IV. La tribune et la presse
L'éloquence politique. — Le fait capital de cette époque, capital dans Thistoire littéraire comme dans Thistoire politique, capital dans l'histoire du genre humain comme dans rhistolre du peuple français, c'est qu'il y a chez nous des assemblées nationales, et qu'une tribune s'y élève. A ce moment, il n'y a dans l'univers entier que trois grands peuples libres: la France, l'Angleterre, l'Amérique. Or, à la tribune de Londres ou de Philadelphie, les orateurs ne débattent que des intérêts anglais ou américains. La supériorité à la fois glorieuse et tragique de la tribune française, c'est qu'on y discute moins des intérêts que des principes : les droits qu'on y entend proclamer ne sont pas seulement les droits du citoyen français, mais les droits de V homme. Nos orateurs de la Constituante, de la Législative, de la Convention, des Conseils du Directoire, ont tous les défauts de leur temps et quelques défauts qui leur sont propres. Us sont trop imprégnés de souvenirs classiques; ils sont enclins à la pompe théâtrale et à la déclamation ; ils tombent volontiers dans les lieux communs de la sensibilité et de Isl philanthropie; ou bien leurs discours se ressentent de la violence des passions populaires et des fureurs de la rue. Considérons cependant que les idées qui nous sont aujourd'hui famihères avaient alors tout l'éclat de leur formidable non veauté, qu'elles répandaient au loin l'espérance parmi les peuples et la terreur sur les trônes. C'est avec ces discours, qui nous semblent aujourd'hui emphatiques, que nos orateurs surent se faire entendre jusqu'aux extrémités du monde, qu'ils rassemblèrent la nation française dans un élan presque unanime pour la conquête de la liberté et la défense du territoire, qu'ils imprimèrent aux armées l'enthousiasme qui enfanta les victoires, qu'ils tinrent l'Europe sous le charme ou sous l'épouvante de leur parole.
Tous les partis entre lesquels se disputa le pouvoir eurent leurs orateurs éminents. Dans la Constituante, la droite eut l'abbé Maury et le capitaine Cazalès; les partisans de la Constitution britannique eurent Clermont-Ton-
nerre, Lally-ToUendal, Malouet, Mounier; le parti populaire eut Sieyès, Bailly, Barnave, Duport, les deux Lameth, surtout MIRABEAU. Il est le plus grand de tous, le plus puissant parce qu'il se soucia le moins de la forme littéraire, parce qu'il joignit à l'élan et à la fougue, au pittoresque du langage, à la force des arguments, ce que les orateurs des républiques antiques estimaient par-dessus tout : Vaction, Qui n'a présents à la mémoire sa foudroyante apostrophe au marquis de Dreux-Brézé ; les fières paroles qu'il chargea les délégués de l'Assemblée de porter au roi après le 14 juillet ^ ; ses discours sur la banqueroute, « la hideuse banqueroute » ; sur l'intolérance religieuse et le balcon du Louvre à la Saint-Barthélémy ; sur l'égoïsme nobihaire, sur cette pQussière lancée au ciel par les Gracques mourant et dont naquit Marins ; et enfin tant d'autres harangues, tour à tour passionnées ou profondément habiles, où il défendit, suivant les nécessités et les périls du moment, tantôt le principe de la souveraineté nationale , tantôt les prérogatives essentielles du pouvoir exécutif.
Dans la Législative y dans la Convention, ce qui domine d'abord, c'est l'éloquence, colorée de passion méridionale, des orateurs girondins : Buzot, Brîssot, Guadet, Fauchet, Barbaroux, Pétion, Condorcet, Lanjuinais. C'est Isnard, qui, en 1792, brandit l'épée de la révolution universelle et montre la terre entière tressaillant au cri poussé par la France et se couvrant de combattants. C'est Gensonné, dénonçant la conspiration des rois contre les peuples. C'est surtout VERONIAUD, avec ses discours d'un patriotisme exalté jusqu'au sacrifice de sa vie et de celle de ses amis, faisant « rentrer, au nom de la loi, l'épouvante et la terreur dans ces palais dont elles sont sorties, dans les temps antiques, au nom du despotisme » ; appelant les hommes du 14 juillet et du 10 août « à piocher la fosse » des envahisseurs du territoire ; ou bien prêchant la concorde à une Assemblée déjà malade de ses divisions et s'écriant : « Périsse l'Assemblée, pourvu que la France soit libre!... »
Puis, c'est la Montagne et la furieuse éloquence des jours de grands périls : danton préchant l'audace, et, dans ses
i. « Ditet-lai bien, dites-lui que les hordes étrangères »
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périodes enilammées, faisant rugir « le canon d'alarme » et tonner « le pas de charge contre les ennemis de la patrie » ; Robespierre, en contraste si frappant avec Danton, rhéteur froid et déclamateur, mais d'une logique si redoutable, répandant tour à tour la terreur sur les têtes des modérés ou sur ceUes des exagérés ; Saint-Just, à la parole métallique et tranchante comme le fer de la guillotine; Barère, le rapporteur violent et souple des plus terribles mesures; Grégoire, Tévéque de la Montagne, le chrétien du jacobinisme; TaUien, dont Tamour pour Thérèse Ga* barras chaufiTait à blanc l'éloquence vengeresse contre le tyran de la Gonvention.
