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On retrancha ces deux vers, qui prêtaient à l'allusion

Exterminez, grands dieux de la terre où nous sommes, Quiconque aveo plaisir répand le sang des hommes.

S. On comprendra la proscription dont Timoléon fut l'objet en relisant les vers que prononce un personnage de la pièce :

Songeons que la terreur ne fait que des esclaves... La tyrannie altière et de meurtres avide, D'un masque révéré couvrant son front livide. Usurpant sans pudeur le nom de liberté, Roule au sein de Corinthe un ohar ensanglanté.

titres de duc, baroriy marquis, comte, monsieur, madame, et autres qualifications proscrites, » ces noms de féodalité émanant d*une source trop impure pour qu'ils souillent plus longtemps la scène française ». Dans le « Menteur » de Corneille, on estropie un vers, afin de remplacer la place Royale par la place des Piques. On voudrait supprimer le mot rois dans « Athalie » de Racine. Dans une pièce intitulée « le Bourru bienfaisant », Facteur, jouant aux échecs, B*écriait : « Échec au roi! »E lui fut enjoint de dire désormais : « Échec au tyran ! » « Dans le « Déserteur » de Sedaine, le déserteur dut porter, au lieu de l'ancien uniforme royal, le nouvel uniforme national. Le Directoire, après le coup d'État de fructidor, revint à ces puérilités et enchérit encore. Dans « Alexis ou l'Erreur d'un bon père » (1798), un personnage avait à donner 24 louis, « Pourquoi, dit un rapport de police, pourquoi cette monnaie, qui rappelle aux royalistes leur idole? L'acteur ne peut-il donner tout simplement une bourse? » L'amoureux, dans « Léon ou le Château de Montenero », reçoit défense de s'appeler Louis. Une pièce intitulée « Minuit » est censurée parce qu'on y souhaite la bonne année : c'est un usage aboli par le calendrier républicain. Les titres féodaux ne doivent plus être donnés qu'à des personnages jouant un rôle ridicule ou odieux. On ne fera plus paraître d'Anglais ou d'Anglaises que dans ces mêmes rôles. Plusieurs pièces de Voltaire , entre autres « Zaïre » , sont interdites parce qu'elles expriment des sentiments religieux. Les pièces à sujets chrétiens devront être modifiées et le sujet reporté dans les siècles antérieurs au christianisme.

Ces tracasseries manquaient leur but; la censure avait beau faire la chasse aux allusions : les artistes ou le public savaient en faire naître. Tel acteur mettait un panache blanc à son chapeau ; telle actrice, ayant à parler d'une somme de 2000 écus, ajoutait malignement : « en numéraire ». Et les loges d'applaudir.

Régime dn théftCre sons le Consulat et TEmptre. — En janvier 1796, Ronaparte , alors général en chef de l'armée de l'intérieur, adressait au ministre de la police des rapports sur les théâtres. Il exerçait ainsi le rôle de censeur pour le compte du Directoire. Bientôt f} î'exerça

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pour son propre compte. Devenu le maître, il facilita la tâche de sa police en rétablissant le privilège des principaux théâtres, ce qui amena la suppression des autres. L*histoire de la censure impériale offre moins de traits ridicules que celle de la censure révolutionnaire : c'est simplement parce qu'elle sut étouffer les pièces au berceau et que la production drcunalique fut énormément diminuée. Parlant de « Tartuffe », le chef-d'œuvre de Molière, Napoléon faisait cet aveu : « Je n'hésite pas à dire que, si la pièce eût été faite de mon temps, je n'en aurais pas permis la représentation ». Son gouvernement interdit « la Jeunesse de Richelieu », « Edouard en Ecosse », « Guillaume le Conquérant», « Struensée ou le ministre d'État », trois pièces de Duval : la première, parce que Bonaparte voulait ménager les nobles, auxquels il rouvrait ses antichambres ; la seconde, parce que les spectateurs royalistes y avaient relevé et applaudi certaines allusions; la troisième, parce qu'il y était question de personnages vivants. On interdit « les États de Blois >, de Raynouard, et « Pyrrhus », de Lehoc. Duval avait écrit une pièce sur Charles II, roi d'Angleterre : on lui enjoignit de changer de sujet, et la tragédie s'appela « la Jeunesse de Henri Y », un autre roi d'Angleterre, plus vieux de deux cent cinquante ans. Briffant avait composé une pièce à sujet espagnol, « Don Sanche » ; mais, l'insurrection d'Espagne étant survenue, il dut transporter la scène en Assyrie et fit « Ninus II ». La plupart des tragédies de Joseph Chénier ne furent pas représentées, parce que son « Cyrus » avait déplu. Népomucène Lemercier surtout fut persécuté à outrance ^ Ni son « Charlemagne », ni son « Clovis », ni son « Baudoin empereur », ni sa « Démence de Charles VI », ni son « Louis IX en Egypte » ne trouvèrent grâce. Deux de ses pièces seulement, « Plante » et « Christophe Colomb », arrivèrent à la scène : encore la première fut-elle interdite dès qu'on y découvrit des allusions qui avaient d'abord échappé à l'œil vigilant des censeurs.

La traisédle. — La plupart des pièces qui parurent pendant la Révolution n'ont pour nous aucun intérêt ; impro-

1. Voir ci-dessus, page 42^ une aatre vengeance que tira de lai Napoléon»

visées parfois en quelques jours , elles devaient tout leur succès aux passions du moment '. Nous ne nous occuperons ici que des œuvres qui présentent quelque mérite littéraire.

Parmi les auteurs de tragédies, le vieux ducis continue k vulgariser chez nous le théâtre de Shakespeare et, en 1792, donne un « Othello ».

JOSEPH CHÉNiER, pendant la Révolution, donna « Ghailes IX », qui parut en 1789 , avec une dédicace h Louis XVI ; (c Henri YIII », où l'imitation de Racine est surtout sensible; « Gaïus Gracchus », dont un vers fît sensation en 1793*; «Timoléon », où il osa flétrir la Terreur. Sous l'Empire parurent « Gyrus », « Brutus et Gassius », « Philippe II », « Tibère », « CEdipe roi », « CEdipe à Golone », « Electre ».

