‹ Histoire de la civilisation française (volume 3)Chapitre 54 sur 185 · IV. — La victoire fournira le bronze · texte numérisé non relu

IV. — La victoire fournira le bronze

VL — La statue aura quinze mètres on quarante-six pieds de hauteur.

Notons le décret du 10 janvier 1794, rendu sur la proposition de Grégoire^ et ordonnant que désormais les inscriptions des monuments publics ne seront pins en latin, mais en français.

comme les idées de la Révolution ou les guerres de TEmpire. On n'a qu'un mot à la bouche : grand. On est la Grande Nation, la Grande Armée, et Napoléon dessine un plan de la Grande Capitale, dont la réalisation n'est pas complète après quatre-vingts ans de richesse et de travail. Il voulait faire de Paris la métropole du monde, « quelque chose de fabuleux, de colossal, d'inconnu jusqu'à nos jours ». n traçait une avenue, la Voie impériale, qui, en ligne droite, allait de l'arc de triomphe (en projet) de la barrière du Trône à l'arc de triomphe (en construction) de l'Étoile. Il voulait édifier un palais, celui du quai d'Orsay (depuis, la Cour des comptes), qui eût été comme une splendide caserne pour les ambassadeurs de tous les pays. Il eût voulu que tous les rois, le pape lui-même, eussent à Paris un palais, comme Louis XIV avait amené tous les grands seigneurs à se construire un hôtel à Versailles. Ses musées auraient pris la place de tous les musées de l'Europe, dépouillés à leur profit de leurs chefs-d'œuvre. Le palais de son fils, le roi de Rome, eût été comme une ville immense, une résidence babylonienne ou pharaonique, s'étendant de l'Étoile au bois de Boulogne, couvrant de ses édifices les hauteurs de Passy et de Chaillot, la plaine de Vaugirard et de Grenelle : la Seine y eût joué le rôle d'un ruisseau dans un parc princier ; les anciennes demeures royales n'auraient été que les communs du palais nouveau : la Muette eût été sa vénerie et Bagatelle son rendezvous de chasse. Pour réaliser ces plans, auprès desquels ceux de Louis XIV eussent paru mesquins, il a manqué à Napoléon ce qui a été si largement accordé à Louis XIV : le temps.

Parmi les architectes dont l'Empereur put disposer, on trouve au premier rang Percier, Fontaine, Raymond, Chalgrin, Lepère, Gondouin, Vignon, Poyet, Brongniart, Bonnard, Gauche, Beaumont, Cellerier.

Les arcs de triomphe, les colonnes.— PERCIER et FONTAINE étaient des hommes nouveaux. Ils avaient étudié ensemble à Rome et en étaient revenus enthousiastes de l'antiquité. De retour à Paris, en 1792, ne trouvant aucune commande de monuments, ils se résignèrent à faire des dessins pour un fabricant de meubles, et c'est alors qu'ils créèrent, sur

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des modèles antiques, le mobilier républicain, qui fit fureur non seulement à Paris, mais en Espagne, en Allemagne, en Pologne, en Russie. Connaissant à fond la théorie aussi bien que la technique de leur art, ils publièrent le « Recueil des décorations intérieures », Ils crurent un moment toucher au but de leurs plus hautes ambitions : dans un concours ouvert pour la construction d'une salle d'assemblée nationale, leur projet fut classé le premier. L'Empire en empêcha la réalisation. Bientôt Napoléon leur offîrit un magnifique dédommagement : il les chargea de restaurer les Tuileries, de continuer le Louvre, de faire disparaître ce dédale de ruelles et de masures qui encombrait l'espace entre les deux palais, de percer la rue de Rivoli, de réparer les châteaux de Fontainebleau, d'achever ceux de Saint-Cloud et de Gompiègne, d'ériger la fontaine de Desaix sur la place Dauphine, et enfin d'élever l'Arc de triomphe du Carrousel, dédié « à la gloire de nos armées», et sur lequel devaient figurer les chevaux de bronze enlevés à Saint-Marc de Venise. Us conçurent cet arc comme une copie presque exacte de l'arc de Septime- Sévère à Rome. Ils furent, à eux deux, comme le Mansart du nouveau Louis XIV : on leur demanda les projets de décorations et de fêtes pour le sacre de l'Empereur et son mariage avec Marie-Louise. C'étaient eux qui devaient construire le palais du roi de Rome.

