I. Pendant les premières années de la Révolution
La vie dans la me. — La Révolution arracha tout Paris aux salons, aux écoles, à la boutique, à ratelier,à Téchoppe, et le fit vivre dans la rue, sur la place publique, comme les cités de l'antiquité. Quand on n'était pas à son club ou dans les tribunes de FAssemblée, on emplissait le jardin du Palais-Royal, les promenades publiques, les cafés, transformés eux-mêmes en clubs. On discutait, on pérorait, on commentait les nouvelles et les papiers publics, tandis que, répandus par milliers dans les rues, les crieurs de journaux et de pamphlets assourdissaient les oreilles et emplissaient la ville d'une rumeur continue. Puis il fallait courir aux élections : élections de députés, d'administrateurs, de juges, d'évêques, de curés, d'officiers de la garde nationale.
Tout citoyen était devenu soldat, portait le fusil et les bufûetteries, manœuvrait, patrouillait, couchait au corps de garde. Les royalistes se moquaient de ce zèle militaire et faisaient des jeux de mots sur patriotisme et patrouillotisme.
u Les hommes, dit M. Yiollet-le-Duc, dans le premier transport où les mit la création de la garde nationale, ne quittent plus l'uniforme qui vient de leur être attribué 'et qu'ils tiennent pour la plus glorieuse des conquêtes. Le marchand derrière son comptoir, l'homme de loi se ren-
dant au Palais, le bourgeois en promenade, ont sur le dos rhabit bleu à revers blancs, et sont chaussés de guêtres longues. »
« Tous les valets du roi, dit Mme Gampan, de la dernière classe, furent transformés en lieutenants et capitaines. Presque tous les musiciens de la chapelle osèrent paraître, un jour, à la messe du roi en costume militaire, et un soprano dltalie y chanta un motif en uniforme de capitaine de grenadiers. Le roi en fut très offensé, et défendit à ses serviteurs de se montrer en sa présence dans un costume aussi déplacé. »
Au début de la Révolution, malgré quelques journées sanglantes, on était tout à Tenthousiasme, à la joie, à l'espérance de la régénération; on n'éprouvait que sentiments de fraternité pour ses concitoyens; on ne parlait que de liberté, égalité, bien public, et Ton commençait à remplacer Tappellation de monsieur par celle de citoyen. On dansait, sans distinction de classes, sur la place où s'était élevée la Bastille. Le patriote PaUoy, un industriel avisé, se faisait une spécialité et une fortune en débitant les pierres de la forteresse abhorrée sous la forme de réductions de la Bastille envoyées aux 83 départements, de tables de la /oi, de bonbonnières, de tabatières, de camées, edîc. Plus de laquais ni de domestiques: on n'a plus qae des frères servants, des officieux. Plus de livrées, plus d'armoiries au front des vieux hôtels, aux panneaux des carrosses : le marteau, le grattoir commentent le décret de l'Assemblée qui a déclaré la noblesse abolie.
En 1789^ la mode est aux sacrifices patriotiques, pr^ chés par les orateurs de la Constituante : sur ïautel de la patrie ou à la barre de l'Assemblée, les femmes apportent médaillons, coUiers, pendants d'oreilles, boites à mouches, boites à rouge; les hommes livrent les boucles d'argent de leurs souliers.
Le costame, le mobilier. — Les femmes portent de0 bijoux à la constitution, appelés aussi rocamboles; des bagues où est enchâssée une pierre de la Bastille; des pendants d'oreilles en simple verre, sur lesquelles est inscrit le mot patrie. Elles se parent de bouquets à la nation, c'està-dire aux trois couleurs ; leurs rubans, leurs écharpea, la
cocarde de leurs bouQ&ts, leurs souliers mêmes sont aux trois couleurs. Elles affecteut la simplicité des modes anglaises et américaines, au bien le négligé à la patriote, la toilette constitution, la redingote nationale, les bonnets aiLx trois ordres réunis, à la Bastille, à la citoyenne.
Cependant les opposantes, du moins celles qui n'ont pas émigré, résistent^ et il faut signaler la coiffure à la reine et la toilette à la contre^évolution.