BATNOUARD cst surtout counu par « les Templiers » (1805) et « les États de Blois » (1810) .

joiJT« qui avait fsdt la guerre dans les Indes et qui avait assisté à la chute de Tippo-Saëb, sultan de Mysore, tué à Passant de sa capitale par les Anglais, transporta le sujet sur la scène dans son « Tippo-Saëb ».

LUGE DE LANOVAL, profcsseur de rUniversité et qui célébra en latin le mariage de Napoléon avec Marie-Louise, donna un « Hector » : l'Empereur, qui crut se reconnaître dans ce héros troyen, accorda à l'auteur une pension de 6000 livres.

Est-il nécessaire de mentionner les tragédies d'Arnault, Laharpe, Gabriel Legouvé, Baour-Lormian, Népomucène Lemercier?

Aujourd'hui on ne lit guère ces pièces. En général, elles suivent de très près le type de la tragédie classique française, déjà dégénérée entre les mains de Voltaire et qui achève de mourir aux mains de ses imitateurs. Ge sont des œuvres taillées sur un patron commun et d'après une recette qui est à la portée de tous les talents. La tragédie

1. Le Moniteur lui-même, le 18 nivôse an II, en présence de « cette irruption barbare d'ouvrages pitoyables dont nos théâtres sont inondés depuis quelque temps, croit devoir dénoncer une conspiration payée par Pitt et Cobonrg pour laire tomber dans l'avilissement le théâtre français ».

t. Des lois et non du sang!... Ne souiller point vos mains.

Romains, oseriez- vous égorger des Romains?

Un spectateur osa interromcre et crier : « Du sang, et non des lois 1 »

des « Templiers » n'est qu'un tissu de scènes dialoguées et de longs récits ; Jouy, qui a vu mourir Tippo-Saëb, n'a pas tu introduire un peu d'action dans sa pièce. Népomucène Lemercier, d'après JuUien lui-même, qui est un critique de 1844 et qui juge ces œuvres surannées d'après des règles également surannées, n'a donné que des tragédies médiocres. On se soucie si peu de la couleur locale, que Briffant n'éprouve aucune difficulté à faire de sa pièce espagnole une pièce assyrienne et Duval à transformer son Charles II en un Henri V d'Angleterre : il est vrai qu'il lui laisse ses pistolets et sa montre, bien que ces objets ne fussent pas inventés au xv« siècle. C'est toujours le même alexandrin, monotone et plat, pauvre de rimes, alourdi d'épithètes oiseuses, respectant la césure et s'interdisant comme un crime tout enjambement et tout rejet, ayant l'horreur du mot propre et le culte de la périphrase, se traînant dans une phraséologie incolore, et souvent, même chez Raynouard, d'une langue peu correcte. C'est cependant cette tragédie que le grand acteur Talma animait de son génie ^. Napoléon s'en tenait pour satisfait et la faisait admirer à tout un « parterre de rois » . La génération d'alors était tellement imprégnée du goût pseudo-classique, que les spectateurs de 1792 ne purent supporter le mouchoir d'Othello, et que les plus fougueux dramaturges de 1793 osaient à peine appeler par leur nom la poudre ou le canon *.

Le drame. — Il semble que lorsque les auteurs peuvent renoncer aux personnages grecs et romains, ou lorsqu'ils osent s'affranchir de l'alexandrin, leurs œuvres prennent aussitôt plus d'originalité et de vie. C'est qu'alors on n^a plus la tragédie, mais le drame. D'après Jullien, qui juge d'après ses idées de vieux classique, « le drame ne diffère

1. Parmi les autres artistes de la Comédie-Française, il faut citer Saint- Prix, Fleury, Monyel, Mmes Raucourt, Contât, Duohesnois. Les débuts de Mlles Mars et Georges datent de cette époque.

2. Dans la Patrie reconnaissante ou V Apothéose de Beaurepaire, opéra héroïque de 1793, on lit ces vers :

Dans un cylindre renfermé Déjà le salpêtre enflammé Des magistrats du peuple annonce la présence 1

de la tragédie que par deux particularités : i^ les personnages, au lieu d'être des rois et des .héros, sont pris dans Id classe commune, ou du moins se trouvent en relations avec des gens de cette classe, ce qui permet plus de variétés dans les ressorts et dans toute Tintrigue; 2^ le drame, comme la comédie, n'est pas essentiellement écrit en vers ». On peut ajouter que le drame n'est point assujetti à la règle des trois unités ; il n'est point condamné à être continuellement noble dans le choix des situations, dans le dialogue, dans le style; il admet, comme la réalité ellemême, le mélange des éléments dramatiques et comiques; il a une liberté, un mouvement, une action, que se refusait à admettre la tragédie classique.

Le drame peut être poussé au noir et atteindre au maximum de Thorreur théâtrale ; il peut aussi confiner à la comédie par une certaine façon de concevoir les caractères et par le choix de dénouements moins sanglants, tout en conservant dans son ensemble une allure pathétique. Au drame on peut rattacher le mélodrame, la tragédie bourgeoise, la comédie historique, la comédie dolente ou formoyante. C'est donc un genre très vivant, dont le domaine^ est très étendu, mais dont une critique étroite a souvent refusé d'admettre l'existence, sous prétexte que, n'étant 'ni la tragédie ni la comédie, il ne devait pas avoir de place dans la littérature. Le drame a pris son essor chez nous à la fin du xvin» siècle et au commencement du xix* ^

C'est Diderot qui a formulé la théorie du drame, en* même temps qu'il en donnait au théâtre deux spécimens i <c le Fils naturel » et « le Père de Famille ». Beaumarchais, qui ne négligeait aucune veine de nouveauté, fit jouer, déjà sous l'ancien régime, son « Eugénie » (1767), Mercier, le célèbre auteur du « Tableau de Paris », fut également un fécond écrivain de théâtre : on Ta même surnommé le dramaturge, pour les nombreuses pièces qu'il fit paraître de 1778 à 1784, et qui sont souvent d'une langue peu correcte. N'oublions pas qu'à cette époque l'influence du

1. Cependant il u'eat pas absolument inconnu au xvii* siècle : les tragi* oomédies de Corneille [Nicomède, Don Sanche)^ le Don Juan de Molière, certaines de ses comédies (comme Tartufe), dont il suffirait de modifier le dénouement, sont presque des drames.