Un décret de 1806 ordonna l'érection d'un autre arc, l'Arc de triomphe de VÉtoile, celui-ci dans des proportions colossales, en un point qui domine à la fois la plaine de Paris et la plaine de Boulogne et qui devait être le centre d'une étoile de boulevards et d'avenues. L'exécution fut confiée à batmond et châlgrin. Ils s'entendirent sur la forme générale de l'édifice, mais non sur le motif de décoration. Le premier voulait entourer le monument de colonnes supportant des statues ; le second entendait réserver les surfaces planes pour y appliquer des bas-reliefs. Châlgrin resta seul chargé des travaux: à sa mort, en 1811, le monument se dressait déjà à la hauteur de 5 mètres 40. GOUST, qui continua l'œuvre jusqu'en 1814, l'éleva jusqu'à la naissance du grand cintre. Puis, à la Restauration, pendant neuf années, les travaux restèrent interrompus.

En i806 fut décrétée l'érection de la Colonne Vendôme^ dont le bronze fut fourni par les canons pris à rAutriche. LEPÊRE et GONDOUiN s^inspirèreut de la colonne Trajane à Rome. Autour de la colonne montèrent en spirale, dans une suite de bas-reliefs, les bataillons victorieux, jusqu'aux pieds de la statue, qui représentait Napoléon en costume de législateur, sous le manteau d'hermine, et le laurier au front. En 1810 eut lieu l'inauguration du monument.

A Boulogne-sur-Mer, labarre avait commencé, en 1804, la Colonne de la Grande -Armée, qui ne fut achevée qu'en 1841.

Le Temple de la Gloire.— En 1806 encore, le 2 décembre, dans un décret daté de Posen (Pologne), Napoléon ouvrit un concours d'architectes pour le Temple de la Gloire. « A l'intérieur, portait le programme rédigé par l'Empereur, seront inscrits sur des tables de marbre les noms de tous les hommes, par corps d'armée et par régiment, qui ont assisté aux batailles d'Ulm, d'Austerlitz et dléna, et, sur des tables d'or massif, les noms de tous ceux qui sont morts sur les champs de bataille. Sur des tables d'argent sera gravée la récapitulation, par département, des soldats que chaque département aura fournis à la Grande- Armée. Autour de la salle seront disposés des bas-reliefs où seront représentés les colonels de chacun des régiments de la Grande-Armée, avec leurs noms. Ces bas-reliefs seront faits de manière que les colonels soient groupés autour de leurs généraux de division et de brigade, par corps d'armée. Les statues en marbre des maréchaux qui ont commandé des corps ou qui ont fait partie de la Grande Armée seront placées dans l'intérieur de la salle. » Cent vingt-sept projets furent adressés à l'Institut. Napoléon se les fit envoyer à Tilsitt, où il dictait alors des lois à la Russie et à la Prusse. Il fît choix du projet de viGNON, bien qu'il n'eût pas été classé par l'Institut en pre mière ligne. U répondait mieux à l'idée romaine que l'Empereur s'était faite de l'édifice. « C'est un temple que j'avais demandé, disait-il, et non une église. » Du camp de Finckenstein, il complétait ainsi ses instructions à l'architecte : « Dans un temple qui doit durer des milliers d'années, écrivait-il, il faut chercher la plus grande solidité

possible. 0 En fait de matériaux, il ne voulait pas de bois, mais du fer et du granit pour l'extérieur, du marbre pour Tintérieur. Sur le fronton devait étinceler cette inscription : « L'Empereur Napoléon aux soldats de la Grande- Armée ». On sait que cet édifice se compose d'une partie massive, qu'on appelle la cella, entourée de 54 colonnes de quinze mètres de haut. En 1814, la cella et les colonnes étaient presque terminées; il ne manquait que la frise, le fronton, la toiture, quand survint la Restauration. Elle fit du Temple de la Gloire l'église royale de la Madeleine.

Palais et édlflces publics. — Pour faire pendant, de l'autre côté de la Seine, à la colonnade de ce temple, POTET, en 1807, fut chargé de terminer le monument du Corps législatif, Gisors et Lecomte en avaient construit la salle; Poyet éleva le large perron et les douze colonnes monumentales qui supportent le fronton triangulaire.

C'est encore un temple antique, avec une colonnade, cette Bourse que brongniart fut chargé de construire sur l'emplacement du couvent des Filles de Saint-Thomasd'Aquin. Il mourut en 1813, et eut pour successeur labarrb. Le monument ne devait être inauguré qu'en 1826.

