‹ Histoire de la civilisation française (volume 3)Chapitre 68 sur 185 · III. Après thermidor · texte numérisé non relu

III. Après thermidor

La réaction thermidorienne. — Dès le lendemain de la mort de Robespierre, on vit reparaître les carrosses. Il y eut de nouveau des maîtres et des domestiques. Quand la loi du maximum fut abolie, et surtout quand le Directoire eut succédé à la Convention, les magasins se signalèrent par leurs étalages. Un bourgeois, qui, en 1797, admirait celui d'un confiseur, disait : « Il y a trois ans, le maître de cette boutique eût été guillotiné. »

Au lendemain de la Terreur, les Français sortis des prisons ou revenus de Texil, ou simplement las de Taustérité jacobine et du régime Spartiate qui avait pesé sur eux, se jetèrent avec emportement dans tous les plaisirs. Trente ou quarante théâtres, 644 bals publics, faisaient recette. Parmi ceux-ci^ il y avait les bals des victimes, où n'étaient admis que ceux qui affirmaient avoir perdu des parents par Téchafaud, où Ton dansait en habits de deuil, et où Ton saluait d'un coup sec de la tête, comme si elle eût été frappée du couteau de la guillotine. Dans les théâtres, on applaudissait les allusions qui semblaient avoir trait au jacobinisme, à la tyrannie; la jeunesse dorée, les muscadins, ainsi nommés parce que le parfum du musc et celui de la muscade faisaient alors fureur, applaudissaient les allusions hostiles à la République. Le « Chant du Réveil du peuple », qui passait pour réactionnaire, retentissait partout. Le chansonnier Ange Pitou colportait dans les rues et les carrefours des chansons contre le Directoire.

L.e costame. — La jeunesse à la mode adopte un costume singulier. Les hommes, élégants, muscadins, merveilleux ou incroyables, portent les cheveux abattus le long des tempes, en oreilles de chien, et relevés par derrière avec un peigne, de manière à figurer un chignon et à rappeler la toilette des condamnés à mort; aux oreilles, d'immenses anneaux; sur le nez, d'énormes lunettes, ou bien, devant les yeux, un énorme binocle à long manche, comme s'ils étaient affectés de myopie; une prodigieuse cravate, qui semble cacher un goitre ou des écrouelles; un habit à grand collet, faisant une gibbosité sur le dos, comme s'ils

eussent ete bossus; des culottes de nankin mal ajustées et faisant paraître leurs genoux cagneux; des bas chinés, tirebouchonnés sur la jambe, comme s'ils eussent été dépourvus de mollets. Non contents de paraître myopes, contrefaits et malingres, ils affectaient un zézaiement ridicule, évitaient de prononcer les r, disaient ma paole supéme, incoyable, hoîble^ etc. ^ Mais, si étiolés qu'ils voulussent paraître, ils ne sortaient qu'avec un énorme gourdin, noueux ou en spirale, qu'ils appelaient leur pouoir exécutif, et dont ils se servaient pour traquer et rosser les Jacobins. En signe de ralliement, ils avaient adopté la perruque blonde et le collet noir : ce qui amenait des rixes continuelles, soit avec les collets rouges démocratiques, soit avec les soldats républicains.

Parmi les femmes *, les merveiilemes prétendirent s'habiUer ou plutôt se déshabiller à la grecque ou à la romaine, ne se vêtirent que d'étoffes légères et même diaphanes, se chaussèrent de cothurnes ^, de sandales attachées au-dessus de la cheville par des rubans entre-croisés ou des lanières garnies de perles. Elles portèrent des bagues aux doigts de pied et des cercles d'or aux jambes. Tantôt, sur une vaste perruque blonde, elles arboraient des chapeaux im>' menses; tantôt elles portaient les cheveux courts et frisés, comme ceux des bustes romains. La mythologie, l'antiquité étaient à. Tordre du jour : on eut des tuniques à la Gérés ti à la Minerve, des redingotes à la Galathée^ dses robes à la Flore, à la Diane, à VOmphale, Comme ces robes étaient trop collantes pour qu'on pût y faire des poches, on imagina de porber le mouchoii» dans un- sac qti^on appela, d'un mot grec, halantine, au, d'un mot latin, réti-

1. Dès 1795, le Journal de Paris, décriraiit cette maladie nouvelle qn* semblait sévir sur la jeunesse, et, comme les muscadins prononçaient sexa au lieu de qu'est-ce que c'est que cela, l'appelait la « maladie du sexa ».