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drame de Shakespeare était devenue dominante en Europe et que presque tout le théâtre allemand de cette époque, le premier grand théâtre qu'ait eu TAllemagne, celui de Gœthe, de Schiller, de Lessing, appartient plutôt au type du drame qu'à celui de la tragédie. Or les drames shakespeariens étaient bien connus en France et les drames d'Allemagne n'y étaient pas inconnus : « les Brigands », de Schiller, par exemple, qui sont de 1782, pièce d'une fougue juvénile et presque déréglée, ont été imités de très près, en 1793, par lamartellière dans son « Robert, chef de brigands ».

Sous toutes ces influences, le drame a été très florissant chez nous pendant la période révolutionnaire et impériale. Les pièces qu'il a enfantées sont pour nous beaucoup plus lisibles que les tragédies de la même époque, et, au fond, elles ont une valeur littéraire plus grande. Jullien n'hésite pas à reconnaître que la « Mélanie )> de laharpe, représentée en 1791, est supérieure à toutes ses tragédies. Le « Calas » et le « Fénelon ou les Religieuses de Cambrai », de JOSEPH CHÉNiEB, out plus d'intérêt que même son « Tibère » et son « Timoléon ».

Un survivant de la période précédente, Beaumarchais, a donné en 1797 « la Mère coupable ». Il aboutissait au drame en partant, non de la tragédie, mais de la comédie ; car ce sont les personnages mêmes de ses pièces précédentes qui reparaissent, non plus jeunes et pimpants comme au temps de « la Folle Journée », mais chargés d'ans et quelques-uns vieillis par les fautes commises. C'est même une entreprise assez singulière que d'avoir essayé de faire pleurer le public du Directoire en lui présentant, cette fois en cheveux gris, Figaro, le comte Almaviva, la comtesse Rosine.

Parmi les dramaturges de l'époque , on peut citer PENOUILLOT DE FALBAiRB, dont « l'Honuête Criminel » fut représenté en 1790; AfiNAUD de baculard, qui fit jouer la même année « le Comte de Comminges ou les Amants malheureux »; BOUiLLT, qui donna dans la sensiblerie au point de mériter le surnom de poète lacrymal, et dont « l'Abbé de l'Épée », « Madame de Sévigné », « Fanchon la Vielleuse » charmèrent le public du Consulat.

Le plus fécond de tous fut alezaitore duval, directeur de rOdéoQ en 1808 et membre de rAcadémie en 1812. Il affectionna les pièces à personnages historiques, mais écrivit surtout en prose. Â part « la Jeunesse de Richelieu ou le Lovelace français )>, qui est de 1796, tous ses drames à succès datent de l'époque consulaire et impériale. Ce furent notamment « Edouard en Ecosse ou la Nuit d'un proscrit », dont le sujet est emprunté au récit de Voltaire sur l'expédition du prétendant Charles-Edouard ; « Guillaume le Conquérant », dont la représentation coïncidait avec les préparatifs d'une nouvelle descente en Angleterre; « le Menuisier de Livonie ou les Illustres Voyageurs », où figurent Pierre le Grand et Catherine, voyageant incognito ; » Shakespeare amoureux ou la Pièce à Tétude » ; « les Hussites ou le Siège de Naumbourg » ; « la Princesse des Ursins ou les Courtisans », etc. Un de ses livrets d'opéra-comique a pour sujet les aventures de Beniowski à Madagascar. Alexandre Duval, qui s'entendait merveilleusement à « charpenter une pièce », peut, à certains égards, être considéré comme un précurseur d'Alexandre Dumas père.

N'oublions pas pd^régourt et caioniez, qui firent verser tant de larmes, l'un avec le « le Chien de Montargis » (1814), l'autre avec « la Pie voleuse » (1815).

La comédie. — La comédie de caractère n'a pas repris alors son grand éclat du xvn© siècle. L'époque révolutionnaire et impériale n'a guère connu que la comédie d'intrigue, celle qui procède de Beaumarchais et de Marivaux, vive, spirituelle, pimpante, une des gaietés de l'époque et le charme deTesprit français dans les jours les plus sombres. En aucun temps elle n'a été asservie aussi étroitement que la tragédie aux prétendues règles édictées par les « législateurs du Parnasse ». Elle a pu fuir les théâtres officiels, se réfugier sur les scènes secondaires; rester en contact avec le grand public et y gagner tout autant de liberté et de vitalité que le drame.

BEAUMARCHAIS, ici encore, forme un trait d'union entre la France d'ancien régime et la France nouvelle : en 1790, il écrit un libretto d'opéra-comique, (c Tarare », qui est bien une comédie.

De la même aimée date la pièce, si populaire encore aujourd'hui, de desforges : « le Sourd ou TAuberge pleine ». Notons que cette comédie, qui a eu tant de représentations, fut payée à son auteur cinquante francs.

COLLIM D'HABLEViLLE a donué surtout « le Vieux Célibataire », représenté en 1792, qui passe pour son chef-d'œuvre.

PABRE D'ÉGLANTiNE, qui représenta en 1790 « le Philinte de Molière », se proposait, a-t-on dit, de traduire sur la scène Robespierre en personne lorsque celui-ci trouva moyen de renvoyer à Téchafaud.

ANDRiEDX, dont le chef-d'œuvre, « les Étourdis ou le Mort supposé », date de 1787, Andrieux, le spirituel et mordant orateur que Bonaparte tint à expulser du Tribunat, se consola en donnant « Molière avec ses amis ou la Société d'Auteuil », « le Trésor », « le Vieux Fat », etc.

NÈPOMUGÈNE LEHERGiER S6 vantait d'avoir créé la comédie historique : ses pièces de « Pinto ou la Journée d'une Conspiration », u Plante ou la Comédie latine », « Christophe Colomb », se rapprochent des drames historiques de Duval.

ALEXANDRE DUVAL s'est fait uue place dans la comédie comme dans le drame : on lui doit « le Tyran domestique », M la Tapisserie », «le Chevalier d'industrie », sans compter « la Manie des grandeurs » et « la Fille d'Honneur », qui datent de la Restauration.

PICARD, un comédien qui, plus heureux que Molière, fut de l'Académie, est le plus fécond et le plus gai de toute cette génération de comiques : il a composé plus de 80 pièces en tout genre, dont 66 comédies. Ses contemporains le comparaient à Molière, dont il a la verve comique, le don de saisir les travers, mais non la profondeur de conception ni la langue énergique et éloquente. Les plus connues de ses pièces sont « le Conteur », « le Collatéral », « la Petite Ville », « les Provinciaux à Paris », « les Marionnettes » (1806), « les Capitulations de conscience ».