Mais peut-on leur appliquer les règles de la critique littéraire, à ces discours tragiques que pouvaient interrompre la balle de Témeutier ou la main sanglante du bourreau? Et comment juger avec les préceptes de la rhétorique ces paroles qui soulevaient et apaisaient les tempêtes?
n faudrait aussi entendre ces harangues brèves, concises, dignes de Spartiates et de Romains, que les représentants en mission et les généraux de la République faisaient retentir sur le front des troupes, sous le feu des batteries ennemies. G'est Gustine ou Merlin deThionville annonçant la fraternité aux Allemands de la rive gauche ; c'est Hoche offrant la paix à la Vendée dévastée; c'est Eléber entraînant ses troupes au delà du Rhin pour la délivrance de l'Europe; c'est Bonaparte montrant du haut des Alpes l'Italie à ses soldats; ou, à bord de la flotte, leur annonçant la conquête de l'Egypte ; ou, sur les rivages du Nil, prenant à témoin les Pyramides.
Un moment vint où un homme seul eut le droit de parler, et, dans le silence de la tribune asservie, étonna l'Europe de ses ordres du jour, de ses bulletins de victoires, de ses arrêts de mort contre les vieilles dynasties, les Hapsbourg ou les Bragance, de ses arrêts de résurrection en faveur des peuples déchus, llllyrie ou la Pologne. NAPOLÉON, que le monde écoutait dans la stupeur, fut assurément l'orateur le plus étrange qu'il eût entendu depuis Mahomet. « Bonaparte, disait alors Ghénier, ne créa pas seulement un nouvel art de la guçrre, mais une éloquence
doDt il sera toujours le modèle; qui donc a jamais su parler comme lui à des soldats? » Plus tard, Timon (Gormenin) lui fit une place à part dans son Livre des Orateurs : « Sa manière de haranguer n'a rien de semblable chez les modernes, ni dans l'antiquité. Il parle comme s'il était, non sur un tertre ordinaire, mais sur une montagne. On dirait qu'il a lui-même cent coudées de haut.... Son armée n'est pas une simple armée, c'est la Grande Armée Sa nation n'est pas une simple nation, c'est la Grande Nation. Il raye les empires de la carte. Il scelle du pommeau de son épée les nouveaux royaumes qu'il institue. n prononce sur les dynasties, au mUieu de la foudre et des éclairs, les arrêts du destin. »
Ea presse, la polémique. — Parmi les journalistes, deux surtout eurent une valeur littéraire. Dans le parti royaliste, c'est rivarol, un fougueux Languedocien, avec la verve endiablée du Midi, écrivain brillant, causeur étincelant, polémiste fin, élégant, caustique, auquel les « Actes des Apôtres « durent en partie leur succès ; dans les partis démocratiques, c'est CAinLLE deshoulins, l'ardent Picard^ si éloquent et si patriote dans « la France libre » de 1789, où il montre le grand réveil de la nation ; si violent et si haineux dans ses publications de la période suivante, où il s'attaque âprement non seulement au roi, à la reine, aux royalistes, aux constitutionnels, mais aux républicains des autres écoles, avec tant d'acharnement qu'il y gagna le surnom de « procureur général de la lanterne »; plus réfléchi, plus humain, presque héroïque, dans « le Vieux Cordelier », où il osa flétrir la tyrannie de Robespierre, fit un appel si audacieux à la clémence, répara si noblement une partie de ses torts et mérita de périr sur Téchafaud de 1794 dans la catastrophe du parti dantoniste et dans l'extermination des indulgents.
