V. Le crédit
Abondance nonvelle dn noméralre. — En notre siècle s'est continué l'afflux de métaux précieux qui avait commencé au XVI® siècle avec l'exploitation des mines d'or du Pérou, des mines d'argent de la Plata. En 1848, ont été découvertes les mines d'or de la Californie, qui ont amené le peuplement de ses déserts et la richesse de San-Francisco. En 1851, ont été découvertes celles de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande, qui ont fait grandir au milieu de solitudes les villes de Melbourne et Auckland; en 1862, ces mines avaient déjà produit 836000 kilogrammes d'or, d'une valeur de plus de quatre milliards. Plus récemment on a découvert les mines d'or de l'Afrique australe et celles, moins facilement exploitables, du Klondyke (ancienne Amérique russe). Les mines d'or et d'argent de l'Oural, du Mexique, du Pérou, de la Nouvelle-Grenade, du Chili, du Brésil, continuent à fournir leur contingent.
On calcule que toutes les richesses métalliques de l'Eu-
1. Pour les chiffres, tant à l'importation qu'à l'exportation, nous prenons ceux du commerce spécial et non ceux, du commerce général (qui comprend le simple entrepôt et le simple transit).
rope entière dans lantiquité et aa moyen âge n*équi?alaient pas à un milliard. De 1500 à 1848, les deax Amériques ont versé pour 10 milliards d'or et 17 milliards d'argent. Depuis 1848, les mines du monde entier ont toujours ▼ersé pour plus d'un milliard de numéraire par an. En 1898, la production totale de For a été de 357 350 kilogr., d*und valeur de 1 230 millions. La moitié de cet or est foarni par les colonies et territoires britauniques, et dans cette moitié l'Afrique du Sud compte pour près de la moitié.
La quantité de numéraire qui circule dans le monde civilisé équivaut à 70 milliards, c'est-à-dire 70 fois la quantité d'or et d'argent qu'ont connue les Grecs, les Romains et les Européens du moyen âge. Elle serait plus considérable si l'Inde et la Chine, par l'excédent de leurs exportations sur les importations, n'en absorbaient une grande partie, qu'elles immobilisent dans leurs temples ou leurs trésors secrets, et qu'elles ne rendent plus. La quantité du numéraire circulant est encore énorme; pourtant elle est loin de sulTire à la prodigieuse activité des transactions. Il a fallu créer les valeurs de crédit.
La Banque de France. — La Banque de France, par les décrets du Gouvernement provisoire de 1848, absorba ses rivales de province. En revanche, elle devait constituer en province des succursales de la Banque de France. Elle acquit le droit exclusif d'émettre des billets de banque.
Elle rend au travail national trois services essentiels : elle escompte les effets de commerce, elle prête sur garantie, elle émet des billets de banque. En émettant des billets qui ont la même valeur que l'or, elle augmente le capital en circulation : pour deux ou trois milliards en espèces qu'elle a dans ses caisses, il y a pour cinq milliards de billets qui circulent ^ Afin de répondre aux besoins du public, elle a dû
1. Le maximum de la yalear totale des émissions des billets de banqae est ûxé par la loi : il fut de 350 millions en 1848 ; de '523 millions (après l'absorption des banques rivales) en 1849; de 1800 millions, puis 2400 millions en 1870 ; de 3 500 millions par la loi de finances du 30 janvier 1884 ; de 5 milliards par celle du 16 novembre 1897. — Ces émissions sont garanties : l<*par V encaisse métallique delà Banque : cette encaisse atteignait, en décembre 1900, 3 milliards 433800000 francs ; 2* par le portefeuille^ comprenant les valeurs déposées dans ses coffres : durant cette même année 1900, la valeur du porlefeuille a varié de 781 à 1 200 millions.
renoncer à ne lui livrer, comme elle faisait d'abord, que des billets de 5 000, de 1 000 et de 500 francs. Elle a dû, en quelque sorte, démocratiser le billet de banque, en créant des coupures de 100, de 50 francs. (En 1870, elle en émit de 25 et de 20 francs, qu'elle a retirés depuis.) Le billet de banque, presque inconnu des paysans au début de la Restauration, a pu pénétrer jusqu'au fond des campagnes.
Le chiffre d'affaires de la Banque de France et de ses succursales dans les principales villes de France a pris un développement énorme ; aussi le capital primitif de 30 millions a dû être porté, dès 1806, à 45 millions, et, en 1857, à 182 millions et demi. Sur ces 182 millions, elle en averse 100 dans les caisses de l'État et accepté en échange pour 100 millions de rentes. Elle est donc un rouage essentiel du crédit de l'État, comme du crédit des particuliers. Nous l'avons vue, lors du renouvellement de son privilège, en 1897, consentir à assurer l'avenir du crédit agricole.
Sociétés nouvelles de crédit. — La Banque ne peut prêter aux particuliers que si ceux-ci lui livrent en garantie des rentes sur l'Etat ou d'autres valeurs solides. Sous Napoléon III, quand les constructions à Paris et dans les grandes villes prirent un vaste développement, les constructeurs avaient besoin de sommes considérables ; ils ne pouvaient donner en garantie que des terrains, et surtout il leur fallait des emprunts à un taux plus bas. Gomme la Banque de France ne pouvait répondre à ces besoins, le gouvernement autorisa, en décembre 1852, la constitution d'une société nouvelle, le Crédit foncier, qui prête sur les terrains, se contente d'un intérêt modéré et consent à être remboursé du capital lui-même en une série d'annuités.