Après ces princes de la comédie, il y a encore une place honorable pour Patrat, Demoustier, Dumaniant; Etienne, plus célèbre comme critique, mais auteur des « Deux Gendres » (1810); Hoffman, dont on joue encore « les Rendez-vous bourgeois » et « le Roman d'une heure »;

Planard, dont « le Curieux », qui passe pour son chefd'œuvre, date de 1807.

Quelques-uns de nos types populaires, Mme Angot, Nicodème, M. de Crac, Cadet-Roussel, ont été créés à cette époque. Mme Angot, la poissarde parvenue, ligure pour la première fois, en 1796, dans un opéra-comique de Maillot : Aude, dans un drame-tragédie-farce-pantomime joué en 1800 et qui eut 200 représentations, la fit voyager au sérail de Constantinople. Nicodème dut le jour au cousin Jacques (Beiïroy de Reigny), auteur de « Nicodème dans la Lune ou la Révolution pacifique » (1790). On eut ensuite « Nicodème dans le Soleil )>, puis « Nicodème à Paris ou la Décade et le Dimanche » d'Armand Gouffé. Collin d'Harleville représenta en 1791 « Monsieur de Crac dans son petit castel ». Aude, l'auteur de la chanson de Cadet-Roussel, composée contre l'avocat Roussel, fit jouer en 1798 « Cadet-Roussel, professeur de déclamation », et, l'année suivante, « Cadet-Roussel barbier à la Fontaine des Innocents ».

m. Les autres genres littéraires.

La poésie lyrique. — S'il y eut des événements capables de rémuer les âmes et d'inspirer au poète des strophes ailées, ce furent assurément ceux de la Révolution et de l'Empire. Pourtant ils semblent plutôt avoir écrasé que surexcité le don poétique : c'est à la génération suivante, quand on fut à distance d'une réalité trop accablante, qu'éclata dans les vers de Victor Hugo ou de Lamartine la magnifique poésie qu'ils recelaient. Le premier chant vraiment lyrique de la période révolutionnaire, « la Marseillaise » de BOUGET D£ L'iSLE, parut quand la France, à l'approche de l'invasion, tressaillit tout entière d'un élan patriotique. Il faut citer ensuite « le Chant du départ », que composa joseph CBiNiER, et « le Camp de Grandpré », qu'il fit paraître à la veille de Valmy pour encourager les volontaires de 1792. La fête de l'Être suprême inspira au même auteur un chant qui fut mis en musique, et à l'abbé Delille son « Dithyrambe sur l'immortalité de l'âme »|

qae Robespierre ne jugea pas à propos de faire chanter en public *.

Chaque génération a son lyrique attitré : celle de la Révolution et de TEmpire eut égoughardlebrun, comme la génération précédente avait eu J.-B. Rousseau. U eut le» qualités et les défauts de l'emploi : de la majesté et un peu de froideur. Il s'intitulait et on le croyait volontiers le poète national. Il chanta tour à tour les fastes de la Monarchie, de la République, de l'Empire. Il avait reçu de Louis XYI une pension, de la Convention un logement au Louvre, de Napoléon une pension et de nombreux bienfaits. On peut relever de belles strophes dans son ode sur le combat du Vengeur. Puis il * fît, sur la Descente en Angleterre, une ode où la perfide Albion fut comparée à Tyr et Bonaparte à Alexandre.

Il trouva des concurrents : millevote chanta la bataille d'Austerlitz, un autre lebrdn (Pierre) la bataille dléna, L^LLiARD D'AVRiGNT la campagne d'Autriche et la campagne de Prusse. Cependant les plus éclatantes victoires de l'Empereur ont inspiré, en leur temps, moins de beaux vers lyriques que les premiers combats de la République. La guerre avait sa poésie à elle, dont la grandeur sauvage tuait la poésie des poètes.

Chose singulière, cette génération si guerrière aima la poésie sentimentale, presque maladive, millevote fut surtout célèbre par ses élégies, dont la plus larmoyante et la plus connue est « la Chute des Feuilles ». On peut en rapprocher « la Pauvre Fille » de soitmet (1814).

La poésie descriptive. — La décadence des genres classiques se marque surtout dans ceux dont Boileau, cent cinquante ans auparavant, avait formulé les lois. Les poètes descriptifs du siècle précédent tiennent encore la tête; car Tabbé delille, en 1803, publie son poème de « la Pitié », en 1806, son poème de « l'Imagination », composé en 1794.

1. L*abbé Delille y avait introduit des strophes où les puissants da jour aaraient pu relever des allusions. Il poursuit les tyrans de ses invectives :

O vous qui, dtt l'Olympe usurpant le tonnerre. Des éternelles lois renversez les autels,

Lâches oppresseurs de la terre,

Tremblez, vous êtes immortels I

Le cardinal de bernis, ancien ministre de Mme de Pompa dour, nous lègue en mourant (1794) sa « Religion vengée ».

Sur leurs pas se précipitent une foule de disciples : Esménard chante la Navigation, Ricard la Sphère, Gudin TAs- Ironomie, Boisjolin la Botanique, Saint-Victor TEspérance, Chaussard la Poétique secondaire, Gournaud les Styles. Aimé Martin versifie des « Lettres à Sophie » sur la Physique, la Chimie et l'Histoire naturelle. Le plus grand nombre prétend ne pouvoir s'arracher aux beautés de la campagne : François de Neufchàteau s'attaque aux Vosges, Castel à la Forêt de Fontainebleau, Fontanes à la Maison rustique, Gampenon à la Maison des champs, Houdan- Deslandes à la Nature sauvage et pittoresque, Lalanne au Potager et aux Oiseaux de la ferme. A ces œuvres, généralement insipides, on préférera sans doute « la Gastronomie » de Berchoux ou « PArt de dîner en ville » de Golnet, pour ne point parler de poèmes par trop humoristiques.

Dans la tourbe des descriptifs, legouyë s'est fait un nom avec « le Mérite des Femmes )), cbênedollé avec « le Génie de l'Homme », où l'on voit poindre une inspiration plus haute et une versification plus pure, qui font de cet auteur an des précurseurs de Lamartine.

