I. Caractères gécéraux
bHaenee de la Réirolutioii sar Tesprlt français. — La
Révolution fut un déchaînement prodigieux de forces destructrices et de forces créatrices. Elle agit sur l'intelligence française comme sur l'état politique et social.
Puisque nous avons compté les victimes que fit la monarchie, surtout à l'époque des persécutions religieuses, parmi les lettrés, les savants, les artistes, nous ne pouvons oohlier celles que fit la Révolution, surtout à l'époque de la Terreur. Sur ses échafauds périrent les poètes Roucher et André Ghénier, Fabre d'Églantine, le fécond auteur dramatique, et, successivement, les plus brillants orateurs, les plus hardis polémistes des partis monarchiques, puis de la Gironde, puis de la Montagne. A la Terreur l'histoire demande compte de Bailly, une gloire des sciences comme des lettres françaises, l'auteur de « l'Histoire de l'Astronomie » ; de Gondorcet, grand mathématicien et grand philosophe, qui esquissa d'une main si ferme le « Tableau des progrès de l'esprit humain » ; de Lavoisier, le créateur de la chimie moderne et le rénovateur de la physiologie ; de Bochart de Saron, qui avait complété la grande découverte de Herschel en montrant qu'Uranus était une plané le et non une comète; de Morand, Téminent architecte de Lyon. Elle poursuivit Rouget de llsle, l'immortel auteur de la « Marseillaise », et Philippe de Girard, qui rendit tant de
services à la science et à Tindustrie. Et combien d'autres furent jetés dans l'émigration, proscrits, déportés! Cependant, dans le même temps, la Révolution donna naissance à des formes et à des genres littéraires jusqu'alors inconnus : elle enfanta un théâtre d'une audace et d'une fécondité qu'on n'avait pas revues depuis les républiques grecques ; elle dressa en France une tribune et y fit entendre les voix les plus éloquentes que le monde eût jamais entendues depuis Démosthène et Gicéron; elle lança dans la rue des centaines de journaux et nous donna notre première presse politique; elle ouvrit des horizons infinis aux sciences morales, politiques et religieuses; elle imprima un caractère de grandeur inouï aux productions des arts plastiques, de l'architecture et de la musique. Pour nous en tenir à la littérature, ce sont les genres militants, ceux qui s'adressent à la foule, qui furent le plus profondément renouvelés, car la littérature de cabinet fut à peine modifiée.
Sur le rapport de son Comité d'instruction pubUgite^ présenté par Grégoire, la Convention avait décrété (18 octobre 1794) qu'une somme de lOOOOOécus serait annuellement consacrée aux « encouragements, récompenses et pensions à accorder aux savants, aux gens de lettres et aux artistes dont les talents sont utiles à la nation ». Ainsi l'Assemblée régicide reprenait une des plus nobles traditions du grand roi.
Influence de l'Empire. — Quand Napoléon fut devenu le maître de la France, il pacifia le théâtre, la tribune, la presse. Il imposa silence à ces mille voix que la Révolution avait éveillées. Il n'épargna que la littérature inofTensive et presque insignifiante. Ses faveurs furent pour les Fontanes et les François de Neufchâteau; ses rigueurs pour Chateaubriand et madame de Staël. Comme Napoléon le disait k Fontanes : « J'ai pour moi la petite littérature et contre moi la grande. »
Napoléon a été moins tyrannique, par conséquent plus heureux, avec les artistes et les savants qu'avec les lettrés et les philosophes.
Pour ses conceptions grandioses en architecture, il trouva d'admirables interprètes en Chalgrin, Percier, Yignon, Brongniart. Les peintres David et Gros, en leurs
vastes compositions, donnèrent la splendide illuslration de ses fêtes et de ses batailles.
Les musiciens Méhul et Gossec trouvèrent des accents dignes des gloires de l'époque.
