I. La philosophie et le droit
Philosophie : Técole édeetiquc. — Les contemporains et surtout les disciples de Victor Cousin complétèrent la vaste enquête ouverte par lui sur les diverses écoles philosophiques. Il faut citer les travaux de Charles Zévort^ Charles Waddington, Théodore Jouffroy, Barthélémy Saint- Hilaire, Emile Saisset, Ravaisson, Thurot, Lévêque, Paul Janet, Ollé-Laprune, V. Brochard, sur la philosophie des Grecs; — Jules Simon, Vacherot, Nicolas Bouillet, sur celle des Alexandrins ; — Ch. de Rémusat, Hauréau, Jourdain, sur celle du moyen âge chrétien (Abélard, saint Anselme, saint Thomas d'Aquin) ; — Bordas-Demoulin, Francisque Bouiilier, Nourrisson, Saisset, sur Descartes et les écoles cartésiennes ; — Bouillet et de Rémusat sur Bacon ; Renouvier^ Lachelier, E. Boutroux sur Kant ; Nourrisson et Saisset sur Spinoza, etc. — L'horizon s'étendit encore par les travaux de Franck, Téminent auteur du t Dictionnaire des sciences philosophiques >, sur la philosophie des Hébreux; de Barthélémy Saint-Hilaire, sur les philosophies et religions de FAsie : c le Bouddha et sa religion > (1=859), c Mahomet et le Coran » (1865); de Renan, sur € Averroès et Taverroïsme » (1852).
La morale, c'est-à-dire la science du devoir, a inspire les belles études de Jules Simon (la Liberté, le Devoir, la Religion naturelle), de Paul Janet, Ernest Bersot, Amiel, Doudan, Caro, Fouillée, Guyau.
La philosophie et les scienees. — Le point faible da
système de Victor Cousin, c'est qu'il tendait à renfermer la philosophie en elle-même, à considérer l'homme uniquement comme un être intelligent et moral, à ne pas tenir assez compte de l'homme physique, à négliger le concours: que la physiologie pouvait apporter à la psychologie. Il faut chercher la raison de ces vues incomplètes dans l'éducation même de Cousin, qui était un grand lettré et non. un homme de science, et dans une certaine défiance de ces sciences de la nature dont l'influence sur la philosophie s'était surtout manifestée, au xviii® siècle, par le développement des théories sensualistes ou matérialistes.. Cependant, on parvenait bien ainsi à esquiver les difficultés, mais non à les résoudre. Le problème capital des relations du moral et du physique dans l'homme se posait, plus impérieusement que jamais, grâce aux récentes découyertes des physiologistes sur la nature et les fonctions du système nerveux. Le spiritualiste le plus éthéré ne pouvait nier que les phénomènes de pensée ne fussent en relations étroites avec l'activité du cerveau, les phénomènes de la. sensibilité et de la volonté avec le système nerveux. N'y avait-il pas lieu de rechercher ce qu'étaient ces relations? Pourquoi et comment l'intelligence humaine subit-elle des. éclipses ou des perturbations? Que devient la notion de la. liberté et de la responsabilité de l'homme sous la pression des phénomènes physiques et physiologiques? Comment l'âme se comporte-t-elle dans les états de sommeil, de rêve, d'hallucination, d'aliénation mentale? Que faut-il. penser des systèmes qui, au siècle précédent, ont cherché à expliquer la vie, tels que V animisme ou le vitalismeï De là une série de travaux, publiés les uns par des philosophes, les autres par. des physiologistes; ceux de. Lemoine, sur t Stahl et l'animisme » (1858) et c T Aliéna devant la science et la société ; — de Lélut, sur c le Démon, de Socrate » ; — de Moreau de Tours, sur c la Psychologie, morbide »; — d'Emile Saisset, sur « l'Ame et le Corps > (1862); — de Paul Janet, sur < le Cerveau et la Pensée » (1866); — d'Henri Joly, sur l'Instinct (1869), t l'Homme et l'Animal ; — du docteur Bouchut, sur « la Vie et ses attributs > ; — du docteur Fournet, sur t la Loi des deux substances » ; — du docteur Chauffard, c Ame et Vie » ; — dft;