La poésie épique et héroT-eomiqiie. — Gette génération qui vit s'accomplir cette merveilleuse épopée de cent victoires, terminée par une catastrophe auprès de laquelle pâlissent les inventions des plus sublimes poètes, n'enfanta pas un vrai poème épique. Tous ceux qui prétendirent nous doter de ce genre littéraire, où le xvii® et le xvm® siècle avaient si complètement échoué, tous, qu'ils écrivissent en alexandrins ou en vers de dix syllabes, se traînèrent dans les mêmes errements. Népomucène Lemercier donna un Moïse, un Homère, un Alexandre, une Atlantiade, qui sont unis par un lien ténu, de manière à former une tétralogie. Flins chanta « Agar et Ismaêl »; Gampenon, « l'Enfant prodigue » ; Denne-Baron, « Héro et Léandre » j Luce de Lancival, « Achille à Scyros » ; Fontanes, « la Grèce sauvée »; Dumesnil, a Oreste », en quinze mille vers.

Nos poètes épiques, s*ils sortent des sujets bibliques on mythologiques, n'en restent pas moins dans le cercle de sujets où s'étaient enfermés les contemporains de Boileau.

Tardieu de Saint-Marcel chante « Charles Martel ou la France délivrée ». Gharlemagne inspire jusqu'à quatre poèmes épiques : celui de Théveneau, celui de Millevoye, celui du prince Lucien Bonaparte, enfin la « Garoléide », de d'Arlincourt, qui mêle de la plus étrange façon les dieux des Germains et les saints du christianisme. Aux périodes les plus obscures des annales, Millevoye va em* prunter le sujet d' « Alfred » ; Briffaut, celui de « Rosamonde )>. Masson célèbre les « Helvé tiens », c*est-à-dire la guerre des Suisses contre Gharles le Téméraire. Le seul de ces poèmes qui ait eu alors un grand retentissement, c'est « la Bataille d'Hastings », de Dorion, parce qu'on y releva des allusions aux projets contre T Angleterre *.

Rien de moins épique que toutes ces épopées : le sens des mœurs barbares, qui est vraiment le sens épique, y fait absolument défaut. Toutes ces œuvres ne sont qu'une imitation ou une compilation plus ou moins savante de tous les poèmes connus, depuis « l'Enéide » jusqu^à la << Jérusalem délivrée * ».

Au fond, nos lettrés ne croient pas à leurs sujets : la mythologie de la Grèce ou de la Germanie les laisse aussi froids que les légendes bibliques ou les légendes chrétiennes. Ils rédigent une épopée de la même plume dont ils écriraient une élégie, une tragédie en cinq actes ou an vaudeville. Le souffle du xviii^ siècle a desséché en eux tout enthousiasme poétique aussi bien que toute croyance religieuse. Us sont tout prêts à verser dans la

1. Et le seul qni ait une valeur réelle, c'est la Chevalerie de Greozé de Lesser, dont noas parlerons plus loin.

2. Comme le merveilleux chrétien et le merveilleux païen sont également rebattus, Lemercier essaye, après Voltaire, d'inventer des divinités nouvelles. Il tombe dans des allégories encore plus froides que celles de la Menriade, Les divinités de son Atlantiade s'appellent Théose, c'est-à-dire Dieu luimême, qu'on n'ose pas nommer par son nom? Psycholie» qui est l'intelligence universelle ; Barythée^ qui est la force d'attraction ; ProbaJtlènet qui est la force centrifuge. Ceux-ci sont enfants d'une loi générale, la gravitation universelle, qui s'appelle Nomogène. Un autre de ses Ûls, Curgire, préside à la course elliptique des astres. Les déesses Syngénie^ Lampélie et Pyrophyse représentent l'affinité, la lumière, le calorique. Les nymphes Bione et ÉUetrône personnifient la force vitale et l*électricité, et celle-ci a pour époux Pyrotone, le feu du tonnerre. La chimie vient ajouter à ce panthéon la nymphe Sulphydre. Voilà qui est propre à faire regretter les dieux de l'Olympe grec, et même la Mollesse de Boileau ou la Discorde de Voltaire.

parodié, même dans la parodie licencieuse, de l'épopée. Parny, qui a consacré un millier de vers à chanter, sous le titre bizarre d' «Isnel et Aslèga», les exploits et les amours tragiques de héros Scandinaves, est bien plus à son aise dans <c la' Guerre des Dieux » et autres pièces analogues, où la mythologie païenne et les légendes chrétiennes ne sont plus que des prétextes à polissonneries. Népomucène Lemercier, après sa tétralogie de poèmes sérieux, écrit une « Mérovéide », où sainte Geneviève est presque aussi maltraitée que Jeanne d'Arc Ta été par Voltaire. Viennet consacre vingt-cinq ans à rimer une froide plaisanterie, sous le nom de poème héroï-comique : « la Philippide », qui n'a pas moins de vingt-six chants. Pour s'élever à répopée, il manque aux hommes de ce siècle d'abord le respect de leurs héros.

JLa satire, la chanson, la romance. — Si Ton écrit des épopées, comme Voltaire, on fait des satires, comme Boileau ; mais, à part les ïambes énergiques ^ qu'écrivit andré CHÉNiER à la veille de monter à Téchafaud, dans la prison de Saint-Lazare; à part quelques pièces originales de JOSEPH CHÉNiER, comme « les Nouveaux Saints » ou le a Discours sur la calomnie », on s*écarte à peine des modèles légués par le xviio siècle. Il suffit de renvoyer aux pièces de Vigée, Despases, Baour-Lormian, Viennet. Celui-ci ne pouvait manquer de rimer également des épitres : elles sont adressées à Morellet, à Raynouard, à Napoléon, et cela seul nous avertit qu'elles ne datent pas de Louis XIV.

Un genre bien plus vivant, toujours français, c'est la chanson. Le xviue siècle l'avait perfectionnée : vers 1729 s'était fondée, dans une cave du carrefour Bucy, la Société

1. Cest là qu'il flétrit, avec un courage qui allait être promptement expié,

Ces porte-plumets, ces commis de carnage,

Ces noirs accusateurs Fouquiers, Ces Dumas, ces jurés, horrible aréopage

De voleurs et de meurtriers

Ces bourreaux barbouilleurs de lois, Ces vers cadavéreux de la France asservie.

