CHAPITRE XXni
La vapeur. — Deux forces surtout ont contribué à transformer le monde moderne et à lui donner son caractère : la vapeur et Vélectricité ont amené, au xix® siècle, une révolution aussi profonde que la découverte de la poudre à canon et de l'imprimerie au début des temps modernes. Seulement la poudre à canon a surtout changé les conditions politiques ; rimprimerie a surtout agi sur le mouvement intellectuel; la vapeur et Télectricité ont modifié toutes les conditions matérielles et morales de la vie des peuples *.
Un Américain, Olivier evanb, apporta de nouveaux periectionnements aux engins créés par James Watt et construisit des machines à haute pression. En 1819, il mourut désespéré après un incendie qui détruisit son établissement de Pittsburg. Son oeuvre lui survécut : les mécaniciens anglais trevithick et vivian reprirent ses idées. Cependant, c'est seulement de 1825 à 1830 que ces machines se multiplièrent en Angleterre.
L'Angleterre devait être la vraie patrie des machines à vapeur, car elle possède, avec une abondance exceptionnelle, les deux éléments essentiels à la construction et h l'alimentation de ces machines : le fer et la houille.
1. Jusqu'à présent, nous en avons parlé aux chapitres sur les sciences physiques : depuis qu'elles sont sorties des laboratoires pour entrer dans la pratique, elles appartiennent à l'histoire économique du siècle»
Pourtant Tinvention nouvelle continuait à Tégéter dans une demi-impuissance, lorsqu'un ingénieur ft*ançais, marc SEGUiR, d'Annonay, en 1828, fît une découverte importante. Les anciennes chaudières produisaient trop peu de vapeur, parce que la surface chauffée était insuffisante; on aurait pu lui donner plus d'étendue en donnant plus de dimension à la chaudière, mais alors celle-ci eût été démesurée. Seguin trouva moyen d'augmenter la surface de chauffe sans augmenter les dimensions de la chaudière. Il fît passer à Fintérieur de la chaudière un grand nombre de tubes creux, qu'emplissait l'air chaud du foyer et qui contribuaient à vaporiser l'eau : c'est ce qu'on appelle le système tubùlaire. Dès lors, une simple chaudière percée de quarante, puis de quatre-vingts, puis de cent vrngt de ces tubes, produisit des quantités énormes de vapeur. En même temps, Seguin inventait un système de ventilation destinée à activer la flamme dn foyer.
La vapeur prenait donc possession du monde. Elle allait le révolutionner par son emploi dans trois applicaticms principales : i^ les machines industrielles; 2° la locomotion par eau ; 2^ la locomotion par terre.
Le» machines industrielles A vapenr. ^ La première machine à vapeur qui ait été construite en France figura à l'Exposition de 1806. Depuis cette époque, la vapeur a été appliquée à tous les usages possibles. L'agriculture s'en est emparée pour ses batteuses, ses charrues à vapeur; l'industrie, pour ses machines à tisser, à filer, pour ses usines métallurgiques, ses scieries, papeteries, imprimeries. En 1839, il y avait en France 2450 machines à vapeur, d'une force de 33 308 chevaux; en 1859, il y en avait 13 691, d'une force de 169 166 chevaux *. Une seule machine à vapeur, dcms une usine, peut mettre en mouvement une infinité de machines-outils, depuis le tour du tourneur jusqu'à l'énorme marteau-pilon, si puissant et si docile, qui peut forger des pièces d'acier de vingt à trente mille kilogrammes et casser une noisette sans l'écraser.
La navigation ft vapeur. — L'invention de la navigation à vapeur, trois fois écartée de France par les malheurs de
1. En 1882, il y en avait 46 S89 d'ane force de 611 858 cheTaox.
Papin, l'émigration de Joufifroy d'Abbans, le refus opposé à Fulton, eut, comme nous l'avons vu S son triomphe définitif en Amérique. L'Angleterre fut ensuite la plus prompte à utiliser la nouvelle découverte : dans tous les progrès de la navigation à vapeur, elle nous a presque constamment précédés.
La Restauration sut gré à joufprot d'abbans de son dévouement et de son exil. Elle lui vint en aide : en 1816, il put lancer le Charles-Philippe à Bercy et l'arrêta sous les fenêtres des Tuileries pour recevoir les applaudissements de Louis XVIII. Il vit ensuite son privilège contesté par une entreprise rivale, la Compagnie PajoL II acheva de se ruiner et dut accepter en 1830 un asile aux Invalides, où il mourut en 1832.
Ce fut un capitaine français de la Compagnie Pajol, qui^ en 1816, vint de Londres à Paris sur VÉlisey accomplissaift ainsi la première traversée de la Manche. En mer, VÉlist fut assaillie par une tempête épouvantable qui fît périr beaucoup de navires à voiles et démontra la résistance du nouvel appareil. Le bateau aborda au Havre, à la stupeui des pilotes et marins du port. Il remonta la Seine par une nuit obscure : « Les villageois se rassemblaient sur les rives du fleuve, appelés par le bruit des roues et effrayés à la vue des étincelles et des jets de flamme qui s'échappaient du bateau. Cette espèce de torche sillonnant avec rapidité le cours du fleuve attirait de loin tous les regards et semait l'épouvante sur son parcours. Les cris sinistres : Au feu! au feu! le tocsin et les aboiements des chiens ne cessèrent, jusqu'au point du jour, de poursuivre la fantastique apparition. » En revanche, l'entrée à Paris fut triomphale : au milieu des applaudissements d'une multitude immense, VÉlise vint mouiller sous les fenêtres des Tuileries, qu'elle salua de vingt et un coups de canon.
A la suite d'une mission confiée à l'ingénieur marestier et de son Rapport sur les progrès de la navigation à vapeur en Amérique, des services de bateaux s'établirent sur presque tous les fleuves de France. D'autres bateaux, dont le premier en date fut le Courrier de Calais, firent réguliè-