2. Carie Vernet adonné, dans- ses oaiioatures d'Élégants de 1796, d'Incroyables et de Merveilleuses du Directoire, de curieux spécimens du costume det alasses oisives.

3. C'est Coppe qui fabrique alors le* cothurne, et qui le fait « d'un coloris, d*une fraîcheur, d'une . éloquence, d'une poésie » jusqu'alors inouïe. Seule* ment ce n'est guère solide. Si on lui rapporte la chaussure déchirée, l'artiste après avoir longtemps médité, s'écrie, comme frappé d'un trait de lumière > « Ah ! parbleu ! Je gage cinquante louis que madame aura marché. »

cule : d'où nous avons fait ridicule. Les reines de la mode *ont alors Mme Tallien, qu'on appela « Notre-Dame de Thermidor », Mme Hamelin, qui poussa le plus loin l'audace dans la nouveauté, Mme Récamier, dont David a laissé un si ravissant portrait. Mme- de Staël et Mme Raguet, que Ton comparait à Minerve et à Junoo.

L'agiotage. — Les as&i^nats tombant chaque jour davantage, on paye 2700 livres un chapeau, 3000 une paire de bottes, 200 une cravate, 625 un paquet de chandelles, 60 une livre de pain, 120 une livre de viande, 50 une tasse de café avec le petit verre. Vagiotage s'exerce dans des proportions colossales : les femmes les plus élégantes se mettent à accaparer la chandelle*, le savon, le tabac, les épices, les tissus. Dans les salons repeuplés, on ne s'entretient que de la baisse des suifs ou de la hausse des cuirs. Des fortunes énormes poussent comme des champignons. Aux fermiers généraux, décimés par réchafaud révolutionnaire, succède une race nouvelle de financiers, plus avides d'argent et de jouissances, plus grossiers parce qu'ils sont plus vite parvenus, raillant la gêne de la vieille bourgeoisie française et la corrompant par leurs exemples.

Hariages et divorces. — Avec le divorce, sans garanties et presque sans formalités, il y a de telles facilités pour se soustraire aux obligations du mariage qu'on ne craint plus de se marier. Dès 17^, Liardot avait ouvert, rue de la Tixanderie, la première agence matrimoniale que nous ayons eue, et publié son Indicateur des Mariages. Un au|re fonda une espèce de pension de demoiselles à marier, où, trois fois par semaine,, il y avait bal et concert pour attirer les épouseurs. Beaucoup s'indignaient de ises innovations. « Ce n'est pas ainsi, écrivait un citoyen, que dans Athènes on montait les marches du temple de l'Hyménée et qu'on se préparait à donner le jour à des Aristides et à des Miltiades. »

Les plaisirs. — Les jardins d'été s'ouvrent de toutes parts. On déserte le Palais-Royal, un repaire de filous, et les Tuileries, où les sentinelles arrêtent les coiffures antipatriotiques. On va à Bagatelle, au bois de Boulogne, aux pelouses de Monceaux, au jardin de la rue Saint-Lazare, à

rÉlysée du faubourg Saint-Honoré ; à JBiron, rue de Varennes; au Jardin de Virginie^ faubourg du Roule; au pavillon de Hanovre, où il y a des tentes turques et des kiosques chinois ; à Frascati, éclairé par des verres de couleur ; ou bien un peu plus loin, au Colisée et au jardin anglais de la plaine des Sablons; au wauxhall de Passy ou de Saint-Germain-en-Laye ; au clos Griel de Saint-Goud. Ruggieri inaugure Tivoli, qu'il illumine de ses feux d'artifice; puis, exilé de Tivoli par ses associés, il fonde Idalie, qui rivalise avec Tivoli d'illuminations et de fusées, de concerts , d'exhibitions curieuses , d'ascensions aérostatiques. Les royalistes se réunissent de préférence au Petit- CoblentZj rue Grange-Batelière.