A Saint-Lazare, il écrivit aussi, s'inspirant de sa propre destinée, aveo une grâce poétique et une perfection de forme qui font de cette pièce son ehef-d'œarre, l'ode de la Jeune Captive qui «ne veut point mourir encore».

du Caveau, qui, après avoir jeté un vif éclat et répandu autour d'elle une gaieté communicative, disparut en 1739. Elle se reforma vingt ans après, avec une autre génération de joyeux compères. La Révolution ne put étouffer la voix légère de la chanson : les journaux étaient pleins de couplets, que des chanteurs ambulants colportaient dans les carrefours.

Enfin, en 1806, se constitua le Caveau moderne, qui hérita de la popularité de ses aînés. Il compta parmi ses membres Barré, de Boufflers, les deux Ségur, Desprez, Armand Goufifé, Jouy et les plus célèbres de tous, Désaugiers et Déranger.

ALEXANDRE DE sÉGUR est TauteuF, entre autres œuvres, de la jolie chanson sur le Temps et l'Amour *.

ARMAND GOUFFÉ fit « le Corbillard » et « Plus on est de fous plus on rit ».

JOUY a chanté « la Sagesse » avec ce refrain : « L'excès en tout est un défaut ».

DÉSAUGIERS a pour ainsi dire immortalisé « Monsieur et Madame Denis », « Jean qui pleure et Jean qui rit », etc.

DÉRANGER n'appartient à cette période que par ses débuts. En 1810, il publiait son premier recueil de poésies; en 1812, « la Chanson des Gueux » ; en 1813, « le Sénateur », une jolie satire, et « le Roi d'Yvetot », où le public malicieux ne manqua pas de saisir le contraste entre les ambitions napoléoniennes et les goûts modestes du bon petit roi au bonnet de coton. Puis vinrent « l'Académie et le Caveau », comparaison irrévérencieuse entre les deux institutions. Les événements de 1814 et de 1815 inspirèrent à Béranger « Vieux habits, vieux galons ! » « le Nouveau Diogène », « la Politique à l'usage de Lise », « Plus de politique », qui allaient engager la chanson française dans des voies tout à fait nouvelles.

Ainsi, deux genres surtout se sont développés pendant les tragiques années de la Révolution et de l'Empire : ce sont précisément la comédie-vaudeville et la chanson. Les Picard et les Armand Gouffé furent les contemporains de

Oai, l'amour fait passer le temps, Mais le temps fait passer l'amour.

Robespierre et de Napoléon I Ils gardèrent, à travers tous les drames de la politique, les traditions de la gaieté française. Ils sont aussi nécessaires pour donner à cett^ période étrange sa vraie physionomie que les tribuns de la Montagne et que les maréchaux d'Austerlitz.

La romance sentimentale et plaintive se partageait avec la chanson joyeuse et même libertine les sympathies populaires. « Il pleut, il pleut, bergère » 1 a été composé en 1790 par Fabre d'Églantine, musique de Simon de Metz. G^est dans le fracas des batailles napoléoniennes que Ton commença à roucouler « Fleuve du Tage », et « Pauvre Lise », qui ont survécu au règne de Tépinette, du clavecin et de la harpe. Chateaubriand lui-même, avec sa romance « Combien j*ai douce souvenance », joignit sa voix à ce concerl

d^innocente poésie.

Le roman. — Le même contraste se manifeste dans le roman. Le public a du goût pour le roman de sentiment, le roman moral : il tait bon accueil à une des dernières œuvres de BERNABDm DE SAiNT-PiERfUB, « la Chaumière indienne », qui est de 1790; aux œuvres morales de Mme de genlis; à celles de n£vÉE, qui est de Técole de Bernardin de Saint- Pierre et qui nous a donné deux jolis romans, « la Dot de Suzette » (1798) et « Frédéric » (1799). Et ce môme public fait également bon accueil aux romans de Pigault- Lebrun, dont les premiers parurent en 1792 et où Ton retrouve la verve licencieuse et impie des poèmes de Parny.

Un phénomène assez curieux, c'est qu'à cette époque le roman est presque entièrement aux mains des femmes. Les deux chefs d'écoles sont Mme de genlis et Mme de stael. Celle-là ne nous a pas laissé moins de cent volumes, dans lesquels on retrouve avec quelque plaisir « les Veillées du Château » (1784) et « les Petits Émigrés » (1798). Celle-ci nous a donne « Delphine » (1802) et « Corinne ou iltalie » (1807). Et voici Mme coTTiN avec ses romans, qui ont peu de naturel, peu de style, aucune observation du réel, mais dont la sensibilité exaltée caractérise bien cette époque; Mme de charrière, d'origine hollandaise, dont les œuvres ont beaucoup de naturel, mais sont empreintes de désenchantement et même de pessimisme ; Mme de krudeneb,

d'origine livonienne, qui enchanta les femmes de France avec sa « Valérie » (1804), avant de séduire Fempereur de Russie par sa tendresse mystique; itme de souza, d'abord comtesse de Flahault, que Téchafaud rendit veuve de son premier mari et à qui nous devons « Adèle de Sénanges » (1794), « Eugène de Rothelier », « Eugène et Mathilde », deux romans où Ton trouve une peinture assez vivante de la noblesse ralliée à l'Empire; Mme de rémusat/ plus connue aujourd'hui par ses Mémoires et ses Lettres publiés de nos jours, mais qui fut célèbre alors, grâce à « Charles et Claire », aux « Lettres espagnoles » et à son livre sur rÉducation des femmes ; Mme guizot, alors Pauline de Meulan, autexir des u Contradictions » et de « la Chapelle d'Ayton » ; Mtae DE DURAS, avec ses deux romans d* « Ourika »* et « Edouard », qui portent déjà Tinfluence visible de Chateaubriand ; Mme SOPHIE 6AT, qui osa exprimer, avant George Sand, des idées assez hardies sur le rôle de la femme dans la société.

La plupart de ces romans féminins se recommandent par des qualités précieuses dans l'analyse des passions et des sentiments, par une observation assez exacte de la société contemporaine, par une sensibilité très vive et un certain naturel dans le style. Ils annoncent le grand renouvellement qu'une autre femme, en notre siècle, allait produire dans ce genre littéraire.