Parmi la multitude des,pamphlets du temps, l'histoire ne peut oublier celui de sietès. qui fut non seulement un écrit, mais un acte, le manifeste et le début de la Révolution; ni ceux dont rivarol harcela Necker; ni 1' u Histoire des Brissotins » de Camille desmoulins, factum meurtrier dirigé contre les Girondins.
Sous l'Empire, les écrivains politiques n'ont de liberté
que dans l'exil ; et, comme les armées impériales s'étendent des rives du Tage à la mer Baltique, il faut aller chercher l'exil bien plus loin que ne firent les protestants sous Louis XIY. Par moments, il ne leur restait guère que la Grande-Bretagne et la Russie. C'est en Angleterre que Mme DE STAËL écrivit a Dix années d'exil ». où sa haiae contre Napoléon va jusqu'à souhaiter le succès de la coalition. C'est pourtant à Paris même, en 1807, que chateaubriand avait publié dans le Mercure l'article qui commence par ces mots : « Lorsque dans le silence de l'abjection... » Napoléon se contenta de confisquer la part que récrivain avait dans le journal. Puis, quand l'Empereur lui-même eut ouvert à Chateaubriand l'Académie française, celui-ci prépara un discours de réception si hardi qu'il ne put être prononcé. Napoléon se borna encore à lui dire : « Sortez de mon Empire, si mes lois ne vous conviennent pas ». La censure continua à se montrer d'une clémence relative pour les œuvres de Chateaubriand. Son plus violent pamphlet, « Bonaparte et les Bourbons », porte une date qui luiôte le mérite du courage : 1814. Il y traite Napoléon de « parvenu, faux grand homme, Moloch, Genséric, Attila ». U ose même, oubliant le pont d'Arcole, l'accuser de lâcheté.
Nous empruntons à l'Institut de la Convention, pour désigner à l'avenir certaines branches de nos études, la rubrique désormais officielle de sciences morales et politiques. Ce sont celles qui ont pour objet Thomme considéré, soit comme individu, soit comme membre des sociétés humaines. Les principales sont la philosophie, l'histoire, la science des religions, la politique, la sociologie, la législation, l'économie politique ^
La philosophie. — La génération de la Révolution et de l'Empire, en philosophie, appartient presque entièrement à l'école qui fait dériver les idées de la sensation. Les dis-
1. Pour la législation nous renvoyons au chapitre v, et pour réoonomle politique au chapitre xin.
ciples de Locke et de Condillac, ceux qu'on appelle les sen^ sualistes, ce sont alors Destutt de Tracy S Morellet 2, Volney, Garât, Laromiguière. Comme ils faisaient profession d'indépendance en politique, Napoléon avait peu de sympathie pour eux. « Je n'aime pas les idéologues », disait-il. Il est vrai qu'il confondait avec eux tous ceux qui pensaient librement. C'est en haine de Vidéologie qu'il supprima la classe des sciences morales et politiques à l'Institut. Une autre variété d'idéologues, pour Napoléon, c'étaient ceux que nous appellerions les matérialistes : cabanis, le plus célèbre d'entre eux, publia, en 1802, ses « Rapports du physique et du moral de l'homme ' ».
Napoléon, dans le Journal des Débats, laissa Geoffroy et Dussault guerroyer contre la philosophie du xviu® siècle. Son règne coïncida, d'ailleurs, avec une renaissance des idées spiritualistes et cartésiennes.
On doit au baron de gérando, sous le titre d'« Histoire comparée des systèmes de philosophie » (1804), une vaste enquête sur les philosophies contemporaines à l'étranger, notamment celles de l'école écossaise et de l'école allemande. Mme DE STAEL, daus SOU livre « De l'Allemagne », appela également l'attention sur Kant, un restaurateur du spiritualisme, et sur Fichte et Schelling, les fondateurs du panthéisme idéaliste.
MAINE DE BiftAN, qui avait été garde du corps de Louis XVI et qui fut sous-préfet de Napoléon et député de son Corps législatif, renonça aux théories de Locke et de Condillac, qu'il avait d'abord professées. D fut un spiritualiste et revint à la métaphysique, longtemps délaissée. Cependant il ne fut pas un pur cartésien; il eut un système assez original, fondé sur l'importance qu'il donnait à la volonté, dont, suivant lui, ni Descartes ni les idéologues n'avaient tenu assez de compte. Descartes avait donné pour base à sa philosophie le fameux : « Je pense, donc je suis »;
1. Destutt de Tracy a publié les Moyens de fonder la morale (179S). Ses Éléments d'idéologie (1817-1818) appartiennent à la période suivante.