En 1810, un concours fut ouvert pour l'érection des deux palais du quai d'Orsay : Tun pour les Affaires Étrangères, l'autre pour loger les ambassadeurs des puissances : c'est BONNARD qui fut chargé de la construction; mais les travaux, interrompus en 1810, ne furent achevés que sous Louis-Philippe *.

En 1808, sur les terrains appartenant autrefois à l'abbaye Saint-Victor, gauche éleva l'entrepôt des vins de Bercy. En 1810, un décret prescrivit la construction de cinq abattoirs à Paris : Gauche se chargea de celui de Grenelle; les autres furent bâtis par Petit -Radel, Poitevin, Happe et Vautier, Leloir.

En 1801, BEAUHONT avait construit, au Palais-Royal, la salle des séances du Tribunat, cellerier avait commencé l'appropriation de l'hôtel Soubise, qui devint le palais des

1. De ces deux édifices, Tun est aujourd'hui le palais des Affaires Etrangères; l'autre, qui renfermait la Cour des Comptes et le Conseil d'État, a été incendié par la Commune en 1871.

Archives nationales. Le même architecte dota Pans, en 1807, du théâtre des Variétés, où reparaît, dans deâ proportions plus modestes, la colonnade. Il éleva le théâtre de Dijon. PETB£, en 1800, avait construit le théâtre de la Gaieté. l«s sculpteors français. — Le retour à la statuaire classique, inauguré sous Louis. XVI par Roland, s'accentua naturellement à la période suivante, roland fît, en 1793, un « Peuple terrassant le Fédéralisme ». mighallon fut son émule dans le sujet de « Gaton d'Utique » : les statues colossales qu'il éleva en plâtre pour les fêtes de la Convention ne leur ont pas survécu, moitte sculpta, en 1789, « la Patrie couronnant les yertus civiques » ; en 1798, « la France appelant ses enfants à sa défense » ; puis les statues ou les bustes de Bonaparte et de ses généraux, les basreliefs de la colonne de Boulogne, giraud traita le sujet d'Achille mourant (à Aix), du Baigneur endormi, du Soldat laboureur : membre de l'Académie depuis 1789, possesseur d'une immense fortune, il voyagea en Italie, visitant des musées et faisant exécuter de nombreux moulages. Napoléon a été souvent modelé, notamment par Ramey, Bosio, Espercieux, Cartellier. Les chefs-d'œuvre de cartellier, ce sont le groupe de la Vigilance et de la Guerre, la statue de la Pudeur, celle de la Gloire, la Capitulation d'Ulm, qui est un des bas-reliefs du Carrousel. Pour le même arc de triomphe, BSPERCIEUX exécuta le bas-relief des Clefs d'Ulm; pour le Corps législatif, la Victoire d'Austerlitz. Jacques dumont fit la statue de la Liberté en 1796, le général Marceau en 1804, la Clémence et la Valeur, en 1808, pour l'arc du CarrouseL CHAUDET fît le Napoléon législateur de la colonne, et le fronton du Corps législatif, bosio entoura la colonne de ces vingt bas -reliefs qui l'assiègent de leurs batailles d'airain. Parmi ses chefs-d'œuvre, citons « l'Amour lançant des traits », et surtout « l'Amour séduisant l'Innocence ». Statuaire de Napoléon et de sa famille, il le fut ensuite de la famille royale après le retour des Bourbons, dupaty, qui était parti comme volontaire en 1790 et qui fut membre de l'Institut en 1801, s'est signalé surtout par son « Ajax poursuivi par la colère de Neptune ». lemot sculpta, en 1808, un fronton du Louvre qui a été détruit depuis, plaça sur le Carrousel le char triomphal attelé des chevaux de

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Venise, en attendant que la Restauration lui donnât à exécuter Henri IV sur le Pont-Neuf et Louis XIV à Lyon.

Les c^ands sculpteurs étrangers. — Il ne faut pas oublier Pinfluence qu'exercèrent sur notre école française ritalien Ganova et le Danois Thorwaldsen, plus célèbres alors qu'aucun des sculpteurs français de ce temps, et combien leur existence fut mêlée à notre histoire.