Déjà s^opérait dans le roman une première rénovation, on pourrait presque dire une révolution.

CHATEAUBRIAND donnait, en 1801, « Atala »; en 1802, « René»; en 1809, «les Martyrs». Le style d' Atala n'a pas la simplicité élégante des romans de Bernardin de Saint-Pierre et les caractères sont moins vrais. Cependant les imaginations de nos grands-pères furent séduites par la peinture de cette nature exotique, de ces caractères primitifs de Peaux-Rouges, que l'infatigable voyageur avait empruntés à l'Amérique. Cette langue pittoresque, colorée, de tons parfois excessifs et parfois faux, cette précision, au moins apparente, dans les descriptions, étonna et ravit les contemporains. Encore aujourd'hui les grâces de la jeune Indienne et la sauvage bonhomie du vieux Chactas nous tiennent sous le charme. « Atala » doit beaucoup à « Paul

et Virginie » ; « René », au contraire, procède du « Werther » de Gœthe. C'est la fatalité dans Tamour, c'est le pessimisme allemand, en même temps que la vague mélancolie du siècle nouveau, qui assombrit cette œuvre. Chateaubriand est un de nos premiers romanciers qui ait choisi pour sujet d'analyse un cas exceptionnel et presque anormal dans la passion ; il a voulu attrister mortellement le lecteur comme le héros même du récit. Il a introduit dans la nouvelle école française une note de mélancolie, de désenchantement et de désespérance ^ Il n'en a pas moins créé chez nous le roman personnel, qui fait de l'auteur luimême, sous un nom d'emprunt, le héros du récit. « Les Martyrs », c'est le début de notre roman historique : Chateaubriand a placé les amours d'Ëudore et de Cymodocée, à l'époque des persécutions contre le christianisme, dans le splendide décor du monde antique à son dédin et du monde barbare qui s'agite dans les marais du Nord ; si sa couleur locale est souvent fausse, il a du moins le sens des âges héroïques, et son récit est animé d'un soufÛe épique.

A côté de lui, quoique à un degré inférieur, il convient de placer xavier de uaistbb et gearles nodier.

Si les facultés d'imagination ont pu être surexcitées en Chateaubriand par ses voyages dans les deux mondes, des bords du Mississipi aux bords du Jourdain, elles ont été aiguisées en Xavier de Maistre par les pérégrinations de l'émigré, en Nodier par les hasards d'une vie mêlée, & ce qu'il prétendait^ aux conspirations contre le Directoire ou l'Empire et tracassée par la police. Aussi leurs œuvres en ont-elles gardé ce caractère viril qui manque un peu aux romans des belles dames de l'époque.

Xavier de Maistre cependant n'est pas un révolté comme Chateaubriand : c'est plutôt un résigné, un doux philosophe, un humoriste aimable. En 1794, il s'enferma d'abord chez lui et publia le charmant « Voyage autour de ma chambre ». En 1811 parut son « Lépreux de la Cité d'Aoste ».

1. L'œuvre la plus désespérée de l'époque, c'est le poème inachevé et en prose de Orainville, qui périt par le suicide, en 1805. Il est intitulé le Dernier Homme,, et nous montre, à la fin des temps, la mort triomphant du dernier couple humain, le soleil s'éteignant, et, sur les débris du monde, m levant « l'aurore de l'éternité ».

Son séjour en Russie lui inspira « les Prisonniers du Caucase » et « la Jeune Sibérienne ».

Nodier débuta, sous la Révolution, par ses « Proscrits » ; sous TEmpire, il fit le « Peintre de Salzbourg » et c< Stella ». Il a contribué à mettre à la mode chez nous ces récits très courts, où la brièveté ajoute à Tintensité de Teffet produit, et qu'on appelle nouvelles : un genre où les Français ont gardé une supériorité sur tous les autres peuples.

La erltl^ne littéraire. — JOSEPH chénier, dans son « Tableau de rétat et des progrès de la littérature franç€dse depuis 1789 », se montre un classique convaincu, parfois arriéré; impartial et bienveillant, même pour ses ennemis personnels, s'ils appartiennent à la même école que lui; mais réservant toutes ses rigueurs et presque toutes ses fureurs pour Chateaubriand, par qui a commencé la révolution romantique,

' LAHARPE publie, de 1799 à 1805, son « Cours de littérature », où il s'inspire de principes aussi étroits, montre une profonde inintelligence de la littérature antique, une ignorance complète de celle du moyen âge, des préjugés mesquins quand il lui faut apprécier celle du zvnp siècle et celle de Tépoque contemporaine.

Une critique plus originale, plus indépendante, plus large, apparaît dans trois ouvrages de Mme de stael : « TEssai sur les Fictions » (1795), « le Livre de la Littérature » (1800), enfm « TAllemagne » (1810), où Tauteur nous révèle les chefs-d'œuvre de la littérature d'outre-Rhin.

Dans la presse^ qui n'est plus qu'une presse officielle, c'est la critique classique qui domine. Dans le Journal des Débats, devenu le Journal de VEmpire, geoffrot a créé le feuilleton littéraire. Il guerroie à la fois contre les tendances romantiques et contre la philosophie du xvui* siècle. Il est si hostile à Voltaire philosophe, qu'il s'en prend même à son théâtre, qui reste pourtant le type du théâtre classique. HOFFMAN est un ennemi passionné de drame moderne, de l'imitation allemande, des « Martyrs », qu'il déclare « le mauvais ouvrage d'un grand talent », en un mot de tout ce qui est nouveau, dussault, champion plus médiocre des « saines doctrines », n'ose s'attaquer à Chateaubriand, mais déclare les livres de Mme de Staël « bons à mettre au pilon».