Les découvertes des savants justifiaient le fier langage que Napoléon tenait à L'Institut, après la lecture des fameux Rapports sur Tétat des sciences : « J'ai voulu vous entendre sur les progrès de l'esprit humain dans ces derniers temps, afin que ce que vous auriez à me dire fût entendu de toutes les nations et fermât la bouche aux détracteurs de notre siècle, qui, cherchant à faire rétrograder Tesprit humain, paraissent avoir pour but de l'éteindre. J'ai voulu connaître ce qui me restait à faire pour encourager vos travaux, pour me consoler de ne pouvoir plus concourir autrement à leurs succès. »
Napoléon, en effet, ne se borna pas à protéger les savants : il s'enorgueillissait d'être l'un d'eux, et tint à conserver, devenu Empereur, ce titre de membre de l'Institut qui avait été décerné au général de l'armée d'Egypte. S'il n*assistait plus aux séances de ce grand corps, il ordonnait la publication de ces Rapports sur les sciences et les lettres, rédigés par Delambre, Cuvier, Joseph Chénier, et qui sont comme l'inventaire des richesses de l'esprit humain à cette époque. Il fondait les prix décennaux avec une libéralité qui eût étonné Golbert : c'étaient des prix de 100 000 francs. Sur la poitrine des lettrés, des artistes, des savants, des inventeurs, il attachait cette étoile si enviée des héros, pour laquelle ses soldats se ruaient sur les canons et les drapeaux de l'ennemi ; il les élevait aux plus hauts grades de cet ordre de la Légion d'honneur, dont les souverains de l'Europe ambitionnaient les insignes. Il disait que, si Corneille avait vécu de son temps, il l'aurait fait prince : du moins, il faisait comtes et barons des savants comme Lagrange, Laplace, Monge, tout comme ses colonels et ses généraux victorieux. Il ouvrait son Sénat à Lagrange, Laplace, Monge, Lacépède.
Rivalisant avec Louis XIV, le surpassant même en magnificence, la protection qu'il exerçait sur les intelligences eut quelques-uns des défauts de celle du grand roi. Elle fut parfois exigeante, égoïste, et certaines injustices furent
encore aggravées par son humeur brusque et despotique, car il ne savjait pas se contenir comme le souverain de Versailles. Il désespéra Gherubini * par des rigueurs que celui-ci s'était attirées par un peu trop de franchise. Si Gaj-Lussac dut à sa libéralité les moyens nécessaires pour poursuivre de coûteuses recherches, on voit, par l'exemple de Lamarck, que ses boutades n*étaient pas moins à redouter pour les savants que pour les ambassadeurs des puissances européennes '. Il protégeait l'Institut, mais il le mutilait; il ne lui laissait aucune liberté, et il s'arrogeait le droit d'en nommer parfois les membres en dehors des suffrages de leurs futurs collègues, comme il fit pour le statuaire Bosio.
Caractère classique de la llttéralare. — La France fut une République comme Sparte et Athènes; elle fut ensuite, comme Rome, la capitale d'un Empire. Rien d'étonnant si le caractère classique, légué par le xvii« et le xvui» siècle, s'accentue dans les lettres. La plupart de nos dramaturges reviennent sans relâche aux sujets grecs et romains, avec Joseph Chénier, avec Legouvé, avec Arnault. Raynouard lui-même écrit un « Caton d*Utique ». Collot d'Herbois, ce pourvoyeur du tribunal révolutionnaire et de la guillotine, tient à nous donner le « Procès de Socrate ». Chénier se fait interdire un « Timoléon », et Lehoc un « Pyrrhus ». Les Grecs et les Romains dominent,
1. Un jour Bonaparte, alors Premier consul, critiquait devant Gherubini ses accompagnements, qu*il trouvait trop sonores, citait des airs de Zingarelli, louait la musique de Paisiello, qui, disait-il, le berçait doucement ■ J'entends! répondit Gherubini, vous aimez la musique qui ne voua empêche pas de songer aux affaires de TÉtat. » Mot trop spirituel que le maître n'a jamais pardonné.
2. Arago, dans l'Histoire de sa Jeunesse, raconte une scène qui eut lieu en 1809, lors d'une présentation des membres de l'Institut. L'Empereur s'ar rèta tout à coup devant Lamarck, déjà illustre par tant de belles décou vertes. Le vieillard lui présenta un livre : « Qu'est cela? dit brusquemen Napoléon. G'est votre absurde météorologie, c'est cet ouvrage dans leque' vous faites concurrence à Mathieu Lsnsberg, cet Annuaire qui déshonore vos vieux jours! Faites de l'histoire naturelle, et je recevrû vos prodaclions avec plaisir. Ge volume, je ne le prends que par considération pour vos ohe veux blancs. » — « Tenez!... » Et il passa le livre à un aide de camp. Le pauvre Lamarck, qui, à chacune de ces paroles offensantes, essayait iiiuti« lement de dire : « C'est un livre d'histoire naturelle que je vous présente », eut la faiblesse de fondre en larmes, m
plus que jamais, dans Tari dramatique comme dans les tableaux de David, comme dans la statuaire, comme dans l'architecture, comme dans les motifs d'ameublement et dans le costume, comme à la tribune et même dans la presse, comme dans les constitutions et les lois. « Prenez n'importe quel discours, lisez n'importe quelle proclamation, ouvrez au hasard un journal, feuilletez un pamphlet : vous y trouverez, quatre-vingt-dix fois sur cent, des allusions directes à l'expulsion des Tarquins, à la mort de César, à Théroïsme de Brutus, à l'inflexibilité de Lycurgue, à la sagesse de Solon, au dévouement de Gynégyre, à la conspiration de Gatilina, au supplice dé Manlius, à la rigidité de Marins, à la folie de Xerxès, au sacrifice de Léonidas, à la condamnation d'Aristide, au jugement de Socrate. » (Welschinger.) Puis, sous Napoléon, les noms de dignités et d'institutions nouvelles, Consul, Empereur^ Sénat j Tribunat,Sénatus-c(msuUe, PlébiscUey Comices^ Légions, Cohortes, tout n'est-il pas romain?