2. L*abbé Morellet publia, en 1796, son Apologie de la philosophie contre ceux gui l'accusent des maux de la Révolution.
3. Plus tard, sous la Restauration, il devait revenir aux doctrines spiritualistes sur Dieu et T&me : en 1824, il publiera la Lettre sur les causes prt^ mières, qui est une sorte de palinodie.
Maine de Biran disait plutôt : « Je veux, donc je suis ». D'après lui, « être, agir, vouloir, sous des noms différents, c'est une seule et même chose ».
ROTER-COLLARD, nommé professeur à la Faculté des lettres de Paris en i809, restaura le spiritualisme dans renseignement de la Sorbonne. Il se donnait volontiers pour un disciple de Maine de Biran. « C'est notre maître à tous », disait-il. En réalité, il dut beaucoup, comme plus tard Cousin, aux philosophes de Técole écossaise, Roid et Dugald- Stewart * : ceux-ci avaient fait de la psychologie leur étude principale et avaient porté à un degré jusqu'alors inouï la précision dans l'analyse des phénomènes de l'âme, idées, sentiments, volontés. Royer-CoUard a peu écrit, mais il eut une grande influence sur la jeune génération : il fut le maître de Cousin, Joufîroy, Damiron.
Au-dessous des hautes régions métaphysiques de la philosophie, il faut signaler deux œuvres remarquables de RERNARDIN DE SAINT-PIERRE : <c la Nature de la Morale » ("1798), et surtout le beau livre des « Harmonies de la Nature » (1796), qui, à certains égards, est un brillant développement de l'argument si cher à l'ancienne école spiritualiste, celui des causes finales.
L'histoire. — Les périodes de la Révolution et de l'Empire ne furent guère favorables à l'histoire : pendant la première, on vécut une histoire si terrible que peu d'hommes se soucièrent de remonter dans les siècles écoulés ; pendant la seconde, on n'eut pas assez de liberté : Napoléon accusait Tacite d'avoir calomnié les empereurs romains, et il ne se souciait pas de voir un Tacite grandir sous son règne.
On fît peu de voyages en Grèce, et on ne songeait pas encore à y exécuter des fouilles. C'est aux Allemands, à Lessing, à Winckelmann, qu'on laissa la gloire de renouveler l'archéologie hellénique. De même, c'est un Allemand, Niebuhr, qui, en ISli, dans sa magnifique « Histoire romaine », appliqua sa critique sagace et ingénieuse aux origines de Rome. On ne peut guère citer chez nous, pour
1. Reid avait publié, en 1764, ses Recherches sur l'entendement humains en 1785-1788, son Essai sur les facultés de V homme, Dugald-Stewart avait donné, en 1792, sa Philosophie de l'esprit humain; en 1793, sa Philosophie morale; en 1810, ses Essais philosophiques.
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les études classiques, que r« Histoire critique de la République romaine » (1807) de LÉVBsauE et les « Recherches sur rhistoire ancienne » (1814) de volney.
De même la Révolution, en dispersant les ordres religieux, avait interrompu le yaste travail d'enquête sur nos origines nationales qu'avaient commencé les bénédictins, et rinstitut de France n'était pas encore en mesure de le reprendre. On se ne souciait pas d'exhumer les vieilles chroniques, de déchiffrer les chartes. Une certaine indifférence, même un certain dédain, planait sur ces siècles, considérés comme infectés de royauté, de féodalité et de monachisme. On n'avait point le goût des recherches patientes et désintéressées de l'érudition ; on préférait les généralités philosophiques et politiques. Cependant il faut signaler : de OâUNOU, r« Essai sur la puissance temporelle des papes » (1810); de sismondi, Tu Histoire des républiques italiennes », commencée en 1807, et I'm Histoire des littératures du midi », commencée en 1813; de ginguené, r« Histoire littéraire d'Italie » (1811-1819); de hichaud, r« Histoire des Croisades », dont le premier volume parut en 1811, en même temps que les premiers fascicules de sa « Biographie universelle » ; de lacretelle, 1' « Histoire de France pendant les guerres de reUgion (18i4); de jat, «le Ministère du cardinal Richelieu » (1815).