En 1798, Velloni, le premier glacier napolitain qu'on ait vu à Paris, ouvrit au coin de la rue Taitbout le café connu depuis sous le nom de Tortoni.

Séraphin, avec ses ombres chinoiseSj le théâtre Mareux, avec ses acteurs enfants, Franconi, avec ses chevaux, font concurrence aux théâtres.

Les tireurs de cartes et diseurs de bonne aventure reviennent à la mode. C'est alors que fleurissent le citoyen Martin, qui sait prédire « quand les mariages doivent avoir lieu, de même que les divorces », et Mlle Lenormand, qui eut alors beaucoup de clients : sans parler de cette devineresse de la Martinique qui avait prédit à Joséphine qu'elle serait « plus que reine * "$.

Paris pendant la Révolution. — Sous la Révolution, Paris, avec ses 600 000 habitants, avait peu changé. 11 con> tinuait à être assez malpropre : les rues étaient infectées par des amas d'ordures qui s'entassaient au coin des bornes. Leur pavage, que le ruisseau traversait par le milieu, se détériorait et formait des trous fort dangereux. Le soir, elles étaient obscures, surtout quand l'éclairage des magasins cessait, et fort peu sûres. En 1793, on faisait paître d'immenses troupeaux de moutons aux Champs- Elysées. Les autres promenades, pas plus que les boule-

1. Napoléon lai-mème croyait à son étoile, et Joséphine profitait de cette idée superstitieuse pour détourner l'Empereur de l'idée d'un divorce. « On parle de ton étoile, lui disait-elle, mais c'est la mienne qui influe sur 1* tienne ; c'est à moi qu'il a été prédit une haute destinée. »

vards, n'étaient pavées et entretenues. On félicita le ministre Garat pour avoir fait placer les premiers bancs qu'on ait VUS dans le jardin des Tuileries.

lY. Sous le Consulat et l*Empire.

La cour* — Napoléon, Premier consul *, mais surtout Empereur, modela peu à peu sa cour sur celle des anciens rois *. Il s'efforça de discipliner ses compagnons d'armes et leurs femmes, dont quelques-unes, comme la maréchale Lefèvre, duchesse de Dantzig, étaient renommées par leurs excentricités ; il imposa une étiquette de plus en plus rigoureuse'; il interdit la moustache aux généraux courtisans *. Un certain Despréaux, qui avait été maître de danse de la reine, vint apprendre ou réapprendre aux dames à marcher et à faire la révérence. D'autre part, Napoléon attirait à sa cour les membres de l'ancienne noblesse, disant insolemment que u ces gens-là seuls savent servir». 11 donnait à Timpératrice Joséphine, comme dame d'honneur, une duchesse de La Rochefoucauld, quoique celle-ci fût bossue, et, comme dames du palais, Mmes de Rémusat, de Ghevreuse, de Montmorency-Matignon, de Mortemart. II fit servir Marie-Louise par des dames de familles encore plus anciennes, qui s'empressèrent d'accourir auprès d'une archiduchesse d'Autriche, d'une nièce de Marie-Antoinette. Lui-même s'entoura d'anciens nobles.

u Les Tuileries, raconte un page de Napoléon, étaient devenues leur œil-de-bosuf. Point de couloirs, de petits

1. La cour consulaire, an moins à la Malmaison, se divertissait parfois à des jeax populaires. On jouait aux barres, et Mme Bonaparte, sa fille Hor> lense, son fils Eugène, Lauriston, Bourrienne, Rapp se partageaient en deux eamps qui se faisaient des prisonniers. Bonaparte lui-même s*en mêlait, tombait souvent et se relevait en riant aux éclats. On donnait aussi les comédies de société. On jouait même à des jeiur innocents, comme le gage touchéf et le Premier consul se laissait prendre comme les autres.