GANOVA, qui passa sa vie à Rome, dans d'immenses ateliers, entouré de nombreux élèves, assailli par des commandes venues de l'Europe entière, a laissé des chefsd'œuvre d'élégance et de grâce toutes classiques : « l'Amour et Psyché », <ï Thésée vainqueur du Minotaure », « Madeleine pénitente ». Il sculpta Napoléon et représenta deux de ses sœurs : Pauline Borghèse en Vénus victorieuse, et Elisa Bacciochi en Polymnie. C'est lui qui fut chargé, en 1815, de reprendre dans nos musées les chefs-d'œuvre qu'y avaient accumulés nos victoires, thorwaldsen, dont l'œuvre capitale est peut-être « l'Entrée d'Alexandre à Babylone », a exécuté les statues ou les bustes d'un grand nombre de personnages illustres de la France et de l'Europe, notamment de Poniatowski.

Caractères de la senipture. — Le goût étant au classique, Canova, Thorwaldsen, même les sculpteurs français, lorsqu'ils avaient à représenter, par exemple, un général d'artillerie, n'hésitaient pas à le déshabiller en Romain, jambes nues, casque en tête et le glaive 'court au côté.

En somme, la révolution classique de la sculpture avait été faite à la période précédente ; la révolution romantique ne fera que l'effleurer même à la période suivante. Ce qui domine dans la statuaire de l'époque impériale, c'est la science du dessin, une vigueur tempérée, une correction an peu froide.

n. La peinture, les arts du dessin.

Filiation de nos éeoles de peinture. — L'ancien régime avait légué à la période révolutionnaire et impériale tout un groupe de grands peintres ^ : David, Regnault,

1. Le goût du publie s*était si Tiolemment détourné de la peinture dee i&tes galantes, et même de la peinture de genre, que les tableaux de Wattean,

Lethière, Prud'hon, Carie Vernet. Regnault fat, pour la nouvelle génération, le maître de Guérin et de Géricault. David fut le maître de Gros, d'Isabey l'ancien, de Gérard, de Girodet, des ateliers desquels devait sortir plus tard une troisième génération, celle où dominèrent les romantiques. Il fut même le maître d'une quatrième génération : Ingres, Granet, Schnetz, Léopold Robert, David d'Angers.

Première génération s David, Rei^naalt, Lethière* Prud'iion, Carie Vernet. — Louis DAVID (1748-1825) exerça non seulement sur ses disciples, mais même sur ses égaux en âge, une grande influence. V école davidienne fut presque entièrement maîtresse pendant vingt-cinq années. David eut, dans cette période, un rôle presque aussi considérable que celui qu'avait eu Le Brun sous Louis XIV. Son tempérament, qui fut autrement fougueux que sa peinture, le jeta dans toutes les luttes de la politique. Il s'inspira d'abord des idées de 1789. Puis il fut un ardent montagnard, un fanatique partisan de Robespierre ; il parld même de « boire la ciguë avec le juste », mais il le renia après Thermidor. Il fut ensuite le peintre attitré de Bonaparte, consul ou empereur. A la rentrée des Bourbons, il fut banni comme régicide et mourut en exil (1825). Pendant la Révolution et l'Empire, il fut l'ordonnateur de toutes les fêtes, organisa les cortèges de la Convention et les pompes du régime impérial, dessina les costumes pseudo-classiques dont se décorèrent les élèves de l'École de Mars, les législateurs du Directoire, les courtisans de Napoléon.

Sa peinture est essentiellement classique; mais il ne faut pas entendre ce mot dans le sens étroit et injurieux qu'y ont attaché ensuite les romantiques. David s'appliquait avant tout à la correction du dessin : quelque costume qu'il dût ensuite donner à ses personnages, il les dessinait d'abord nus. Le reproche qu'on lui a fait d'être statuaire dans sa peinture a une part de vérité pour ses tableaux à sujets antiques, comme « Brutus après la mort

de Boucher, de Fragonard sont partout relégués dans les greniers. Greiue meurt dans robscurité et la misère, et son corps est jeté à la fosse oommune (1S05). On ne Youlait plus que de la peinture classique, dramatique, héroïque.