L'histoire du xvm« siècle, qui, pour nos pères, était de l'histoire presque contemporaine , attira bien plus leur attention, jay et daunou en retracèrent le tableau littéraire (1810), et lacretelle, professeur à la Sorbonne, les événements politiques (1808). ?h. de ségur raconta le règne de Frédéric- Guillaume II, roi de Prusse (1800), et michaud r« Histoire de l'empire de Mysore », alors très populaire chez nous, à cause des luttes soutenues contre les Anglais par nos alliés les sultans Hyder-Ali et Tippo-Saëb. rtjlhiére publia, en 1796, ses u Anecdotes sur la révolution de Russie », dont l'ancien gouvernement, à la prière de Catherine H, avait interdit l'impression, et fît « l'Histoire de l'anarchie de Pologne » (1807). On pourrait de ces deux ouvrages rapprocher ceux de lesïïr : « Tableau des progrès .de la puissance russe » (1807) et « Histoire des Cosaques » (1814), si les préoccupations politiques ne l'avaient emporté
chez lui sur là véracité de rhistorien et s'il n'avait commis un véritable faux en insérant dans le premier de ces ouvrages le prétendu Testament de Pierre le Grand.
Ce qui a le plus occupé cette génération, c'est ellemême. L'histoire de la Révolution s'ébaucha pendant les années mêmes de la Révolution. En 1790, deux amis de la liberté tracent une esquisse de ses débuts. L'« Almanach historique de la Révolution française pour l'année 1792 » y ajoute quelques scènes. En 1793, un poème épique du citoyen Pages la célèbre en dix chants et Lorenz la raconte en latin à Strasbourg. En 1796, Fantin Désodoards a la prétention d'en donner une « Histoire philosophique », qui est tout imprégnée des idées girondines, et le poète Pages en écrit « l'Histoire secrète ».
L'histoire de cette grande époque a donné naissance à des œuvres plus célèbres; mais ce sont des apologies, non des récits; ceux qui les ont écrites sont avant tout royalistes, constitutionnels, girondins, etc. ; et, pour la plupart, ils les ont publiées dans l'émigralion ou dans l'exil. Dans le camp royaliste, nous avons les « Considérations sur la Révolution française », de mallet du pan (1793), et les « Considérations sur la France », de joseph de maistre (1796). mounier exprime les désillusions des constitutionnels de Técele anglaise dans ses « Recherches sur les causes qui ont empêché les Français d'être libres » (1792). garât, organe des déceptions girondines, publie ses « Considérations et mémoires sur la Révolution » (1792-1795). Un peu à l'écart des partis, negker donne son traité « De la Révolution française » (1796). chateaubriand esquisse son « Essai sur les révolutions » (1797). Mme DE STAËL, dans plusieurs écrits de circonstance, prélude à ses « Considérations sur la Révolution française », qui ne pourront être imprimées qu'en 1818.
En 1801, il se fait une tentative sérieuse pour raconter ces annales si récentes : Lacretelle, Beaulieu, Toulongeon, Bertrand de Molle ville, publient chacun une « Histoire de la Révolution ».
A partir de l'année 1801, on ne voit presque rien paraître en France sur ces événements. Les acteurs du grand drame se recueillent dans leurs souvenirs, leurs regrets ou leurs remords, ou, s'ils rédigent leurs Mémoires, les tiennent
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secrets. On sent que le nouveau gouvernement est peu favorable à toute tentative de ce genre : en 1810, le conventionnel Paganel s'étant avisé d'imprimer ses Mémoires, l'édition est saisie et mise au pilon. Dès lors, le silence se refait pour près de vingt années.
Pour l'histoire militaire, on ne peut guère citer chez nous qu'une Lettre de paul de ségur sur la campagne de Macdonald (1802) et l'importante « Histoire des guerres de la Révolution » par jomihi (1806). L'Empereur, ici encore, prétend être le seul historien comme le seul orateur et presque le seul acteur. Ceux qui voulaient s'instruire de nos gloires militaires n'avaient qu'à lire ses Bulletins.