2. L'imitation des usages de l'ancienne cour fut poussé si loin que, de même qu'on avait connu autrefois des étoffes appelées eaea Dauphin^ on eut, après la naissance du fils de l'Empereur, des étoffes eaea roi de Borne.

3. En mai 1804, l'appellation de citoyen fit place officiellement à celle de monsieur. Le titre de madame avait déjà été restitué aux femmes à la cour du Premier consul.

4. « Généraux sur le champ de bataille, leur disait-il, soyez grands seigneurs autour de moi. »

3i4 CIVILISATION FRANÇAISE

escaliers dérobés, d'antichambres où on ne les rencontrât déjà. » Le bureau du secrétariat de la maison de l'Empereur « se trouvait encombré de demandes, de placets, de suppliques; dans les trois derniers mois qui précédèrent le sacre, on en compta jusqu'à cinq mille, dont plus de trois mille avaient été faits par l'élite de la noblesse de France... L'un voulait être écuyer, l'autre chambellan. Celui-ci demandait une place pour sa femme auprès d'une des princesses sœurs de l'Empereur; celui-là réclamait pour son fils l'honneur d'entrer dans les pages. »

Napoléon, en effet, voulut avoir des pages pour faire le service auprès de lui et de l'Impératrice. Us formèrent Yécole des pages et eurent des professeurs de mathématiques, de latin, de français, etc., même de musique, de danse, d'escrime, de natation. A vingt ans, on leur donnait un emploi dans l'armée.

Parmi les noms illustres, hommes et femmes, qui figurèrent dans le service de la chapelle, du palais, des écuries, on rencontre encore ceux des Rohan, des Broglie, des d'Osmond, des Talleyrand, des Bouille, des Colbert, des Xaintrailles, des Cossé-Brisac, des Villeneuve, des Clermont-Tonnerre, des Fontanges, des Lur-Saluces, etc. « En ouvrant VAlmanach impérial, on aurait cru tenir l'ancien Annuaire de la cour de Versailles. » Quand l'Empereur eut pris la couronne d'Italie, aux vingt-quatre dames du palais de l'Impératrice il ajouta douze dames italiennes, choisies dans les plus grandes familles.

Il avait conservé, de son origine presque plébéienne et de son éducation militaire, des façons qui n'étaient guère de cour. Il laissait volontiers échapper des b... et des f..., tout comme un jacobin, n était brusque, fantasque, même brutal. Une de ses manies, en ses moments de bonne humeur, était de pincer l'oreille à ses familiers ou de donner de petits soufflets. Sa brutalité pouvait aller jusqu'à la violence : il cingla un jour de sa cravache un écuyer, qu'il accusait d'avoir mal tenu son cheval. Au camp de Boulogne, il en menaça l'amiral Bruix, qui n'avait pas exécuté un de ses ordres ; mais l'amiral recula d'un pas, mit la main sur la garde de son épée et dit : « Sire, prenez garde ! « Un jour qu'il avait grossièrement apostrophé Talleyrand :

1789-i8i4. — LES USAGES ET LES MOEURS 315

€ Quel dommage, dit celui-ci en se retirant, quel dommage qu'un si grand homme ait été si mal élevé.1 >

Avec les dames, il n'était pas toujours aussi poli que Louis XrV. La maréchale Lannes, à laquelle il faisait de fréquentes observations sur sa toilette, disait, les larmes aux yeux : « le ne sais quelle est la fatalité qui me place toujours sous les yeux de l'Empereur dans les moments où il a de l'humeur; car je ne pense pas qu'il ait l'intention de me dire des choses désagréables, et cependant cela lui arrive très souveat. »

La princesse Dolgorouki, femme de l'ambassadeur de Russie, résumait ainsi son impression sur la cour impériale (1804) : « On trouve là une bien grande puissance, mais ce n'est pas là une cour. »

Le costanM Empire. «<* L'habit, la culotte courte, les souliers à boucles avaient reparu. On portait même la perruque. Mais, déjà en Egypte, Bonaparte y avait personnellement renoncé : pendant longtemps il était resté le seul général de la République qui fût sans perruque : aussi les soldats l'appelai^it-ils le petit tondu.