En novembre de la même année, se fonda le Crédit mobilier, qui prête sur des valeurs mobilières * ; en 1859,
1. Vagiotage. Les actions, émises à 500 francs, furent de suite cotées à la Boarse 1100 puis 1 400 francs, pour revenir ensuite à 875. Aucune valeur no favorisait autant la spéculation. « Pour la seule année 1853, a écrit Aycard, l'ensemble des écarts mensuels entre les plus hauts et les plus bas cours ayant été de 1 62*2,50, on a estimé qu'un spéculateur qui, opérant mois par mois, aurait acheté au plus bas et vendu au plus haut, aurait gagné aveo 100 actions 163 250 francs ; avec 1000 actions, 1622500 francs... Trois ans plus tard, en 1856, les variations furent bien autrement nombreuses, désordonnées et foudroyantes... Aussi regardait-on tout spéculateur opérant
le Crédit indtistriel; en 1860, le Crédit foncier colonial; en 1863, le Crédit Lyonnais j etc. Le Comptoir d^escompte, lors de la crise du commerce parisien qui présida et suivit la révolution du 24 février 1848, fut constitué par un décret du Gouvernement provisoire (7 mars), sous la garantie de l'Etat. Dès 1851, il put se passer de cette garantie et fonctionner comme un établissement purement privé. Il eut des souS'Comptoirs au nombre de six ou sept, dont les plus importants furent celui du Bâtiment, dont le crédit aida grandement à la transformation de Paris, et celui des Chemins de fer.
MnlUplieatlon des valeurs en papier. — La construction du réseau des chemins de fer français et étrangers, les travaux de percement des isthmes de Suez et de Panama, les entreprises industrielles ou financières de tout ordre, amenèrent la création de nombreuses compagnies, dont le capital se divise en actions et qui empruntent au public en émettant des obligations.
Les emprunts de TÉtat, pour faire face aux guerres ou pour accomplir de grands travaux publics, ont pris aussi une vaste extension. Jusqu'au second Empire, l'État, quand il empruntait, s'adressait aux principaux financiers, qui, moyennant la constitution d'un certain nombre de titres de rente, lui fournissaient les fonds nécessaires. Napoléon III eut l'idée de s'adresser aux masses, ou, comme il disait, de rendre démocratiques les emprunts d'État. Le succès dépassa son attente. En 1864, l'Etat ouvre dans les bureaux de ses receveurs généraux un emprunt de 300 millions : le public souscrit pour près de quatre milliards. En 1868, il demande 429 millions : on lui offre quinze milliards répartis entre 832 725 souscripteurs. Quand la troisième République, à son tour, ouvre un emprunt national de cinq milliards pour payer la contribution de guerre à la Prusse, les offres affluent dans la même proportion. Les emprunts russes en Francîj se sont élevés à 9 milliards environ. Il y a près d'un milliard de capitaux français dans les mines de l'Afrique australe.
sar les actions du Crédit mobilier comme voué d'avance aa suicide, à la misère, ou bien à une fortune scandalease. »
Dès lors, à chaque emprunt, des milliers de titres de rente pénètrent dans les plus humbles maisons et y remplacent les épargnes prêtées à TÉtat. Le xix® siècle connut une catégorie de rentiers qu'a presque ignorée l'Ancien régime : l'ouvrier et le paysan. La Ville de Paris, qui en 1869 a fait son premier grand emprunt, de 465 millions, les principales villes de France, engagées elles aussi dans d'importants travaux d'assainissement et d'embellissement, recourent aux mêmes procédés que l'État et rencontrent le même empressement parmi les grands et petits capitalistes.
Notons aussi le développement, chez nous, des sociétés d'assurance sur la vie, contre l'incendie, contre la grêle, contre les risques de toute sorte.
Or les rentes sur l'État, les emprunts des villes, les actions et les obligations des compagnies de crédit, de chemins de fer, de canaux, de mines, etc., forment une masse énorme de valeurs. Cette richesse mobilière peut être évaluée aujourd'hui à plus de cent milliards : elle n'existait pour ainsi dire pas au commencement du siècle ; elle est la création de la société issue de la Révolution. Aussi le Gode Civil, qui a été rédigé au début des temps nouveaux, n'a pu prévoir ce prodigieux développement; il tient surtout compte de la richesse immobilière.
Est-il besoin de dire que toute cette richesse mobilière repose sur le crédit, c'est-à-dire sur la confiance 1 Dès que la société se sent menacée, il y a baisse sur toutes les valeurs, et, si le danger était sérieux, actions, obligations, rentes, même billets de banque, disparaîtraient; nous en serions réduits, comme nos pères, aux pièces d'or et d'argent, qui ne forment pas la trentième partie de cette richesse et qui ellesmêmes s'enfouiraient, comme autrefois, dans d'introuvables cachettes. Les utopistes qui, éblouis de ce mirage de millions, étendraient leurs mains sur eux, les verraient s'évanouir comme des fantômes. Sous prétexte d'enrichjr les pauvres, ils appauvriraient tout le monde ; car ils détruiraient cette immense richesse et cet immense crédit dont s'alimente le travail national et desquels dépend la subsistance même des travailleurs.
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