L«s études orientales. — Si nous avons fait peu de progrès, à cette époque, dans la connaissance de l'antiquité grecque et romaine, il n'en est pas de même pour les antiquités de l'Orient. En 1795 s'est fondée l'École des langues orientales. En 1798, une armée française a mis le pied sur cette terre d'Egypte, si mystérieuse encore et que, dès l'antiquité, on appelait la « mère des religions ». Nous avons occupé jusqu'en 1801 l'ancien empire des Pharaons. Les savants de notre Institut d'Ég3rpte ont exploré en tous sens notre conquête, et, sans pouvoir encore déchiffrer les caractères hiéroglyphiques, ont copié beaucoup d'inscriptions et collectionné de curieux monuments, comme le fameux Zodiaque de Denderah. En 1803, sylvestre de sact avait commencé à étudier les caractères cunéiformes de la Perse. Il avait publié, en 1799, les « Principes de grammaire générale », donné en 1810 sa Grammaire arabe, fait connaître les géographes arabes Ibn-Haukal et Abd-AUatif, le fabuliste hindou Bidpaï. Le sanscrit, cette langue sacrée de l'Indoustan, faisait la préoccupation de nos érudits : CHÉZT traduisait, en 1814, un fragment du grand poème sanscrit, le Rdmdyana. Toutes ces vieilles civilisations ne faisaient encore que s'entr'ouvrir pour nous, et on ne pouvait même pressentir les magnifiques progrès que devait accomplir, en notre siècle, la science de l'Orient.
L.a selenee des relig^ions. — Le peu que l'on connaissait déjà des cultes et des civilisations anciennes permettait de traiter la question de l'origine des religions avec plus de précision et de méthode que n'avait pu le faire Voltaire;
mais c'était toujours Tesprit du xyiip siècle qui dominait dans ces études, c'est-à-dire un esprit hostile au catholicisme. En 1791, VOLNEY, fort de ses voyages en Orient et de ses études sur les langues orientales, publiait « les Ruines », où, dans le décor imposant des cités mortes, il fait comparaître les fondateurs de toutes les religions, se plaît à les mettre en contradiction et à montrer Pinfinie division des croyances en sectes rivales. En 1793, comme pour abroger la morale chrétienne, il formulait celle de « la loi navurelle ». En 1795, dupdis, dans son « Origine de tous les cultes », assignait à tous, même aux rites et aux symboles du culte catholique, une origine astronomique, voyant jusque dans la tonsure des prêtres une image du soleil et dans la vie du Christ une série de mythes solaires. En 1806, il essayait une explication du Zodiaque de Denderah : il tendait à reculer dans une antiquité prodigieuse les débuts de la civilisation égyptienne et à infirmer ainsi la chronologie de la Bible. A peu près dans le même esprit, DESTUTT DE TRACY, cu 1804, faisait paraître un ouvrage qui porte ]e même titre que celui de Dupuis, et dulaure (1805- 1806) entreprenait « l'Histoire des différents cultes ».
C'est pourtant presque dans le même temps, entre l'époque où Bonaparte proclama la liberté du culte catholique et celle où Napoléon fît bénir sa couronne par le pape, que CHATEAUBRIAND pubHa «le Génie du Christianisme» (1802). Ù révéla presque aux croyants eux-mêmes leur religion. L'enseignement religieux du xvm« siècle avait été un peu étroit et sec, comme la critique de son ennemi Voltaire : Chateaubriand fut un apôtre et un artiste ; il sut dégager la haute poésie, à la fois sublime et touchante, que recèlent les dogmes, les symboles, les pompes du catholicisme : il nous attendrit avec la description des processions et des fêtes de village.
Les Dupuis, les Volney, les de Tracy, pour nier l'originalité du christianisme, s'étaient étudiés à montrer lai coïncidence des fêtes chrétiennes avec les époques de Tannée astronomique; Chateaubriand s'empara de leurs observations, mais pour donner aux pompes de la religion des origines plus augustes, une majesté plus imposante et en sens plus profond : il entoura la Fête des trépasses de
toutes les tristesses.de réquinoxe d'automne, convia Tâme assombrie par la mort de la nature à saluer dans le berceau de Noël à la fois la naissance du divin Enfant et la naissance de l'année nouvelle, entoura la Pâques triomphante du Christ de toutes les splendeurs d'avril, le mois des Ûeurs et des chants d'oiseaux. Il fit du christianisme une chose qui enveloppe et pénètre l'homme, fait vibrer en lui toutes les fibres morales et physiques, l'émeut à la fois par les mystères d'une religion révélée et par les prestiges d'une religion de la nature. Par son livre, Chateaubriand devenait le collaborateur de Bonaparte dans la restauration des autels ; celui-ci rouvrait les églises et celui-là les emplissait de fleurs et les inondait de lumière ; le poète donnait une âme populaire à ce culte dont le conquérant voulait refaire un culte officiel.