Mlle Bertin fut ruinée par ce progrès de la simplicité civique ou plutôt par le dérangement de toutes les fortunes. Plusieurs de ses élèves émigrèrent et allèrent fonder dans les capitales étrangères, à Londres, à Berlin, à Saint* Pétersbourg, des magasins de modes. En novembre 1790, le Cabinet des Modes constatait avec un mélange de tristesse et de fierté civique que « nos mœurs commencent à s'épurer : le luxe tombe ». Pour remplacer la clientèle dispersée, ce journal essaya de s'en faire une autre, proposa des toilettes civiques et des toilettes pour les religieuses sorties du cloître, leur proposant des robes à la> Vestale en linon. Il tomba avec le luxe *.
Même en costume civil, tous les hommes portent la cocarde au chapeau, et il n'est pas toujours facile de distinguer Yaristocrate du patriote, La cravate de couleur, garnie de dentelles, forme un énorme nœud sur le cou. On a des culottes de Casimir ou de daim, très collantes, à Yécuyère, un habit à grand collet, des bas rayés en long, des souliers sans talons ou des bottes à revers, des gants en étoffe rayée aux trois couleurs, une canne à épée.
Les perruquiers restèrent d'abord aussi importants que jamais. Leur métier était une charge qui s'achetait fort cher. Quand l'Assemblée nationale, reprenant l'idée de Turgot, abolit les corporations, elle jugea à propos de rembourser le prix des maîtrises. Dans la somme à payer pour ces remboursements, soit 120 millions, la part des perruquiers montait à 22 millions. Cependant, cette haute
1. Les rédacteurs de journaux de modes émigrèrent aosaL Harlem (Hollande) eut son Cabinet de la mode, en 1793; Londres, sa Galerie de la mode» en 1794. U est à remarquer que, même à Saint-Pétersbourg, sous- Timpénatnce autocrate Catherine II, les toilettes révolviionnaires et les toilettes à la contre-révolution se disputèrent les sympathies de la plus hante société.
fituation sociale fut une des premières que menaça la Révolution. Dès 1789, le cri du peuple s'élève contre Tabus de la poudre : on l'accusait de contribuer à augmenter le prix des farines. Les patriotes jugent convenable de se poudrer plus modérément : Brissot donne même l'exemple de ne plus se poudrer du tout. En revanche, les partisans de l'ancien régime abusent de la poudre plus que jamais : ils contribueront à la faire proscrire définitivement. Bientôt les perruquiers sont ruinés par le courant continu d'émigration qui leur enlève leurs meilleurs clients, par le changement qui se fait dans les modes, par le retard que la pénurie du Trésor apporte au remboursement du prix de leurs charges. Léonard, le coiffeur de la reine, prendra part à la fuite de Varennes, et, par ses minuties d'artiste, compromettra l'évasion de la famille royale. Le peuple insulte à la déconfiture des merlans. Ils sont forcés de déposer l'habit noir, le chapeau à plumet, l'épée à poip;née d'acier, toute leur défroque de gentilshommes. Une histoire tragique, c'est celui de l'ancien perruquier de Mme de Lamballe *.
Dès 1792, les patriotes avancés adoptent un costume qui rappelle celui des ouvriers : une carmagnole ou jaquette, une houppelande ou vaste redingote à collet de peluche rouge. Au lieu de culottes, ils inaugurent le pantalon : c'est ce qui les fait appeler sans-culottes. Dès 1792, les bretelles apparaissent. Les plus zélés se coiffent du bonnet rouge.
Le mobilier est débaptisé, et l'on couche dans les lits patriotiques ', ou à la Fédération, ou à k Révolution, L'acajou, « qui joue dans l'ordre des bois le rôle du tiers état
1. Lors des massacres de septembre, qaelques-uDS des assassins imaginèrent de se rendre chez lui et de lui présenter au bo9t d'une pique la tète ensanglantée de son infortunée cliente, ayec injonction d'avoir à la coiffV r à la dernière mode. Il obéit, mais éprouva un tel saisissement qu'il en devint fou.
2. Même enthousiasme dans les campagnes. « Chaque village, chaque chaumière, dit une voyageuse anglaise, nous salue du cri de Vive la Nation f Le cabaret vous invite à boire de la bière à la nation et vous offre un logement à la nation. Le marchand de chandelle offre de la poudre à cheveux et du tabac à priser à la nation, et il y a même des barbiers patriotes dont les enseignes vous annoncent que vous pouvez vous faire couper les cheTeoz et arracher les dents à la nation. »
i789-18i4. — LES USAGES ET LES MŒUnS 301
dans l'ordre des classes », tend à supplanter les bois aristocratiques, ébène et bois de rose. Les papiers peints à sujets patriotiques, sortis de la fabrique républicaine de Du goure, tendent à détrôner les tapisseries et tentures de répoque royale. Les assiettes, les plats, toute la faïencerie de Strasbourg, de Sarreguemines, de Rouen, surtout de Nevers, reproduisent des sujets patriotiques : les insignes des trois ordres, le garde national à bonnet à poil, entouré de cette devise : « Mourir pour la patrie », le tombeau de Mirabeau, bientôt le bonnet rouge sur le faisceau de piques. Nos nappes, nos serviettes, vont jusqu'à l'étranger raconter la Prise de la Bastille ou la Fédération de 1790.