Claude Bernard, c Introduction à l'étude de la médecine expérimentale > ; — de Vulpian, t Leçons sur la physiologie du cerveau » ; — d'Alfred Maury, sur le sommeil et les rêves; de Théodule Ribot, sur l'Hérédité, les maladies de la Volonté et de la Mémoire ; de G. Dumas sur c la Tristesse et la Joie » ; de Bergson sur c le Rire > ; de G. Le Bon, de Tarde sur la psychologie des collectivités et des foules; de G.-L. Duprat sur c les causes sociales de la folie >, etc. " Un Dieu créateur, c'est un des dogmes de l'école spiritnahste : or la question des générations spontanées, débattue de 1858 à 1864 entre Pouchet et Pasteur; la question de l'unité de l'espèce humaine ou de la pluralité des centres de création, résumée dans le beau travail d'A. de Quatrefages; les théories de Darwin sur Vévolution, sur le transformisme, sur la descendance quasi animale de l'homme, touchent par certains côtés au dogme de la création. Ainsi la philosophie, qui, au moyen âge, pouvait vivre sur son propre fonds, est, dans les temps modernes, investie, assiégée, pénétrée de toutes parts par les sciences physiques , naturelles , médicales. C'est pour elle une nécessité, à chaque nouvelle découverte des savants, que de soumettre à un nouvel examen les solutions jusqu'alors admises.
Aussi les problèmes qui ont préoccupé les anciens Grecs, aux premiers débuts de la philosophie, reparaissent-ils sous des formes sans cesse rajeunies. Toujours l'esprit humain sera partagé entre des tendances opposées. Sur la question de Dieu, les uns continueront à lui attribuer une existence personnelle et une nature purement spirituelle, les autres à le confondre avec la matière vivante, avec le monde infini. Sur la question de l'âme, les uns inclineront vers les tendances matérialistes et les autres vers les tendances spiritualistes. Sur la question de I9, responsabilité de l'homme, les uns verront en lui un être libre, les autres le feront se détei^miner par des causes physiques, agissant presque fatalement sur lui, et soutiendront la théorie du déterminisme. Sur le problème du mal physique et du mal moral, les uns inclineront au pessimisme, formulé en système par l'Allemand Schopenhauer (1788-1860), les autres à cet optimisme qui est dans le sang de notre race et dont
Voltaire, tout en le raillant dans son < Candide », s*est inspiré plus que personne.
L'école positiviste. — Auguste Comte avait développé ses idées de 1824 dans une série d'œuvres : c Ordre et Progrès » (1848), c Culte systématique deThumanité > (1850), < Catéchisme positiviste » (1852), < Synthèse subjective > (1856).
Comte eut la fortune d'avoir pour disciple un homme de génie, d'un savoir immense : Térudit qui traduisit et commenta les Œuvres d*Hippocrate (1839) et PHistoire naturelle de Pline (1848) ; le savant qui refit avec Robin le grand Dictionnaire des sciences médicales de Nysten et publia les curieuses études intitulées c Médecine et Médecins » (1866); rhistorien qui se récréa aux t Études sur les Barbares » ; le philologue qui écrivit c THistoire de la langue française » (1862) et acheva Tœuvre colossale du t Dictionnaire » : en un mot, émile uttb£ (1801-1881), ce philosophe doux, frugal, chaste et sobre, qui avait c Pair d'un vieux prêtre > et dont la vie de quatre-vingts ans fut un labeur de toutes les minutes t.