Les origiBes du mouTement romantique. — J'ai déjà employé plusieurs fois ces mots de classique et de roman-' tique, destinés à passionner et à diviser, comme des noms de guerre, la génération suivante. Par eux-mêmes, ils n'ont pas un sens très précis, et on peut leur attribuer plusieurs significations. Us servent surtout à désigner deux tendances dans la littérature, deux influences très diverses qui s'exercèrent, à diverses époques, sur l'esprit français. Notre civilisation procède à la fois d'origines grecques et latines, et d'origines celtiques et germaniques; dans ses périodes de renouvellement, elle se tourne tour à tour vers le Midi ou vers le Nord. Quand notre littérature s'inspire surtout des origines grecques et latines, quand elle subit surtout l'influence des littératures du Midi, italienne ou espagnole, on peut dire que le courant classique domine chez nous. Quand elle s'inspire surtout des origines germaniques et celtiques, quand elle subit surtout Tinfluence des littératures du Nord, anglaise, allemande, Scandinave, on peut dire que c'est le courant romantique qui l'emporte. Or la période révolutionnaire et impériale, dans les lettres comme dans les arts, est surtout classique : on pourrait dire pseudo-classique, car elle n'a qu'une entente bien imparfaite des civilisations antiques. Cependant on vit se préparer dès lors et s'accentuer le mouvement romantique. C'est d'abord vers le nord celtique qu'on se tourna : on s'éprit des poésies des bardes de la Grande-Bretagne, retrouvées , arrangées , même inventées par l'Écossais Macpherson. Il les avait publiées en 1762 S en les plaçant sous le nom d'Ossian, un barde qui aurait été fils de Fingal, roi de Morven, aurait défendu sa patrie contre les Romains, et, comme l'Homère des Grecs, aurait perdu la vue. Ce fut la génération impériale surtout qui se passionna pour cette poésie un peu nébuleuse, et la plus classique des intelligences de ce temps, le plus Romain des Français d'alors, Napoléon, partagea l'engouement général pour Ossian et les beautés ossianiques. Il fît traduire, ou plutôt

1. Dès 1770, Letournear en avait donné une traduction française. Puis, en 1796, Arnault avait donné une tragédie intitulée : « Oscar, fils d*Ossian • usoeiant bizarrement un nom Scandinave à un nom celtique.

imiter, l'œuvre de Macpherson par Baour-Lormian, qaî nous donna ses Poésies galliqutes (1801). Il félicita le musicien Lesueur, qui, en 1804, fit représenter à rAcadémie nationale de musique son opéra des « Bardes » ; il estimait cette œuvre « brillante, héroïque et vraiment ossianique » ; il admirait surtout la musique du second acte, qu'il qualifiait, sans songer à mal, d'inaccessible. Il fit don au compositeur d'une tabatière en or avec cette inscription : « L'Empereur des Français à l'auteur des Bardes ». MéhuI, vers la même époque, composa « Uthal » sur un libretto ossianique. Les peintres s'en mêlèrent : Girodet exposa au Salon de 1802 un tableau où l'on voyait Fingal et Ossian accueillant les ombres des guerriers français ; Gérard peignit en 1809 un Ossian qui fut acheté par le roi de Suède et périt en mer avec le vaisseau qui le portait. Ossian ût aussi la conquête de Mme de Staël, qui, à la grande indignation dé Geoffroy, assurait le préférer à Homère.

L'influence des poèmes celtiques dura peu : bien plus profonde fut celle de la littérature anglaise avec Shakespeare, avec Milton, dont l'abbé Delille paraphrasait « le Paradis perdu » ; de la littérature allemande, avec Schiller, dont on imitait « les Brigands » et dont Benjamin Constant traduisait « Wallenstein » ; avec Gœthe, que la Convention avait fait' citoyen français en même temps que Schiller; avec tous ces écrivains allemands, si originaux, Wieland, Klopstock, Werner, Jean-Paul Richter, dont Mme de Staël donnait .des analyses et des extraits dans son « Allemagne ». Mme Necker de Saussure, en 1814, traduira le « Cours de littérature dramatique » de Schlegel, où l'on trouve une critique originale de nos grands tragiques. Rien de divertissant comme les fureurs de Geoffroy, s'armant en guerre contre cette « nouvelle invasion des Barbares » et contre « la Melpomène anglo-tudesque ».

Enfin une nouvelle source de romantisme s'ouvre avec CREUZÉ DE LESSER. Il retrouve nos siècles féodaux et la grande poésie des chansons de gestes, oubliées depuis tant de siècles sous la poussière des bibliothèques. Dans son épopée de « la Chevalerie » réapparaissent le roi Arthur, la Table ronde, le Saint-Graal, Lancelot et Gauvain, Tristan et la belle Iseult, et tout le cycle des épopées bretonnes; Char-

lemagne se dresse, environné de ses paladins, et le val de Roncevaux revoit Théroïsme de Roland et la trahison de Ganelon ; Amadis de Gaule et les autres vaillants de la légende parcourent le monde à la recherche des aventures, combattant les chevaliers félons, les païens et les Sarrasins» les dragons et les monstres, les enchanteurs malfaisants. Au romancero espagnol, l'auteur emprunte le Gid et ses -exploits contre les mécréants. Ce poème de la Chevalerie, en 50 000 vers, est donc une première résurrection de notre moyen âge.

Non seulement on retrouve le moyen âge, mais on cherche à l'inventer. Le capitaine db surville, un émigré qui fut ensuite fusillé (1798), avait déjà, avec la complicité •de l'éditeur Vanderbourg, mis au jour les prétendues poésies de sa prétendue aïeule du xv« siècle, Clotilde de Surville.

Par les influences anglaises et allemandes, par la résurrection d'Arthur, d' Amadis, de Roland, du Cid, des héros de l'âge féodal, tous les éléments de la future révolution romantique sont déjà préparés.

Fécondité littéraire de la période révolutionnaire et Impériale. >- Aujourd'hui on sourit volontiers quand on entend parler des poèmes descriptifs, des poèmes épiques et des tragédies de cette période : et, en effet, dans ces œuYres, nous voyons s'accomplir la décadence des anciens genres littéraires. Les derniers héritiers de Voltaire poète achèvent de dissiper l'héritage. Mais, en dehors d'eux, que de créations originales et que de germes vivaces! Avec Alexandre Duvai, c'est le drame historique; avec Picard, c'est la comédie historique ; avec Chateaubriand et Mme de Staël, c'est le roman moderne qui commence. Chênedollé annonce de loin Lamartine, et Creuzé de Lesser « la Légende des Siècles » de Victor Hugo. La chanson ouvre ses ailes avec Oésaugiers et Béranger. Nous allons voir plus loin quel élan fut alors donné à l'éloquence, à la philosophie, à l'histoire, aux sciences politiques, aux études orientales, à l'étude des religions. Comment admettre encore que, même dans les lettres, cette période d'un quart de siècle ^t été inféconde?

20lf aVILISATION FRANÇAISE

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