de ses fils », « les Amours de Paris et d'Hélène » (1789), comme les Sabines, qu'on peut considérer comme le plus typique dans cette catégorie de ses tableaux, comme « Sapho et Phaon », comme Lôonidas aux Thermopyles (1814), comme « l'Amour et Psyché », comme « la Colère d'Achille », comme « Mars désarmé par Vénus». C'est vrai, également en partie, pour son « Bonaparte au mont Saint-Bernard », où le héros, escaladant les Alpes sur un cheval fougueux, a une altitude par trop théâtrale. Mais, quand il traite les grandes scènes contemporaines, comme le Serment du Jeu de Paume (1790), le Couronnement de l'Empereur (1808), la Distribution des aigles, sa peinture a un caractère de sincérité et de réalité. Les romantiques euxmêmes auraient pu y admirer quelques-uns des mérites qu'ils revendiquaient exclusivement pour leur école : la modernité de la conception, la richesse des costumes et des draperies, le soin des accessoires. David n'est guère plus que Le Brun un coloriste, ou plutôt il Test à sa manière ; il se borne à appliquer sur son tableau la teinte qui convient ; il ne songe pas à ces jeux de lumière, à ces effets de contraste que l'on obtient en associant curieusement les couleurs, en avivant leur éclat par les contrastes des tons, en cherchant même l'harmonie dans la discordance. Les critiques qu'on a pu adresser à une certaine école classique ne peuvent s'appliquer à David : c'est un très grand peintre, un artiste de tempérament autant que de science, qui s'inspire de la nature et non de recettes d'atelier, fort au-dessus des mesquineries d'école. Son génie a plus d'un aspect : de la correction un peu raide de ses tableaux romains, de la pompe un peu théâtrale de ses tableaux où figure l'Empereur, il faut rapprocher son portrait de Mme Récamier, si gracieux, et son portrait de Pie VII, si profond et si fin, oH il semble être allé jusqu'à l'àme du pontife italien.

REGNAULT (1754-1829), dcpuis cette toile de «l'Éducation d'Achille » qui avait fait sensation au Salon de 1783, n'a point produit d'oeuvres de premier ordre. Il a plus de naturel et de facilité que David, mais il n'a pas cette ampleur de conception et le don des grandes compositions. Il a payé son tribut à la Révolution par deux tableaux :

« rAcceptatioD de la Constitution » (1789) et « la Liberté ou la Mort » (1795) ; à l'Empire, par une « Bataille de Marengo », qui est à Versailles.

LETHiÈRE (1760-1832), uu créole de la Guadeloupe, a le talent de la grande composition, mais peu de naturel. On pourrait le qualifier d'ultra-classique et d'ultra-davidieri. En 1795, il fit l'esquisse de « Virginius poignardant sa fille »; mais le tableau ne fut exposé qu*en 1831, en pleine révolution romantique. En 1801, il peignit, dans le même style, « la Mort des fils de Brutus »; en 1806, « les Préliminaires de Léoben * ».

PRUD'HON (1758-1823) échappa complètement à Tinfluence de David. Treizième fils d*un maçon de Cluny, privé d'abord de tout enseignement, dans ses essais d'adolescent, il réinventa pour ainsi dire la peinture à l'huile. Plus tard, il eut pour maître un artiste dijonnais, Desvoge. Il avait une telle facilité de conception, qu'un jour, à diner, entendant citer un vers d'Horace, il quitta la table et, en un quart d'heure, fit l'esquisse de son fameux tableau : « Gain ou la Justice et La Vengeance poursuivant le Grime ». Au salon de 1808, l'Empereur en fut si frappé, que, s'approchant de l'artiste, jusqu'alors ignoré, pauvre, délaissé, il lui remit la croix, puis le nomma professeur de dessin de Marie-Louise. Pourtant ce n'est ni dans cette toile, ni dans son « Ghrist en croix », que se révèlent les qualités maltresses de Prud'hon : le naturel, la grâce, et quelque chose de profond qui rappelle Poussin. G'est plutôt dans telle scène d'intérieur, comme la « Famille malheureuse » ; c'est dans le portrait de sa fidèle amie, Mlle Mayer; c'est dans ses tableaux mythologiques, comme « Psyché enlevée par les Zéphyrs », « l'Innocence séduite par l'Amour », « Vénus et Adonis », « Zéphyre se balançant ». C'est là qu'il fait œuvre de dessinateur impeccable, de coloriste savant et fin, d'artiste « gracieux comme le Gorrège et tendre comme Le Sueur » (Gharles Blanc).

GARLE VERNET (1758-1836), fils du célèbre paysagiste et

1 . Sous la Restauration, il produisit, outre le tableau de Virginiu» mentionné plus haut, Philoetète à Lemnos, Homère chantant^ le Jugemmit de Paris, une Messe dans les catacon^es.

père du célèbre peintre de batailles *, célèbre lui-même depuis son « Triomphe de Paul-Émile » (1787), a étéTillustrateur de l'épopée impériale par ses Batailles de Millesimo, de Mondovi, de Marengo, de Lodi, de Mantoue, de Rivoli, d'Austeplilz, de Wagram, le Passage du mont Saint-Beraard, le Bombardement de Madrid, la Revue du Carrousel, le Mameluk au combat, compositions savantes, dont la plupart décorent aujourd'hui notre musée de Versailles. Il a été aussi un merveilleux caricaturiste dans ses «Incroyables et Merveilleuses » de 1797. C'est encore le peintre des courses et des chasses, car il connaissait le cheval et le chien comme personne.