Liltré ne se contentait pas de simples négations, comme firent trop souvent les philosophes du xviii« siècle. Il croyait peu scientifique de nier ce que la science ne peut encore prouver. Il réservait les droits de Tinfîni, de Tinconnu, de Tidéal. Il développa les idées de Comte, les
1. Dans une eanserie charmante de bonhomie, Comment fat fait mon <2tcttonnatre, il nous racoiile lui-même cette vie :
« Je me levais à huit heures du matin; c'est bien tard, dira-t-on, poar un liomme si pressé. Attendez. Pendant qu'on faisait ma chambre à coucher, qui était en même temps mon cabinet de travail (vieille et petite maison, «i-je dit), je descendais au rez-de-chaussée, emportant quelque travail; c'est «insi que, entre autres, je fis la préface de mon dictionnaire... A neuf lieures, je remontais et corrigeais les épreuves venues dans l'intervalle, jusqu'au déjeuner. A une heure, je repreoais place à mon bureau, et là, jusqu'à trois heures de l'après-midi, je me mettais en règle avec le Journal des Savants, qui m'avait élu en 1855, et à qui j'avais à cœur d'apporter régulièrement ma contributioti. De trois heures à six heures, je prenais le Dictionnaire. A six heures, je descendais pour le diner. Une heure y suffi- «ait environ... Remonté vers sept heures du soir, je reprenais le dictionnaire et ne le l&chais plus. Un premier relai me menait à minuit Le second me conduisait à trois heures du malin. D'ordinaire ma t&che quotidienne était finie. Si elle ne l'était pas, je prolongeais la veille, et plus d'une fois, durant les longs jours, j'ai éteint ma lampe et continué à la lueur de l'aube qui se levait.
dégagea de tout mysticisme, en montra Tapplication à la politique et à la sociologie. Il exposa la doctrine avec une netteté lumineuse dans sa c Philosophie positive » (1845) et dans son c Application de la philosophie positiviste au gouvernement > (1850). Il en retraça les origines et les développements dans c Auguste Comte et sa philosophie > (1863). Il lui donna un organe en fondant, avec le Russe Vyroubof, la c Revue positiviste >. En quels termes magni tiques ne dégage-t-il pas la poésie de la science !
< J'ai rappelé, écrit-il, la magnificence du spectacle du ciel et combien les yeux se plaisent à considérer ces étoiles innombrables, ces globes semés dans Tcspace, ces îles de lumière dont se pare la nuit, et je rappelle que, pour les yeux de Tintelligence, le spectacle des lois mystérieuses et irrésistibles qui gouvernent les choses n'est ni moins splendide, ni moins attrayant. Le poète latin, quand il dissipe l'obscurité qui enveloppe son héros, lui fait voir, au milieu du tumulte d'une ville qui s'abîme, les formes redoutables des divinités qui président à ce grand changement, numina magna deûm. Ainsi, au milieu du tumulte de la vie qui arrive et de la vie qui s'en va, au milieu de l'évolution perpétuelle des êtres, apparaissent les lois redoutables que l'esprit humain ne peut contempler ni sans effroi, ni sans ravissement. >
L'école positiviste rendit de grands services en rappelant les philosophes à la rigueur de la méthode, en discréditant la déclamation et la rhétorique, en modérant la lutte des écoles rivales, en leur inspirant des doutes sur les conclusions hâtives auxquelles elles s'abandonnaient volontiers, en préparant une sorte de conciliation sur le terrair^ des faits incontestés. Toutes les écoles philosophiques sont aujourd'hui plus ou moins imprégnées de positivisme et,, en politique, tels de nos hommes d'État les plus distingués se font honneur d'être sortis de cette école, comme quelques-uns de ceux de la génération précédente se faisaient gloire d'avoir appartenu à l'école de Saint-Simon. Seulement, tandis que le mysticisme dominait dans celleci, c'est la rigueur de la méthode scientifique qui a fait la force de celle-là.
Parmi les philosophes indépendants, mais plus voisins de l'école de Litlré que d'aucune autre, il faut citer Taine>
pour ses études sur rintelligence, sur la Volonté, sur les € Philosophes français au xix* siècle », et Théodule Ribot,, fondateur de la < Reyue philosophique » et professeur de psychologie expérimentale au Collège de France.
