes et d'adjurations pathétiques, suppliantes, persuasives, et les applaudissements éclataient dans les rangs mêmes de ses adversaires. Sa puissance oratoire s'exerçait avec une intensité égale, qu'il eût à parler à des Assemblées ou à des foules. Nul ne s'est plus rapproché que Gambetta de l'idée que nous nous faisons de Mirabeau, et nul n'a mieux rempli la condition essentielle que Démosthène imposait à l'orateur : De l'action !

JULES FERRT, dout on a dit qu'il avait c grandi au pouvoir », a grandi encore plus dans l'impopularité que dédaignait sa hautaine conscience, dans 1' « ostracisme » qui suivit les années passées au pouvoir parmi les ardeurs de la lutte. Orateur d'opposition sous l'Empire, il se révéla, pendant six années d'activité comme chef d'État ou chef de parti (4879-1885), un puissant orateur dans la défense des idées de gouvernenient et d'autorité. Sur lui porta tout le poids des discussions, dans les deux Chambres, à propos des lois d'enseignement et de la politique coloniale. Ses discours, fortement documentés, d'une dialectique serrée, parfois d'un grand mouvement oratoire, nous apparaissent, hachés qu'ils furent par les violentes interruption» de droite et d'extrême gauche, comme la plus solide démonstration des idées maîtresses sur lesquelles la démocratie française semblait appelée à vivre et à prospérer. Le discours par lequel il prit possession de la présidence du Sénat (1893), dans une note plus apaisée, empreinte de résignation philosophique, comme sous le pressentiment de la fin prochaine, est encore dans toutes les mémoires.

L'éloquence de Jïïles sinon avait des ressources infinies, qu'il puisait dans le fonds le plus riche de littérature, de philosophie, d'histoire, d'expérience politique. Sa parole avait à la fois de la force, de la souplesse, et presque de la caresse. Il eut sur tous ses contemporains, sauf peutêtre Gambetta, la supériorité d'être un merveilleux impro-

visaleur, d'une finesse athénienne, capable d'atteindre les plus grands effets oratoires, prêt à toutes les luttes, prompt à toutes les répliques et que nulle surprise ne pouvait déconcerter.

LÉON SAT, précis, clair, abondant, admirable orateur d'affaires, eut, comme M. Thiers, Tart de persuader « à ses auditeurs qu'ils comprenaient les questions les plus obscures ».

CBALLEMEL-LAcouR avait de la hauteur dans les vues comme dans le caractère, de l'âpreté dans le débat et une sincérité intrépide qui souvent brava Timpopularité.

BARDOUX eût, comme Jules Simon et Challemel-Lacour, mérité d'être de l'Académie française, tant il y avait de netteté, d^élégance littéraire et de charme dans tout ce qu'il disait. Un de ses meilleurs discours est peut-être le dernier qu'il ait prononcé au Sénat (1896) sur la valeur éducatrice des lettres classiques.

Nous ne parlerons pas des vivants, parmi lesquels il en est tant qui honorent la tribune française.

Au surplus, il se pourrait que l'éloquence fût en déclin dans les deux Chambres, grâce à la grossièreté des nouvelles mœurs politiques, la brutalité fruste de certains élus, leur manque d'instruction générale et d'éducation, leur impuissance à écouter pendant une heure la parole d'un ami et pendant cinq minutes la parole d'un adversaire.

Ouvrages a consulter. — Généralités sur la littérature : — Rapport publié, à l'occasion de l'Exposition de 1867 (sur l'état des lettres), par de Sacy, P. Féval, Th. Gautier, Aug. Thierry. — Voir, ci-dessus, p. 396, l'indication d'ouvrages de Th. Gautier, Sainte-Beuve, Paul Albert, Jules Lemaître, Brunctière, Larroumet, Faguet, dont une partie se rapporte à la période littéraire 1848-1900. — Petit de Jullevaie, Jlist. de la langue et de la litt. française, t. Vlll. — Les frères Goncourt, Journal et Pages retrouvées. — René Doumic, Études sur la litt. fr. — G. Pellissier, Le mouvement htt. au XIX* siècle; Essai» et nouveaux essais de litt. contemp. — An. France, La Vie littéraire. — A. David-Sauvageot, Le réalisme et le naturalisme dans la litt. et l'art. — M. Desprez, L'Évolution naturaliste. — Virgile

Rossel, I/ist. de la litt. française hors de France. — Voir les discours de réception à l'Académie Française.

Théâtre. — Jules Lemaitre, /mpressions de théâtre (10 vol.). — E. Faguet, Notes sur te théâtre. — Larroumet, Études de litt. dramati-

Îue. — R. Doumic, De Scribe d bsen, et Eesaie sur le Théâtre contemporain. — Aug. Filon, De Dumas à Rostand. — Paul Hervieu, Discours de réception (1900) sur Pailleron. — Ë. Zola, Le naturalisme au théâtre ; Nos auteurs dramatique».

Poésie. — Jules Lemaitre, Le»

contemporains (^Banville. SuUy-Prudhomme^ Coppée^ E. Grenier^ Leconte de Vlsle^ Heredia^ Arm. SUvestre^ Dichepin^ Baudelaire, Verlaine^ Jean Lahor). — Brunetière, Symbolistes et décadents {ffist. ei lïtt. t., IIl). — Doumic, ouv. cité,

t. IL, CoppéCi etc. — G. Paris, Étude sur Sully-Pruâhomme . — Catulle Mandés, La légende du Parneusecontemporeàn, — Vifçié-Leoooq, La poésie contemporaine. — M.

Spronck, Les artistes littéraires. — F. Coppée, Préftice aux œuvres de Verlaine. — A. Mockel, Stéphane Àfallarmé, un héros (très « mallarmiste»). — H. de Régnier, Étude sur Mallarmé.

Roman. — Brunetière, Le roman

naturaliste. — P. Bourgel, Essais de psychologie contemporaine. — R. Doumic, Portraits d écrivains et Études sur la litt. eontemp. — J. Lemaître {Les Contemporains). — R.

Doumic, Les Jeunes. — G. Deschamps, La Vie et les livres. — E. Zola, Les romanciers naturalistes, • Orateurs. — M. Pellisson, Les orateurs politiques de la France dep. fSSO jusqu'à nos jours.

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