Les plaisirs. — Malgré la disette et les inquiétudes du lendemain, on joue gros jeu au Palais-Royal, très fréquenté alors par les escrocs et les femmes perdues. On court les bals, les concerts publics, les théâtres. Les cafés, qui se divisent aussi en patriotiques et en contre-révolutionnaires, voient doubler et tripler leur clientèle d'oisifs. « On juge Topinion d*un homme, dit Mlle Boudon, par le café qu'il fréquente, comme vous savez que l'on jugeait à Athènes qu'un citoyen professait les sentiments d'Aristote ou de Zenon, suivant qu'il fréquentait le Lycée ou le Portique. » Les cafés sont la presse por/^e de l'époque *.
Le noble jeu de l'oie devient le Jeu de la Révolution^ et les Parlements y prennent la place des oies. Sur les cartes, on remplace les rois, les reines, les valets par des Libertés, des Égalités et des Génies.
Les duels. — Dans les premiers temps de la Révolution, la manie des duels avait repris de plus belle. On se battait pour les principes, pour un mot, pour une cocarde. En 1790, Talma et Naudet se battent; Rivarol blesse au cou son adversaire; M. de Bouille tue M. de La T.our-d' Auvergne d'un coup de pistolet. Gervais, maître d'armes en renom, n'est occupé qu'à préparer, la nuit, les duellistes
1. Les aristocrates fréquentent le café de Foy; les feuillantins» eeluf de Valois ; les patriotes^ celui de Corazza (Palais-Royal), où les Jacobins continuent toutes les nuits les séances de leur club, celui de Procope (appelé alors café Zoppi), celui des Arts (rue de Tournon), celui de la Victoire (rue de Sèvres), celui de la Monnaie (rue du Roule), celui de Manoury (rue de l'École), etc.
pour le combat dn lendemaiQ. Cette fureur sévit aussi parmi les militaires : à Toulon , deux régiments se déciment sur les remparts, dix contre dix, pendant plusieurs jours, « sans trop savoir pourquoi ». On se bat au pistolet bien plus souvent qu'à T^ée : c'est une importation anglaise, qui, malgré les protestations philanthropiques et philosophiques de Mercier, s*est implantée chez nous. Les royalistes s'attaquent surtout aux députés populaires. Vainement la presse et Topinion se soulèvent; vainement les sections pétitionnent à T Assemblée; vainement le patriote Boyer, contre les spadassins, enrôle son bataillon de cinquante spadassinieideSj qui se vouent à la défense des députés. Mais bientôt rémigration décime Les duellistes, et l'on se battra plus à €oblentz qu'à Paris. D'autres hommes, d'autres idées prennent le dessus. Camille Desmoulins, insulté, peut refuser de se battre. « Qu'on m'accuse de lâcheté si l'on veut », répondait-il. £t il ajoutait ces paroles prophétiques : « Je crains bien qv^e le temps ne soit pas loin où les occasions de périr plus utilement et plus glorieusement ne nous manqueront pas. » La Terreur allait inaugurer, dans racharneai.ent des partis, le duel à la guillotine. Les académies de maîtres d'armes étaient dissoutes, et Fouquier-TinviUe, envoyant k l'échafaud Rousseau, le professeur des enfants de Louis XVI» lui dira ironiquement : «c Pare-moi celle-là. ^>
IL Pendant les années sombres de la Révolution.