lies théories politiques. — La Révolution avait proclamé la souveraineté populaire, et Napoléon, en restaurant un trône, affectait de le fonder sur celle-ci. D'autres poursuivaient une restauration plus complète du passé, ou plutôt, en restaurant les institutions d'autrefois, ils entendaient leur donner une logique, une rigueur, un caractère absolu qu'elles n'avaient jamais eus. A la souveraineté populaire, même à toute monarchie fondée sur elle, même à l'ancienne monarchie de droit divin, limitée, en théorie, par une sorte de droit national, ils opposaient une monarchie où le droit divin développait toutes ses conséquences; car ce même principe, qui soumettait les sujets au roi, soumettait le roi au pape, le « vicaire de Dieu sur la terre ». A la papauté limitée par le droit des conciles, ils opposaient la papauté absolue et infaillible. A l'ancienne Église gallicane, hésitante entre ses deux chefs, le pontife de Rome et le roi de France, ils opposaient une Église uniquement soumise au premier et purement ultramontaine. Ce sont ces principes que JOSEPH DE MAiSTRE devait plus tard formuler avec tant d'éclat. Ils sont déjà en germe dans les écrits de bomald «la Théorie du pouvoir politique et religieux » (1796), « les Lois naturelles de l'ordre social » (1800), la « Législation primitive « (1802), et dans les premières œuvres de Joseph de Maistre lui-même : « Considérations sur la France » et « Principe générateur des constitutions » (1810). C'est en
plein triomphe de la démocratie, soit sous la république du Directoire, soit sous le césarisme plébiscitaire, que se formulait ainsi la restauration d'une monarchie plus logiquement despotique que celle de Louis XIV, et d'une papauté telle que l'ont imaginée, sans pouvoir jamais la réaliser, les plus ambitieux des grands papes du moyen âge. Vahsolutisme en politique, Vultramontanisme en religion, la raison, cette orgueilleuse, humiliée sous le joug de Yautorité : tel est le dernier mot de cette nouvelle école politique.
Lef» théories soeiales. — Pendant la Révolution, quand des catégories nombreuses de propriétés étaient atteintes par la loi, il n'est pas étonnant que le principe même de la propriété ait pu être mis en discussion. Les uns, sous l'influence des souvenirs de la république égalitaire de Sparte et des rêveries égalitaires de Platon, les autres, obéissant simplement à leurs convoitises, à leurs appétits, à l'envie de ceux qui ne possèdent pas contre ceux qui possèdent, parlaient d'un nivellement général, bbissot, le futur Girondin, l'avait justifié d'avance dans ses « Recherches philosophiques sur le droit de propriété et le vol )>, publiées en 1780. Un autre Girondin, rabaut, dans la Chronique de Paris f proposait en 1792, comme le but final de toutes les lois révolutionnaires, d'obtenir un partage égal des fortunes; pour prévenir le rétablissement de l'inégalité, on aurait fixé le maximum de ce qu'un citoyen pouvait posséder. RŒDERER, dans le Journal de Paris, combattit ces doctrines comme tendant à établir, non pas « l'égalité dans, l'abondance, dans la richesse, dans la prospérité générale, mais l'égalité dans la misère, l'égalité dans la famine, l'égalité dans la ruine universelle ». Elles furent discutées ardemment dans les clubs. Le superflu des riches devait leur être enlevé pour former le nécessaire des pauvres. C'est par une sorte d'application de ces théories qu'à trois reprises la Convention ou le Directoire décrétèrent les emprunts forcés sur les riches.
Cependant la Convention recula devant les conséquences des principes formulés par quelques-uns de ses membres. Cette assemblée, qui avait augmenté en France le nombre des propriétaires, ne pouvait penser à détruire la propriété.