n. Le théâtre.
£« théAtre de la Révolntion. — Par le décret du 43 jan- ' yner 4794, la Constituante avait mis fin aux monopoles, proclamé la liberté des théâtres, aboli la censure royale. Paris, à lui seul, eut alors quarante-cinq scènes dramatiques ou lyriques. La même assemblée émancipa les comédiens et, après une célèbre discussion, où Rœderer, Qermont-Tonnerre, Robespierre parlèrent en leur faveur et où Tabbé Maury se fit rappeler à l'ordre en les combattant, leur reconnut le droit électoral.
Les thé&tres, ainsi multipliés, peuplés d'acteurs qui, pour la plupart, étaient patriotes, entrèrent aussitôt dans le mouvement de la Révolution. Ils saisirent au vol Vactua- Uté et, de même qu'à Athènes, transportèrent sur la scène les événements du jour. On pourrait, rien qu'avec la liste des tragédies, drames, comédies, opéras, opéras-comiques, pantomimes, reconstituer la suite des journées de la Révolution. Celle du 14 juillet inspire quatre pièces. La chute de la royauté est saluée par « la Journée du 10 Août 1792 »
et par « la Réunion da 10 Août, sans-cidottide dramatique dédiée au Peuple souverain ». Après la fuite de la famille royale et son arrestation à Varennes, on représente « la Ligue des Fanatiques et des Tyrans » et « la Voyageuse extravagante corrigée ».
Le procès de Louis XYI, celui de Marie- Antoinette, qui semblaient annoncer un sort pareil à tous les souverains de l'Europe, inspirent une série de pièces où respire une haine furieuse contre les monarques : « le Jugement dernier des Rois », par Sylvain Maréchal, où Ton voit le pape, l'impératrice de Russie, l'empereur d'Allemagne et les rois, déportés sur une lie volcanique, se lamentant^ se querellant et se battant, et finalement anéantis par une éruption du volcan ; « les Potentats foudroyés par la Montagne et la Raison, ou la Déportation des rois de l'Europe », par le citoyen Desbarreaux; « les Peuples et les Rois au tribunal de la Raison », par Gizos-Duplessis ; « la Folie de Georges ou l'ouverture du Parlement d'Angleterre », par le peintre Lebrun-Tossa, où l'on voit l^s Anglais mettre leur roi dans une cage, le conduire à l'hospice des fous et fraterniser avec les Français aux cris de Vive la Nation ! « le Gâteau des Rois », par Destival et de Valcour, où les potentats tirent la fève sur les ruines de la Bastille ^
Les ordres privilégiés, dès le début de la Révolution, n'ont pas été plus épargnés que la royauté. La noblesse est bafouée dans « la Destruction de l'aristocratisme »; dans « le Conspirateur confondu » ; dans « le Convalescent de qualité ou l'Aristocrate »; dans « l'Aîné et le Cadet » ; dans « les Émigrés aux terres australes » ; dans le « Brigand », qui est une sorte d'apologie du Tribunal révolutionnaire; dans k les Crimes de la Noblesse ou le Régime féodal »; dans « Alisbelle ou les Crimes de la Féodalité » ; dans « le Noble roturier » ; dans « Monsieur le Marquis ».