La vie pendant la Teirenr. — Survinrent la guerre, le procès et l'exécution du roi, les insurrections, la Terreur. On eut à passer alors des moments difilciles. Qu'on se figure Texistenoe d'un petit bourgeois de Paris à cette époque. Plus de rentes, car l'État ne peut plus s'acquitter; plus de canons, car les fermiers se dispensent de payer; plus de revenus du commerce ou de l'industrie; plus de numéraire ; les assignats en baisse constante. Chaqoe matin il allait s'informer des cours dn jour, et l'achat de son déjeuner était compliqué d'une spéculation financière. Plus de café, plus de sucre, puisque la mer nous était
fermée par les Anglais et les frontières par les armées coalisées ; tout le reste hors de prix. Si pauvre qu'on fût, on ipouvait être dénoncé comme un nche par quelqu'un de plus pauvre, dont les entrailles criaient la faim, et le mot même de Robespierre qu'on « n'est pas un bon citoyen quand on a plus de trois mille livres de rente » ne suffisait pas à rassurer. De tous côtés des nouvelles sinistres : les Autrichiens à Gondé et à Yalenciennes, les AjQiglais à Toulon, Lyon révolté, iLa JSoraaandie, la Bretagne, la Vendée en feu. Il ne s'agiasait plus de jouer au soldat : il fallait l'être pour de bon. Ceux qui n'étaient pas partis comme volontaires étaient pris par les réquisitions : un immense drapeau flottait à THôtel de Ville en signe du danger de la patrie, et le canon d'alarme tonnait au PontnNeuf et à TArsenal. On faisait des visites domiciliaires dans toutes les maisons pour rechercher les suspects; on en faisait pour découvrir les accaparements de blé; on veillait à ce qu'on ne recalait pas de marchandises Anglaises, à ce que la loi sur le maximum fiH exactement suivie^ à. ce qu'on n'insultât pas, par de folles dépenses, à la misère du peuple *. On entrait dans les caves pour en lessiver le sol et en extraire le salpêtre. On réquisitionnait le plomb, le cuir, les vêtements, les chaussures, tout ce qui pouvait servir À l'armée. Non seulement on réquisitionnait «s hommes pour l'armée, mais les femmes pour les ate- «ers nationaux, où elles cousaient guêtres, habits, tentes, sacs, pour les défenseurs du pays. I-.es tricoteuses leur *ncotaient des bas, tout en assistant aux séances de la invention et des clubs ou même aux exécutions.
Taudis que Robespierre se coiffait encore en ailes de Pigeons, portait l'habit de drap fin, le jabot de batiste, la culotte de nankin, les bas de soie, les souliers à boucles, ^baumette et les municipaux de Paris avaient mis à la ''^ode les sabots, pour laisser les souliers aux soldats. Plus ^^ luxe, plus de carrosses, plus de perruques poudrées. ^<^us ceux qvd autrefois « faisaient marcher le commerce »
t. « II serait nécessaire, disait Gouthon aux Jacobins, de faire des visites *ae2 les traiteurs, les restaurateurs, les aubergistes, afin de savoir quels sont ••«X qui ont /ait des repas à 100 livres par tète : ceux qui font de pareîli '^Pa* et ceox qui Im donnant sont également suspects. »
304 CIVILISATION FRANÇAISB
étaient en fuite ou en prison. On voyait les hôtels des nobles changés en hôtels garnis; leurs riches mobiliers, leurs collections artistiques, leurs précieuses bibliothèques, dispersés ou mis aux enchères; la moitié des églises et la Sainte-Chapelle elle-même, transformées en magasins. Plus de cloches : ces « breloques monstrueuses du Père éternel », « nanan des oreilles religieuses », étaient parties pour la fonderie. Tous se traitaient de citoyens et tous se tutoyaient.
Comme on voulait effacer toute trace du passé, on changeait les appellations, non seulement des théâtres, mais des rues et places de Paris. On eut, au lieu de la rue Bourbon-Villeneuve, la rue Neuve-Égalité; au lieu des rues de Monsieur-le-Prince , de Condé, de Saint-Louis-en -l'Ile, les rues de la Liberté^ de CÉgalité, de la Fraternité. La place de la Bastille devint la place de la Liberté et le Palais-Royal le Palais-Égalité. Après le meurtre de Marat, plus d'une ville eut sa rue Marat. Des bourgs, des villes changeaient de nom : Égalité-sur-Mamey Val-Libre, Rochers de la Liberté^ Mont-Égalité. Bourg-la-Reine devint Bourg-Égalité. Après leur reprise, Lyon devint Commune-affranchie, Toulon Port de la Montagne et Coftdé Nord-Libre. Les prisons, par une sorte de dérision, parlaient de liberté : Tune d'elles, à Paris, s'appelait Port-Libre.