L'ne branelie nouvelle de la morale. — G*est au xviii^ siècle que le respect de la vie humaine a pris toute sayaleur aux yeux du moraliste et que Thomme cultivé s'estému d'une sensi6t/ifé jusqu'alors inconnue, en présence des souffrances de son semblable. En notre siècle, un sentiment nouveau s'est fait jour également : une certaine compassion pour les souffrances des animaux. Il semble qu& nous ayons emprunté à ces Indous, dont la civilisation venait de nous être révélée, quelque chose de leur respect pour ces êtres qu'ils regardent comme des frères inférieurs. Nous sommes arrivés à réprouver les cruautés inutiles qui leur sont infligées, non seulement parce qu'elles répugnent à notre cœur ou parce qu'elles témoignent d'une nature dangereuse et perverse chez ceux qui les exercent, mai» parce que nous sentons qu'il y a pour nous une sorte d'obligation morale , presque un devoir j à ne pas faire souffrir les bêtes inutilement.
L'idée d'un devoir envers les animaux est aussi étrangère que possible aux fondateurs des trois religions avec lesquelles nous avons le plus de contact (judaïsme, christianisme, islamisme), aussi étrangère que possible aux mora> listes de l'antiquité classique comme aux anciens moralistes français; car nous avons vu les Cartésiens professer, à. l'égard des animaux, une doctrine qui n'était pas tendre. C'est donc là un fait nouveau dans notre civilisation : il s'y est affirmé par des mesures législatives et par desœuvres de libre initiative. La loi Orammont, votée le 2 juillet 1850, sur l'initiative du député de ce nom, punit d'une amende de 5 à 15 francs, même d'un emprisonnement de un jour à cinq jours, quiconque s'est rendu coupable de mauvais traitements sur les animaux domestiques ^ Il s'est constitué chez nous une Société protectrice des animaux, reconnue d'utilité publique, et dont les membres ont: le droit de requérir l'application de cette loi.
1. En Allemagne, des dispositions analogues ont été édictées. Le nouveau Gode pénal allemand, du 31 mai 1870, punit d'une amende beaucoup plus..
Enfin, il s*est fondé en France, tout comme dans l'Inde bouddhique, des hospices pour les animaux infirmes ou abandonnés. Voilà des faits qui assurément étonneraient Malebrancbe et réjouiraient le bon La Fontaine.
Le droit. — Parmi les commentateurs du Code civil, nous rencontrons en première ligne tropmng et demolombe, dont les grandes œuvres (1833-1864 et 1845-1874) ont demandé chacune trente ou quarante années. Guillouard, professeur à l'Université de Gaen, a repris et continué avec «ne méthode encore plus rigoureuse Tœuvre de Demolombe. Demante, Colmet de Santerre, Ch. Beudant, les deux Bufnoîr se sont également distingués dans le droit civil. Faustin Hélie, déjà célèbre par sa t Théorie du Code pénal » (1835-1843), donnait le c Traité d'Instruction criminelle » {1855-1860). Bravard-Veyrières publiait avec Démangeât le < Traité de droit commercial » (1861). Celui-ci s'illustrait, ainsi que C. Accarias, par d'importants travaux sur le droit romain. Batbie, depuis lors député, sénateur et ministre, <commençait en 1 863 son grand c Traité de droit public et administratif ». Ducrocq avait publié le sien en 1861. Lyon-Caen s*est fait un nom dans la législation comparée €omme dans le droit commercial, Chénon dans le droit •constitutionnel, A. Desjardins dans le droit maritime, Renault dans le droit des gens, A. de Franqueville, Rodolphe Dareste, Léon Aucoc dans le droit administratif ^
L'ancien droit français a eu pour historiens J. Laferrière {1845-1858), puis Glasson, Paul Viollet, A. Gautier, A. Beaune, J.-D. Meyer, Ësmein ^,
En 1869 a été fondée la Société de législation comparée y sous la présidence de Laboulaye, et, en 1876, le Comité de législation étrangère au ministère de la justice : ces deux institutions, l'une libre, l'autre officielle, ont été le point de départ d'études approfondies sur les lois des autres peuples et leur comparaison avec les nôtres.
forte et d'une peine équivalente à l'emprisonnemenl ceux qui maltraitent les animaux « publiquement et d'une manière scandaleuse ».
1. L. Bequet a fondé (1882), E. Laferrière a continué le grand « Répertoire de droit administratif ».
3. Voir, au tome II de notre Histoire de la civilisation française^ la note bibliographique de la page 155.