Le clergé est attaqué dans quantité de pièces dont les
1. La tr&g^qae destinée de Louis XVI et de Marie-Antoinette insp ra plus de pitié à Aignan et BertheTin, dans la Mort de Louis XVl, et à un auteur anonyme, dans le Martyre de Marie-Antoinette, reine de France, mais de ces deux pièces aucune ne fut représentée, et la seconde fut imprimée à l'étranger.
titres sont assez significatifs : « ia Partie carrée » ; « Encore un Gurè » ; « TEsprit des Prêtres ou la Persécution des Français en Espagne » ; « le Prélat d'autrefois » ; « le Qergè dévoilé ou les États généraux de 1303 »; « Au retour », pièce où se trouve la chanson du « Curé patriote » ; « la Fête de la Raison » ; « les Amours de dom Guérie » ; « la Papesse Jehanne » ; « la Journée du Vatican ou le Mariage du pape » ; « TAuto-da-fé » ; « les Victimes sauvées ou les Horreurs de Tlnquisition »; « la Dévote lidicuie »; « le Couvent ou les Vœux forcés »; « les Victimes cloîtrées »; « Fénelon ou les Religieuses de Cambrai », de Joseph Chénier ; « les Visitandines », de Picard; ce les Dragons et les Bénédictines », de Pigault- Lebrun, etc.
En revanche, les gens du peuple sont exaltés, adulés, parés de toutes les vertus. Voyez « la Nourrice républicaine », « les Salpêtriers républicains », u TÉpoux républicain », <c le Vrai Patriote ou le Congé de vingt-quatre heures ». Un certain Cange, commissionnaire de son métier, a remis 100 livres en assignats à un malheureux, prisonnier pour dettes à Saint-Lazare. Les dramaturges s'emparent de cette bonne action, et il n'y a pas moins de cinq pièces .qui la glorifient, et pas moins de cinq théâtres qui se disputent l'honneur d'avoir ce brave homme et sa famille à leurs premières représentations.
L'armement des gardes nationales, l'appel des volontaires, la guerre contre la coalition et la Vendée donnent naissance à toute une série de pièces patriotiques : « le Corps de garde national » ; « la Caserne ou le Départ de la première réquisition » ; « le Départ des volontaires villageois pour la frontière » ; « les Volontaires en route ou l'Enlèvement des cloches » ; « le Siège de Thionville » ; « la Patrie reconnaissante ou l'Apothéose de Beaurepaire »; «c le Naufrage du Vengeur » ; deux pièces sur le siège de Lille; quatre sur la reprise de Toulon; deux sur l'héroïsme du jeune Bara ; une sur « Agricol Viala ou le Jeune héros de la Durance »; plusieurs sur la guerre de Vendée; et quantité d'autres destinées à célébrer la bravoure des soldats français : « Amour et Valeur » ; a la Vraie Bravoure » ; « Au plus brave la plus belle ».
Une des dernières pièces militaires, c'est « la Descente en Angleterre », de Mithié (1797).
L*éloge de la Révolution et de la Convention se retrouve dans toutes les pièces de 1793 et 1794, surtout dans «c la Liberté et rËgalité rendues à la Terre » ; « la parfaite Égalité avec les tu et toi »; « les Montagnards »; <c la Fête de rÊtre suprême ».
Cependant même les années 1793 et 1794 n'ont pas produit uniquement des pièces jacobines. Plusieurs furent dénoncées comme peu patriotiques. <c L'Ami des Lois », de Laya, fut représenté le 2 janvier 1793; le public j applaudit de nombreuses allusions à la tyrannie jacobine; elle fut signalée à la Convention et interdite par la Commune de Paris. « Les Assemblées primaires ou les Élections », de Martainville , furent interdites en 1794 et de nouveau en 1797. On peut citer aussi des œuvres moins courageuses, car elles parurent après la chute de Robespierre : « Arabelie et Vascos ou les Jacobins » ; « le Souper des Jacobins »; « llntérieur des comités révolutionnaires; «les Boites ou la Conjuration des Mouchoirs »; « Charlotte Corday ou la Judith moderne » ; « le Terroriste »; « On respire »; « Nous respirons ».
La dernière pièce politique de la période révolutionnaire est destinée à glorifier le coup d*État de Bonaparte : c'est « la Journée. de Saint-Cloud ou le 18 Brumaire », vaudeville de Léger, Chazel et Armand Gouffé, où Ton trouve des airs comme ceux-ci : la Fanfare de Saint-Cloud, — le Pas de charge, — la Croisée, — Aliez-vous-en, gens de la nocel — Ehl mais, oui dà. On ne saurait trouver do mal à ça!