Les costumes de cour de l'époque napoléonienne ne manquent pas de caractère. Il faut voir, dans les portraits du temps, les grands dignitaires en cravates de dentelles, habit, gilet, bas de soie; les femmes coiffées à l'antique, couronnées de diadèmes de perles et de brillants, avec de grandes collerettes à la Marie de Médicis, les bras nus presque jusqu'aux épaules, les épaules nues : jamais les femmes n'avaient bravé avec autant d'intrépidité les refroidissements. La taille était placée très haut : ce qui donnait plus d'ampleur aux plis de la robe. La jupe de dessus faisait par derrière une longue et majestueuse queue. Tout ce monde resplendissait des reflets de la soie, du satin, du velours, de l'éclat des pierreries et des diamants.

Les ressources pour la toilette étaient un peu limitées par l'obligation qu'imposait l'Empereur aux dames de sa cour de ne pas porter de tissus anglais. « Ce soir, écrit l'une d'elles. Napoléon était déchaîné contre toutes les femmes^ Il nous a dit que nous n'avions point de patriotisme, point d'esprit national; que nous devions rougir de porter des mousselines; que les dames anglaises nous donnent

l'exemple en ne portant que les marchandises de leur pays; que cet engouement pour les mousselines anglaises est d'autant plus extraordinaire que nous avons en France des linons-batistes qui peuvent les remplacer et qui font des robes beaucoup plus jolies; que, quant à lui, il aime* rait toujours cette étofie préférablement à toute autre, parce que, dans sa jeunesse, sa première amoureuse en avait une robe. »

On continuait à se parfumer beaucoup : Timpératrice Joséphine emplissait de musc son cabinet de toilette, et Napoléon sUnondait d'eau de Cologne.

Le mobilier Empire. — La période impériale est signalée par un véritable style dans le mobilier : c'est le meuble JSmpire, qui, à certains égards, continue le meuble Louis XVI, car il s'inspire, comme lui, du goût classique et antique. L*écoIe d'ébénisterie de l'époque précédente avait été dispersée par la tourmente révolutionnaire : on ne songea pas à demander les services des survivants, de Gouthière, qui était tombé dans la misère, de Riesener, qui consumait ses dernières années dans l'inaction. On laissa se perdre, se disperser et se détruire les restes des ameublements de Versailles, Trianon, Saint-Cloud. On fit du nouveau avec des hommes nouveaux, mais on perdit les traditions de mesure et de bon goût qui avaient caractérisé l'ancien régime. On s'abandonna avec trop peu de retenue à une imitation plus ou moins habile de l'antiquité. Le mobilier affecta une raideur de formes et une lourdeur extrêmes. L'architecte Percier fut chargé de collectionner une immense quantité de dessins, de copies de meubles grecs, romains, et même égyptiens, car Denon avait exécuté de ces dessins à Thèbes (Egypte). Parmi les pièces les plus célèbres de l'époque, il faut citer la toilette et la psyché de l'impératrice Marie- Louise , le berceau du roi de Rome, offerts par la ville de Paris, exécutés par les orfèvres odiot et THOMiRE, enrichis de peintures par Prud'hon. desmalter, qui acquit une célébrité européenne, fabriquait des meubles DÛ la figure d'Isis , divinité égyptienne , fournissait le trait d^ornementation le plus caractéristique, auguste inventa des matrices à frapper en bosse les ornements, biennais, orfèvre-table tier, exécutait les beaux nécessaires de voyage

1789-1814. — LES USAGES El' LES MOEURS 317

que TEmpereur emportait dans ses campagnes, des pièces d'orfèvrerie pour les impératrices Joséphine et Marie- Louise. Parmi les ébénistes en renom, on peut encore citer BAUDON-GonBAUD, qui employait Torme noueux et enrichissait ses meubles d*ornements en bronze doré; frichat. qui exécutait des marqueteries de cuivre, d^argent et d'or à Femporte-pièce ; gardère. qui moulait ses ornements en carton peint et verni.