On ne lisait plus que les journaux montagnards ; aa théâtre, on n'entendait plus que des pièces du plus pur sans-cubttisme ; on ne chantait plus seulement la « Marseillaise » et le « Chant du Départ », mais la « Carmagnole » le « Ça ira ».
Il fallait veiller sur ses paroles ; car, s'il n'y avait plus de policCy il y avait partout des observateurs qui rapportaient tout au Comité de Sûreté générale. On n'osait plus sortir le soir sans un certificat de civisme.
On n'entendait parler que d'aristocrates, de conspirateurs, de suspects, de traîtres. Le petit bourgeois était dans l'affolement de tout ce qu'il apprenait. Traître Bailly, qui avait fait prêter le Serment du Jeu de Paume ; traîtres les Girondins, qui avaient pourtant fondé la République; traîtres Danton et ses amis, qui avaient pourtant fait condamner le roi ; traîtres Hébert et ses partisans, qui avaient pourtant saccagé les églises; traîtres non seulement les
émigrés y mais les généraux qui les avaient vaincus : Biron, Custine, Bouchard, Beauharnais. Tout ce monde était jeté dans les prisons, traduit devant le tribunal révolutionnaire. Tous les soirs, le Parisien pouvait lire dans son journal, au-dessus du programme des théâtres, la liste des personnes condamnées par ce tribunal, et parmi lesquelles il avait souvent à pleurer, mais en se cachant, un parent, un ami, une connaissance. Tous les matins; par les rues les plus vivantes et naguère les plus commerçantes de Paris, dans la rue Saint-Honoré, par exemple, on entendait rouler et crier les fatales charrettes *, avec leur chargement de nobles et d'hommes du peuple, de femmes et même de jeunes filles. Après un prétendu attentat sur Robespierre, cinquante-quatre personnes, revêtues du manteau rouge des parricides, emplissaient trois voitures. Le sol de la place de la Révolution était imprégné de sang et exhalait une odeur cadavérique ; les cimetières de la Madeleine, les fossés de la rue d'Anjou, regorgeaient : il fallut ouvrir de nouvelles nécropoles. Puis on transporta la guillotine à la ci-devant place du Trône, parce que le faubourg Saint-Honoré ne voulait plus voir ces funèbres convois.
11 n'y avait qu'un homme qui, sûrement, ne fût pas un traître, c'était Robespierre, Vincorruptible Maximilien, qui, au comble de la puissance, continuait à habiter chez le menuisier Duplay. Celui-là ne se laissait séduire, ni par les pleurs des femmes, ni par la gloire des généraux. Sans relâche, il dénonçait tour à tour et les modérés et les exagérés. C'était par amour du peuple qu'il faisait peser sur toutes les têtes ce terrible régime, et c'était par humanité qu'il était obligé de se montrer si sévère. Avec l'aide
1. Etienne Deléclnze a raconté ane des plus vives impressions de ses soa- Tenirs d'enfance. Un jour qu'il se promenait, alors âgé de douze ans, aveo sa mère, arrivé près de la place Dauphine, il sentit sa mère qui l'entraînait vivement, m Pourquoi marcher si vite? demanda l'enfant. — Les charreltesl les charrettes ! bàlbutia-t-elle en se h&tant encore davantage. Entends-tu .le bruit? Viens! viens! courons vile! » Malgré leur diligence, l'enfant et sa mère se trouvèrent arrêtés par la foule, à la descente du Pont-Neuf, an moment où sept charrettes, remplies de condamnés, défilaient devant eux. Se sentant défaillir, la pauvre femme fit un mouvement pour se couvrir los yeux et s'appuya contre le parapet. Un homme, simplement vêtu, s'apprOcha d'elle et lui dit à voix basse : « Contraignez-vous, madame, car vous êtei entourée de gens qui interpréteraient mal votre émotion. »
de son ami Saint-Just, il finirait bien par régénérer le pays et par faire triompher la vertu. Or, jugez de Tétonnement du bourgeois parisien lorsqu'un beau jour il apprit, par ses journaux, que Robespierre, lui aussi, était un traître, qu'il visait à rétablir la monarchie, que la Convention avait ordonné son arrestation, et qu'on allait le guillotiner avec vingt et un de ses amis, pour commencer I
Le calendrier répnblleada. — On avait un nouveau calendrier. Le 5 octobre 1793, Romme avait proposé la réforme décimale du calendrier, qu'il avait préparée avec les mathématiciens Lagrange et Laplace. Le littérateuj* Fabre d'Églaatine avait inventé les ivoms ipoétiques des mois révolutionnaires. Ils s'a^ppelaient maintenant messidor, thermidor, fructidor, etc. Au lieu de noms de saints, les jours portaient des noms d'animaux, de légumes ou d'instruments utiles. A.U lieu du dimanche , on avait le décadL Tout allait par dix, et Ton fabriquait des .montres où la journée était partagée en dix heures-
Cérémonies, fêtes. — Les baptêmes, les mariages se faisaient à V Autel de la Patrie. Le cercueil des citoyens, drapé d'un grand drapeau tricolore^ s'en allait, sous l'escorte de leur section, par une route bordée de jalons tricolores, au champ de repos, le nom nouveau des cimetières.