Devxième génération t Isabey» Gérard, Gros, Girodet, Gaérin. — J.-B. ISABET, ou Isabey Pancien (1767-1855), élève de David, ne procède de lui que par les côtés gracieux. Dans sa « Barque » de 1798, il y a un groupe de famiUe ravissant. Sa « Revue des Tuileries » (1801), « Bonaparte à Rouen», « Bonaparte chez l'industriel Oberkampf », forment l'œuvre d'Isabey comme peintre d'histoire. C'est surtout comme portraitiste qu'il excella. Il fit le Premigr consul à la Malmaison ^, Napoléon Empereur, l'impératrice Joséphine, le Roi de Rome, qu'il remit à Napoléon lors de son retour de l'île d'Elbe. Il fut le peintre des jolies femmes, des merveilleuses de la République et des maréchales de l'Empire, de Mmes Tallien, Récamier, d'Abrantès.

eÉRARS (1770-1837), autre élève de David, se recommande par un dessin correct, un coloris harmonieux, une grande vérité d'expression. Il peignit peu de batailles, sauf celle d'Âusterlitz ; mais des tableaux bibliques, chose assez rare à cette époque, comme « Joseph reconnu par ses frères » (i789), « Daniel défendant Suzanne » (1790); des tableaux mythologiques , comme « PAmour et Psyché » (4796), qui est son chef-d'œuvre, et « Flore caressée par Zéphyre » (1802); des tableaux d'histoire classique, comme

1, Il se eroyait inférieur à son père et à son ûls, et disait en mourant : « C*est singulier comme je ressemide au grand Dauphin, fils de roi, père de r<n... et jamais roil »

8. Sous la Restanration, il fat nommé dessinateur du cabinet du roi : fl peignit, en 1817, la Conférence de Vienne, et fit la décoration an saore dt Charles X.

« Bélisaire » et « Marius rentrant dans Rome » (1795); surtout d'innombrables portraits : toute la famille impériale, les maréchaux de l'Empire, les rois et reines de l'Europe. Nous avons de Gérard, au Louvre, une merveille, son « Portrait dlsabey et de sa fille » (1796). La partie la plus brillante de sa carrière appartient peut-être à la période suivante *, quand, après l'exil de David, il se trouva en France le représentant le plus en vue de l'école davidienne. C'est alors, en attendant l'explosion du romantisme, qu'on put lui donner les surnoms de peintre des rois et de roi des peintres.

GROS (1771-1834) fut le plus original peut-être des davidiens. Laissons ses toiles de début et arrivons de suite à ses Batailles : Combat de Nazareth, Bataille d'Aboukir, Bataille d'Eylau, Reddition de Madrid, Bataille des Pyramides, Entrevue de Napoléon et de l'empereur d'Autriche après Austerlitz, esquisse de la Bataille de Wagram, Quand, au Salon de 1804, il exposa les Pestiférés de Jaffa, ce fut une émotion prodigieuse : les artistes et le public couvrirent de couronnes et de palmes la bordure du tableau, ta couleur, cette couleur qu'ont adorée les romantiques, y éclatait avec toutes ses séductions; le soleil éblouissant de l'Orient inondait certaines parties du tableau, en laissant des ombres tranchées. C'était un art nouveau qu'annonçaient ces nus d'une puissante anatomie, ce contraste des draperies asiatiques et des uniformes français, cette simplicité et cette dignité d'attitude du général en chef au milieu des corps convulsés par l'agonie. La Bataille d'Aboukir fut un autre succès. Sous l'éclat des

1. La carrière de Gérard a été coapée en deux par la chute de TEmperear, et, quoiqu'il n'ait plus été dans le mouvement à l'époque qui suivit, c'est ioi le lieu de parler d'œuvres assurément aussi grandes que celles qui les ont précédées. En 1817, il peignit le magnifique tableau de l'Entrée de Henri 1\ à PariSy puis Louis XYIII dant son cabinet (1823), Louis XIV déclarant rot d'Espagne son petit-fils (1824); le Sacre de Charles X (1829); après U révolution de Juillet, Napoléon dans son cabinet aux Tuileries (1831), le duc d'Orléans acceptant la Constitution^ VEwôlement des volontaires en 1792. Ces deux derniers tableaux sont de 1834, de même que la Peste de Marseille. En 1833, il peignit quatre belles allégories pour les pendentifs da Panthéon : la Mort, la Pairie^ la Justice, la Gloire, N'oublions pas' [deux toiles mythologiques, Daphnis et Chloé (1823), Hylas et la Nymphe (1S26), •t an tableau romain, Brutus après la mort de Lucrèce (1834).