L'art culinaire. — Un gastronome de cette époque, fiRiMOD DE LA RBTMiÈBB, Caractérisait d'un mot l'époque précédente : a Pendant les années désastreuses de la Révolution, il n'est pas arrivé un seul beau turbot à la halle. » Sous TEmpire revinrent les beaux jours de l'art culinaire. Napoléon n'y entendait rien : il mangeait en quelques minutes ; mais les dîners de Talieyrand et de Gambacérès furent célèbres. Le premier eut pour cuisinier l'illustre garêmb (1794-1833), qui plus tard se sépara de lui « pour des motifs politiques », et qui ensuite quitta le roi d'Angleterre, parce qu'il Testimait « un mangeur vulgaire * ».

Les plaisirs. — Un des divertissements les plus à la mode, c'était le bal masqué de l'Opéra. Napoléon aimait ces sortes de bals et se déguisait volontiers; mais on le reconnaissait du premier coup, car il ne pouvait s'empêcher de croiser ses mains derrière son dos.

Parmi les restaurants en renom, il faut citer les Frères provençaux, fondés, en 1786, par trois Provençaux qui n'étaient nullement frères, chez lesquels Barras et le général Bonaparte s'attablèrent plus d'une fois, et qui firent fortune en 1808, quand les officiers de l'armée d'Allemagne traversèrent Paris pour se rendre en Espagne. Parmi les cafés, le café Lemblin, qui resta toujours un café bonapartiste, et qui s'était fondé, en 1805, au Palais-Royal; le café du Caveau, alors fréquenté par les officiers de In garde impériale, plus tard par les artistes; le café de l.i Rotonde, où une inscription, sur une table de marbre, rappelle qu'on y ouvrit une souscription pour la première ascension des frères Montj^olfier; le café des Mille- Colonnes,

1. Carême fut an théoricien et un historien de son art. H nous a laissé It Pâtissier pittoresque (1814), le Parallèle de la cuisine ancienne et modemet eto.

ai 8 CrVILISATION FRANÇAISE

présidé par Mme Romain, la belle limonadière; le café de Chartres, où Murât, alors grand-duc de Berg, aimait à déjeuner avec ses officiers et où le poète Berchoux et Grimod professaient la gastronomie.

Au café Tortoni, Spolar attirait les clients par ses magnifiques parties de billard. Un jour, Talleyrand paria sur hii 40 000 francs et les gagna. Spolar fut même nommé en 1809 professeur de billard de la reine Hortense.

L'opinion. — Le bourgeois de Paris était saturé de fêtes qui contrastaient avec celles de l'époque précédente : on le fît assister au couronnement de TEmpereur, se courber sous la bénédiction du pape, s'enthousiasmer au baptême du roi de Rome. La vie politique, la vie de la rue disparurent entièrement; plus de journaux ou des journaux insignifiants; une censure rigoureuse sur les théâtres, une police toujours en éveil, des règlements à Tinfîni. Mais le bourgeois était plus heureux qu'à Tépoque précédente ; les impôts n'étaient pas trop lourds, la sécurité de la rue était assurée, les affaires reprenaient.

Il eut bientôt d'autres sujets de souci : le blocus continental lui imposait presque les mêmes privations que les lois révolutionnaires; la conscription se faisait de plus ea plus lourde et menaçait toutes les familles. Au commencement, il était fanatique du génie de FËmpereur et ne rêvait que gloire, victoires et conquêtes. Il s'en fatigua vite. On a peine à se figurer aujourd'hui avec quelle indifférence, à partir d'Austerlitz, la génération d'alors accueillit les bulletins de victoires, lus publiquement sur le théâtre, et les salves de canon aux Invalides *. Cette froideur s'expliquait par beaucoup d'inquiétude sur les suites de tant de témérités et par une certaine lassitude d'une autorité par trop personnelle. Napoléon lui-même le sentait. « Savex-