Les fêtes de l'ancien culte, entachées de superstition, avaient été remplacées par des fêtes républicaines. Celles-ci devaient contribuer à Véducation civique de la jeunesse, lui inspirer la haine des tyrans et le culte de la vertu. On avait les Fêtes de la Fondation de la République, de la Jeunesse, des Époux, de la Reconnaissance, de l'Agriculture, des Vieillards, sans parler des Fêtes décadaires, sans parler de la fête de la Raison, imaginée par les Hébertistes, sans parler de la fête de l'Être suprême, créée par Robespierre. Les solennités consistaient en chants patriotiques, discoui's sur la morale civique, banquets fraternels. A Paris, on voyait figurer dans d'interminables cortèges les membres delà Convention, les corps constitués, des troupes de soldats, des chœurs de vieillards, d'enfants, de jeunes filles habillées de blanc et couronnées de fleurs. On brûlait, au pied de la statue de la Liberté, les insignes de la Monarchie et de la Féodalité ou bien le mannequin de l'Athéisme.
Pour ajouter à Téclat de ces solennités, le grand peintre David avait dessiné un costume étrange gu'il proposait aux citoyens : une tunique, un manteau court, un pantalon collant, des bottines et un bonnet surmonté d'une plume.
lies prisons, rédiafand. — Dans les prisons, à la Conciergerie *, à Saint-Lazare, à Sainte-Pélagie, aux Madelonnettes, à TAbbaye, au Luxembourg, on voyait les ci-devant nobles, les ci-devant ministres, conseillers d'État, magistrats des Parlements, mêlés aux députés et aux généraux de la Convention ; les nobles dames de la cour mêlées aux actrices et aux grisettes. Décimés tous les matins par rappel des condamnés, toujours placés sous le couteau de la guillotine, ne pouvant jamais compter sur le lendemain, ils n'en refaisaient pas moins une apparence de société élégante. Dans les deuils les plus cruels, sous les dangers les plus terribles, ils faisaient assaut de politesse, d'esprit, de belles manières, de galanterie. Us composaient des vers, des bouts-rimés, parfois improvisaient des concerts 2. On finissait par se familiariser avec la mort ^. Un jeune homme rima des couplets sur la guillotine ^.
1. « Cette maison est r&ntiohambre de la mort, écrivait un prisonnier de la Conciergerie. Noos tItoimi avec elle. On soupe, on -rit avec des compagnons dHnfortune ; Taotèt fatal est dans leur poche, on .les Appelle le lendemain au tribunal; quelques heures après, nous apprenons leur condamnation; ils BOUS font faire des compliments, en nous assurant de leur courage. Notre Irain de vie ne change point pour cela ; c*est un mélange d*hoFreur sur ce que nous royona, «t d'une gaieté en quelque sorte féroce; car nous plaisantons souvent sur les objets les plus effrayants, au point que nous démontrions l'autre jour à un nouvel arrivé de quelle manière Vexécution se fait, par le moyen d'nne chaise à qui nous faisions faire la bascule. »
2. Même spectacle dans les prisons des départements. Une Anglaise, détenue dans celle d'Amiens (1793), raconte : « J'ai vu ce matin, au corps de garde, un Ane chargé de violons et de musiques, et une prisonnière n'arrive jamais sans sa boite de rubans. Étouffés comme nous le sommes par le nombre, nous n'en subissons pas moins une importation de bichons, qni forment une part aussi importante de la communauté dans une prison que dans le plus superbe htfttel. »
3. Quand la princesse de Monaco dut monter à l'échafaud, elle demanda du rouge : « Si la nature l'emporte, et que j'aie un moment de faiblesse, employons l'art pour le dissimuler. »