colleurs, sous l'opulence des draperies, il y avait une vérité si frappante de dessin que Tambassadeur turc s*écria : « Quand tous ces personnages seraient nus, on reconnaîtrait facilement, ici des Turcs, là des Albanais, là des Français. » La Bataille d'EyIau étonna surtout par la tristesse de son ciel bas et gris, ses plaines de neige semées de cadavres ou zébrées de colonnes en marche, ses blessés aux chairs verdâtres, la richesse des fourrures contrastant avec l'usure des vêtements fatigués par une longue campagne, enfin l'expression mélancolique du conquérant, assombri lui-même d'une telle boucherie. Gros est le précurseur des romantiques dans V orientalisme. Un des premiers, il sut dessiner des mosquées et non des temples, des cimeterres et non des glaives, des chevaux arabes et non des coursiers du Parthénon. Ce sont déjà les « Orientales » de Victor Hugo traduites en peinture ; ce sont déjà les « Massacres de Scio » d*Eugène Delacroix et la « Smala » d'Horace Vernet. Gros est aussi le précurseur des romantiques par sa façon de traiter les sujets tirés de nos siècles à maillots de soie et à manteaux de velours : c'est déjà un tableau à la Delaroche que « François !•' et Charles-Quint visitant les tombeaux de Saint-Denis » (1812). Gros est un moderne et même un moderniste, Charles Blanc a dit de lui : « Le premier, il osa remplir ses tableaux d'uniformes, de gibernes, de chapeaux à plumes, d'épaulettes, de sabres et d'épées; mais ces objets prirent sous son pinceau je ne sais quelle tournure... Il a su les retrousser, les agiter, les tourmenter au besoin, pour leur faire jouer un rôle optique et jeter ainsi de la variété jusque dans l'uniformité de l'uniforme. » — Et, le comparant à Horace Vernet, le critique ajoute : « Laissez à Vernet les engagements d'avant-postes, les combats de tirailleurs, la reconnaissance, l'escarmouche, la bataille famiUère et bien française; mais à lui. Gros, la bataille héroïque, celle où se donnent les grands coups, celle où les peuples se rencontrent sous l'œil des conquérants, où se décide le destin des empires et le sort des idées puissantes que la marche des armées répand dans le monde I Chez Vernet, on se bat en riant et avec esprit, comme au siège de Lérida ou à Fontenoy, et il me semble que les bons mots du soldat volent avec la mitraille. Chez

Gros, la bataille en impose ; elle a des proportions homériques; ses héros sont, à leur manière, aussi beaux que les guerriers de V Iliade ou les cavaliers d'Ossian. La bataille d'Horace est un bulletin ; celle de Gros est une épopée ^. »

GiBODEt (1767-1824), élève de David, un des plus soumis à son influence et qui avait cependant Fillusion de ne lui ressembler en rien, dut sa première notoriété à « l'Assassinat de Tatius )>, qui est de 1788. Il a donné successivement € Joseph reconnu par ses frères » (1789), « le Sommeil d'Endymion (1792), « Antîochus et Stratonice », « Hippocrate refusant les présents d'Artaxercès » (1793), « Danaé » (1798), une « Scène du déluge ». Il sortit un instant des sujets bibliques et classiques pour traduire une page de Chateaubriand dans ses « Funérailles d'Atala » (1808), et raconter deux épisodes de l'épopée napoléonienne dans « Napoléon recevant les clefs de Vienne » (1808) et « la Révolte du Caire » (1810). Dans ce dernier tableau, il règne une opulence de draperies et une vivacité de mouvement qui rappellent les tableaux de Gros *.