La eensnre sur le thé&tre pendant la Révolution. -^
La Constituante avait donné la liberté aux théâtres. Cette liberté fut singulièrement restreinte. Le 2 août 1793, la Convention, considérant que les théâtres « ont trop souvent servi la tyrannie », décrète qu'ils donneront, trois fois par semaine, des « pièces dramatiques propres à entretenir les principes d'égalité et de liberté ». Le décret ajoute : « Tout théâtre sur lequel seraient représentées des pièces tendant à dépraver Fesprit public et à réveiller la honteuse superstition de la royauté, sera fermé, et les directeurs
seront arrêtés et punis suivant la rigueur des lois. » La censure, déjà rétablie en pratique, le fut expressément par arrêté du 4i mai 47 M, Elle fut exercée, au nom de la Convention, par la Commission de l'Instruction publique. En trois mois, sur 151 pièces examinées, 33 sont rejetées et 25 sont soumises à des changements. Nous avons vu interdire « l'Ami des Lois » et <c les Assemblées primaires ». François de Neufchàteau avait fait jouer, en août 1793, « Paméla ou la Vertu récompensée » ; cette pièce, comme les deux précédentes, donna lieu à un grand débat dans la Convention; on Faccusait de glorifier les Anglais et de « tendre à faire regretter les privilèges de la noblesse » ; elle fut interdite ; les artistes, de la ci-devant Comédie-Française, ceux du moins qui passaient pour nourrir des sentiments inciviques, furent arrêtés et faillirent périr.
Les théâtres n'eurent pas seulement à craindre la censure gouvernementale : les comités de gardes nationaux, le club des Jacobins, les assemblées de district, surtout la Commune de Paris, s'arrogèrent le droit de dénoncer et d'interdire les pièces. Les fanatiques des divers partis en interrompaient violemment la représentation. En 1792, dans un café du Palais-Royal, on brûla « Richard Cœur de Lion », l'opéra de Grétry. Quand les Jacobins dominaient, leurs partisans imposaient aux acteurs de couper la soirée par le chant du a Ça ira » ou de « la Carmagnole ». Quand leur pouvoir décrut, la jeunesse dorée fit chanter le « Réveil du peuple ». A presque toutes les époques, sauf lorsque les opposants étaient réduits à se cacher, les allusions patriotiques ou aniipatriotiques étaient saisies au vol, applaudies par les uns, sifflées par les autres. Il y avait bien peu de représentations où Ton ne se battit au parterre.
Comme la direction générale, sauf un instant après Thermidor, resta révolutionnaire, les théâtres durent 9e conformer à l'esprit dominant. L'Opéra, ancienne Académie royale de musique, devint, en 1794, le Théâtre de la République, L'ancienne Comédie-Française s'appela successivement Théâtre de la Nation, Théâtre du Peuple^ Théâtre de J^Égalité. Le théâtre Molière prit le titre de Théâtre des Sans- Culottes. On eut le Théâtre patriotique, le Théâtre de la
lU Civil. conTXMr. i 1
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Liberté, le Théâtre de la MorUagne, le Portique français on Chib de la Révolution, le Théâtre des Comédiens républicains, le Théâtre des Victoires nationales. On eut même le Théâtre de la Pantomime nationale, dont le directeur écrivait, en 1798, au ministre de llntérieur : a 11 faut nationaliser la pantomime. »
Les acteurs en scène, qu'ils jouassent des rôles de Grecs, de Romains, d'Ass3rriens, de sauvages, durent porter la cocarde ; et « Phèdre ne déclara sa flamme à Hippolyte que la poitrine ornée d'une large cocarde tricolore ».
Une pièce de 1766, « Guillaume Tell », tragédie de Lemierre, devint « Guillaume Tell ou les Sans-Culottes suisses », mais, malgré ce changement de titre, ne trouva pas grftce devant la censure. Les pièces de Corneille, Racine, Molière, Regnard, Voltaire, furent revues avec soin : la plupart furent rejetées comme mauvaises; les autres furent corrigées. On changea le dénouement du « Brut us » de Voltaire et de sa « Mort de César ». Son « Mahomet » fut tantôt interdit, vu que Mahomet était un « chef de parti », tantôt mutilé *. Un patriote retoucha « Tartuflfe ». Joseph Chénier fut contraint, en présence de Robespierre et de Barère, de brûler lui-même sa tragédie de « Timoléon * ». La censure de la Commune de Paris fut encore plus rigoureuse que celle de la Convention : celle-ci se contentait de républicaniser le théâtre ; celle-là entendait inaugurer Vhébertisme des arts.
Le 26 avril 1794, les administrateurs de police adressèrent aux directeurs de théâtre une circulaire où on leur enjoignait de faire disparaître sur-le-champ de toutes leurs pièces de théâtre, soit en vers, soit en prose, les