Le décret du 48 mars 4793 porta la peine de mort contre quiconque oserait proposer une loi agraire. La Constitution de 1793 définissait ainsi la propriété : « le droit qui appartient à tout citoyen de jouir et de disposer de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie ». Dans celle de Tan III, on lit : a C'est sur le maintien des propriétés que reposent la culture des terres, toutes les productions, tout moyen de travail, et tout l'ordre social. »
Babeuf et les Babouvistes. — Les idées que nos Assemblées refusaient d^appliquer furent reprises par quelques sectaires, babeuf avait emprunté son prénom de Gracchus à un célèbre agitateur romain, et la plupart de ses théories au « Code de la Nature » de Morelly. Il s'associa avec des hommes du parti terroriste, laissés sans direction après la chute de Robespierre et dont les doctrines dépassaient étrangement celles des Jacobins. C'étaient surtout Darthé, le Toscan Buonarotti, Antonelli, ancien juré du tribunal révolutionnaire, Sylvain Maréchal, l'auteur du <c Dictionnaire des Athées » et du « Dernier Jugement des Rois ». Avec eux, il publia des journaux socialistes, fonda le Club du 'Panthéon ou Société des Égaux, groupa autour de lui les débris des factions robespierriste et hébertiste, et conspira contre le Directoire. Après avoir renversé celui-ci, on devait exterminer les opposants, distribuer gratuitement les vivres sur les places publiques, partager entre les ce défenseurs de la patrie » les biens des « ennemis du peuple », loger dans les maisons de ceux-ci les citoyens sans asile. Ensuite on mettrait en commun toutes les propnétés, en vertu de cet axiome : la terre n'est à personne, les fruits sont à tout le monde. Tous les citoyens mangeraient à des tables communes. Cette conspiration fut découverte. Babeuf et Darthé furent exécutés, cinq de leurs complices déportés. Les idées socialistes disparurent de la scène, et ce n'est pas sous Napoléon qu'elles pouvaient relever la tête.
Antres écoles socialistes. — Cependant deux chefs des écoles socialistes du xix« siècle étaient déjà à l'œuvre. POURiER, né à Besançon en 1772, publiait, en 1808, son premier ouvrage : « La théorie des quatre mouvements et des destinées sociales ». Le comte de saint-simon, né à Paris
R. Civil, comtemp. i3
en i760, écrivait, sous TEmpire, plusieurs ouvrages *. Toutefois les écoles fourriériste et saint-simonienne n*ont encore pris aucun développement.
Le Halthusianlsme. — A Thistoire des théories sociales, on pourrait rattacher F « Essai sur le principe de la population », publié en 1798 par l'Anglais malthus et bientôt traduit chez nous. Malthus, attribuant tous les maux de l'humanité à l'excès de population, engageait ses contemporains à y remédier en diminuant les mariages
Ouvrages a consulter. — Outre les Histoires générales de la littérarature française, notamment A. Petit de JuUeville, t. VI et Vil : — M. J. Chénier, Tableau de la littérature française (1815). — Merlet, même titre. — Geruzez, La litt. sous la Jiév. française. — Jullien, Hist. de la poésie au temps de V Empire. — Paul Albert, La litt. française au xix* siècle^ les origines du romantisme. — Welschinger, Le théâtre de la Révolution et La censure théâtrale sous le /•' empire. — Jauffret, Le théâtre sous là Révolution. — Alfred Copin, Talma et la Révolution. — Vauthier; Essai sur Népomucène Lemercier. — Lamartine, Les hommes de la Révolution^ Mirabeau, Vergniaud, Danton.
— Aulard, Les orateurs de la Constituante, de la Législative, de la Convention. — J. Clarelie, Camille Desmoulins. — Cormenin, Le Livre des Orateurs. — Lanzac de Laborie, Mounier. — Sainte-Beuve, Chateau-
briand et son groupe littéraire sous VEmpire, et, de plus, Portraits^ LunaiSt Nouveaux lundis, — J. F.
Boissonnade, La critique littéraire sous le premier Empire. — Cuvillier- Fleury, Etudes historiques et litté' raires.
P. Janet, ffist. des sciences politiques. — Cousin, Cours d'hist. de la philosophie moderne. — Franck, Dictionnaire des sciences philosophiques.
— Papillon, Mis t. de la philosophie moderne, — Damiron, Essai sur Vhist. de la philos. — ïhurot, Jntrod.
à l'étude de la philos. ^1830). — J, Gérard, Maine de Biran. — Picavet, Les Idéologues. — A. Sadre, Hist. du communisme. — Advielle, Babeuf et le babouvisme. — Am. Le Faure, Le socialisme pendant la Révol, fr. — P. Janet, Les origines du socialisme contemporain : la propriété pendant la Révolution française. — E. Faguet, Questions politiques et ' problèmes politiques du tempspréseni.
1. Tels que la Lettre d'un habitant de Genève, Vlntroduction aux travaux scientifiques, la Science de Vhomme, la Gravitation universelle^ la Réorga» nisation de la société européenne.