Pierre guébin (1774-1833), élève de Regnault, est le type le plus caractérisé de l'école classique. Il en a la correction et la pureté de dessin, avec un coloris faible, une grande froideur, une pauvreté extrême dans la décoration et les accessoires. Ses sujets sont presque exclusivement antiques : « le Corps de Brutus rapporté à Rome » (1797);

1. Gros a donné le beau Portrait du général LassaUe (1812). La même amiée, il commença les peintm-es de la covpole du Panthéon, acheTées seulement en 1824, œuvre colossale, représentant les fondateurs de nos quatre dynasties, mais où la fortmie a donné à Loois XVIII la place réservée d'abord à Napoléon. Pour la Restauration, il a peint la Sortie du roi des Tuileries au 20 mars 1815 et l'Embarquement de la duchesse d'Angouléme. An salon de 1822, il eut Saûl et David, d'ane opposition si saisissante d'ombre et de couleur et d'une inspiration si tragique. Puis son génie parut décliner avec le Portrait de Charles X. En 1835, il peignit Hercule et Diomède, dont le sujet est classique, mais dont l'exécution est ultra-romantique par la fougue sauvage de l'action et la vigueur de la musculature : seulement la couleur en est détestable. Gros fut assailli de critiques passionnées et s'en désespéra : avec une énergie incroyable dans le suicide, il alla se noyer dans un étang, sous quatre pieds d'eau I

2. Â la période suivante, Girodet revint à la mythologie et à l'allégorie avec Pygmalion et Galathée (1819), qui est au Louvre, avec rjSfymen et la Fécondité, la Force, VÊloquence, tous destinés & décorer le château de Compiègne.

« Caton d*Utique »; « Marcus Sextus » (1799), histoire d'un banni romain, à laquelle les émigrés ou parents d'émigrés firent un grand succès; « Offrande à Esculape»; «Phèdre accusant Hippolyte devant Thésée » (1802); « Aurore souleva^it Céphale » ; « Andromaque implorant Pyrrhus » (1810); <c Didon et Énée ». Il ne sortit de ses sujets ordinaires que pour peindre « Bonaparte pardonnant aux révoltés du Caire * ».

Il faut signaler dans cette période les débuts de gbanet (1775-1849) et de géricault (1791-1824), qui donna ses deux belles figures du « Chasseur de la Garde impériale » (1812) et du « Cuirassier blessé » (1814)*.

mGRÉS (1780-1867) se révélait déjà par ses portraits du Premier consul et de l'Empereur, par ses tableaux « d'Œdipe et le Sphinx » (1808), « Raphaël et la Fornarina », la « Chapelle Sixtine », « Virgile lisant V Enéide », « Françoise de Rimini », « Roger délivrant Angélique' ».

On voit que la peinture de l'époque révolutionnaire et impériale eut un tout autre éclat que la statuaire.

La gravure. — Il y a peu de chose à dire de la gravure à cette époque. Le plus célèbre des graveurs de la Révolution fut DEBUcoïïRT, qui, au moyen de tirages superposés, sut obtenir des efTets qui ressemblaient à ceux du coloris, et SERGENT-MAïiDEAiT.'Par sa nature même, la gravure devait être, plus que la peinture, soumise à certaines influences de l'école de David. Elle ne produisit d'abord que des œuvres froides et compassées. Puis elle se régénéra par l'étude des maîtres graveurs italiens du xvi» siècle. Alors parurent les belles estampes de desnoyers (1779-1857), qui grava les premières œuvres d'Ingres et celles des maîtres italiens;

1. Sa Clytemnestre pounêe par Égisthe au meurtre d'Agamemnon est de 1817; mais sa période d'activité est comprise presque tout entière dans la période révolutioanaire et impériale.

*é. Au retour des Bourbons, moins par vocation militaire que par vocation artistique, par goût des chevaux et des costumes étineelants, il entra dans les mousquetaires, dont l'uniforme rouge et or séduisait son œil de peintro.

3. Ingres eut des commencements très durs. « Granet m'a conté, nous dit M. Jean Gigouz, une visite qu'il lui fit à Florence. M. Ingres^ lui ouvrant ia porte lui-môme, étendit le bras pour l'empêcher d'entrer : « Oh I n'entre pas ici, tu trouverais la misère. » Sa première femme l'aidait à vivre du produit de son aiguUle. Lai-même faisait par-ci par-là quelques petits portraits au crayon, dans des occasions, du reste, assez rares. »

234 avILISATION FRANÇAISE

de BBBVic, si habile que, d'un tableau médiocre de Callet, le portrait en pied de Louis XVI, il fit une gravure excellente; de TARDiEU, dont la facilité apparente cachait un savoir profond et une patience laborieuse. Le grand peintre pRUD'HOH fut aussi un graveur sur cuivre. Il eut pour élèves Louis copu et Barthélémy roger.

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