1. Napoléon, après la paix de Tilsltt, en conyenait lai-méme : « La gloire militaire s'ase vite chez les peuples modernes. Cinquante batailles ne produisent guère plus d'effet que oinq ou six. Je suis et je serai toujours pour les Français bien plutôt l'homme de Marengo que celui d'Iéna et de Friedland.* — On disait déjà, après chaque biillelia de victoire : « La guerre, toujoujrs la guerre, voilà donc où nous sommes réduits. » — Mme de Rémusat ajoute : « L'impression des victoires s'usait de plus en plus, et des yeux exercés auraient dès lors deviné que ce n'étaient plus les succès de ce genre qui devaient exciter ches les peuples un enthousiasme durable. »

VOUS ce qu'on dira quand je n'y serai plus? demandait-il un jour à Mme de Rémusat... Eh bien, on dira : Ouf! »

Paris capitale d'un Empire. — Napoléon conçut pour Paris de vastes projets et en réalisa quelques-uns. Il fit construire des égouts, porter "à 10 000 le nombre des réverbères, jeter sur la Seine les ponts de la Cité, des Arts, d'Austerlitz, dléna, prolonger les quais, déblayer les places de la BastiUe, du Gh&telet, du Carrousel, de la Concorde, de l'Étoile, percer les rues de Rivoli et de Castiglione, élever de magnifiques monuments.

Les abattoirs, dont Napoléon avait ordonné la construction dès 1810, ne furent terminés qu'en 1818. Jusqu'alors, tout comme dans l'ancien Paris, chaque boucher avait son abattoir : on tuait partout, et, raconte Mercier, « le sang ruisselle dans les rues : il se caille sous vos pieds, et vos souliers en sont rougis. »

En Vendée, se fondait la ville de Napoléon- Vendée ; à Lyon, se bâtissait la place Bellecour. Non seulement les grandes villes de France, mais Bruxelles, Anvers, Turin, s'agrandissaient et s'embellissaient : Napoléon bâtissait à Milan l'arc du Simplon et y construisait des arènes immenses sur le modèle romain.

Ouvrages ▲ consulter. — J. Quicherat, ffist. du costume en France.

—■ A. de Gham peaux, Le meuble, t. II. — VioUet-le-Duo, Dictionnaire du mobilier français. — Havard» Dictionnaire de tâmeublement et de la décoration. — . Champfleury, Hist. des faïences patriotiques sous la Rémi.

— Maxime du Camp, Paris^ ses organes.

Mémoires de Mme Campaa, du comte Beugnot, etc. — Mme de Rémusat, Àfémoires et Correspondance^ — Villemain, Souvenirs contemporains.

— Nodier, Corresp. inédite et Souvenirs de la Révolution et de V Empire. — Véron, Mémoires d^un bourgeois de Paris. — Edgard Quinet, Mistoire de mes idées, — Lockroy, Journal d'une bourgeoise pendant ta Révolution. — A. Rochas, Hist. d'un bourgeois de Valence. — Soiwenwfs et journal d'un bourgeois d'Évreux ^1850). — Besuard, Souvenirs d'un nonagénaire. — Ad. Schmidt, Tableaux de la Rév. fr. (rapports de police). — G. Isambert, La vie à Paris

pendant une année de la Rév. (1791-92.] H. Taine, Un séjour en France de /7pi à 1795. — A. Laquiante, Un Prussien en France en 1799 (J. F. Reichardt).

— Almanach des prisons (pour l'an III). — Michèle t. Les Femmes de la Révol. — E. Lairtullier, Les Femmes célèbres de 1789 à 1795. — Marcellin Pellet, Etude sur Théroigne de Méricourt. — F. Rocqaaio, Etc^ de la France au i8 brumaire. — lung, Bonaparte et son temps. — De G encourt, La Société française pendant la Révolution; La Société française sous le Directoire. — Champfleury, Hist. de la caricature sous la Révolution^ V Empire et la Restauration.

— Grand-Carteret, Les mœurs et la caricature en France. — Hennin, Hist. numismatique de la Révol. — Roger Peyre, Napoléon et son temps.

— Maze-Sencier, Les fournisseurs de Napoléon. — A. Lévy, Napoléon intime. — F. Masson, Napoléon et les femnifis et Napoléon intime.

Musée a visiter : Le Musée Carnavalet à Paris.

Page 1