‹ Histoire de la civilisation française (volume 3)Chapitre 95 sur 185 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

L Le costume et le mobilier.

Le eoatuine. ~ Pour le costume, on peut distinguer assez nettement trois périodes : l^ de 1814 à 1824 (Louis XVni) ; 2« de 1824 à 1840 (Charles X et les dix premières années de Louis-Philippe); 3^ de 1840 à 1848 (toutepuissance de Guizot).

Sous Louis XYin, ce sont presque les modes de l'Empire. Les hommes des classes dirigeantes n'ont encore complètement renoncé, ni aux bottes à retroussis, ni à la culotte courte, ni au jabot de batiste. Ils ont des habits à collet très remontant, en drap de couleur, à, boutons dorés, ou des redingotes à cinq collets; le gilet à châlSy en piqué; ]e pantalon très coUant, ou bien froncé par en haut et par en bas et échancré sur le cou-de-pied; des cheveux frisés, chassés en avant des tempes, comme s'ils étaient fouettés du vent de Tinspiration lamartinienne ou byronienne. On porte des chapeaux ballon, trombloriy ou à la Bolivar; des chapeaux à poil et des chapeaux de paille de la même forme ; parfois des tricornes, qui peuvent se plier pour se porter sous le bras.

On fume peu, c'est de mauvais ton. En revanche, on prend un tabac exquis dans quelque tabatière Empire. On est soigneusement rasé, avec de minces côtelettes près des tempes.

Les femmes affectionnent les robes à taille très remon-

tée, à jupe courte, avec des manches boufiPantes au-dessus du coude. Les souliers, très décolletés, à cothurne, réduits presque à la semelle, se rattachent à* la jambe par des lacets entre-croisés. La coiffure est très haute, un peu ébouriffée, formant de grandes coquilles sur les oreilles; le chignon, relevé sur la nuque, vient faire une touffe sur le sommet de la tête, où les boucles sont maintenues par des iUs de fer; le tout ombragé de turbans, comme chez Mme de Staël, ou de grands chapeaux à bords immenses, surchargés de fleurs, comme chez la duchesse de Berry, ou de toques ombragées de plumes d'autruche et qui ressemblent à des diadèmes de rois sauvages.

La seconde période nous montre, pour les hommes, la redingote à très grand collet, à manches énormes, à jupes immenses, pincée à la taille; de grands gilets à ramages au bas desquels pendent des breloques ; le pantalon, tantôt très collant comme un maillot du temps de Henri UI et tendu par des sous-pieds; tantôt très bouffant, très large, à la cosaque, à la houssarde; ou bien étriqué aux genoux, mais s'étalant en pieds d'éléphant sur la chaussure. On a conservé la manie toute militaire des bottes : ce qui entraîne l'usage du tire-bottes, un meuble à peu près disparu aujourd'hui. Les cravates prennent une grande importance : chez les gens posés, elles font plusieurs fois le tour du cou, serrant un grand col de chemise qui leur scie les oreilles. Il y a les cravates à la romantique, à la mélancolique, à la gastronomie, à la cosaque, à la Colin, à la Walter Scott. La coiffure devient celle qui caractérise les portraits de Louis-Philippe : à partir de i830, le toupet devient une institution. Le bourgeois continue à être soigneusement rasé, mais avec de larges favoris au bas des joues. Les militaires, les artistes, affectent la barbiche à l'impériale.

Pour les femmes, les modes sont l'exagération des modes de la période précédente, avec moins d'élégance et de goût. La touffe supérieure des cheveux, contournée de manière à former comme un craquelin, entrelacée de gros rubans, de grosses fleurs, de plumes, de rangs de perles, forme des échafaudages étonnants : c'est la coiffure à la girafe. Ou bien on se coiffe à la Vierge, avec des cheveux

plats collés au front par une chaînette d*or portant au milieu une féronnière. Ou bien, sous un bonnet de dentelles ou de rubans, comme en portent aujourd'hui les petites bourgeoises dans certaines provinces, les cheveux sont roulés en anglaises ou en tire-bouchons. Les manches à gigot sont énormes et plus grosses que le buste; les jupes s'étalent démesurément; les chapeaux semblent de grands auvents surchargés de fleurs, ou, sous le nom de capotes, affectent la forme de capotes de cabriolets. Les robes sont surchargées de bouillonnes, 11 y a un joli détail, Yécharpe. Pour sortir, le châle est de rigueur, et le châle cachemire, encore très coûteux à cette époque, a toutes les préférences. Les fourrures sont fort à la mode : on en garnit les manteaux; on en fait des boas pour mettre au cou; en 1830, les manchons sont de proportions énormes^. A. partir de 1840, les modes sont un peu plus artistiques. Pour les hommes, la redingote perd son grand collet : elle se boutonne étroitement jusqu'en haut. Elle est fantaisiste et pincée à la taille, comme chez les élégants ; puritaine et doctrinaire, comme chez M. Guizot; ample et longue, vraie redingote à la propriétaire, comme celle dont M. Saint-Marc Girardin a, jusque sous nos yeux, perpétué la tradition. On ne porte presque plus de ces immenses cravates, comme celle du docteur Véron, qui fit si longtemps la joie des caricaturistes.

Pour les femmes, les manches à gigot disparaissent. On a des tailles pincées, des corsages fermés devant par un réseau de lacets. Les cheveux sont moins ébouriffés : il y a de charmantes coiffures avec des cheveux courts, bouclés, comme on le voit par les portraits de Rosa Bonheur. La capote est plus petite, mais enferme le visage comme les œillères d'un cheval '.

1. Quand les bourgeois et les bourgeoises, qui se rendaient aax réceptions de Louis-Philippe, commençaient, dès trois heures de l'après-midi, à •Installer dans les fiacres et à prendre la file, raconte M. Bardouz, « les jeunes élégants et les rapins, échelonués snr le parcours, s'en donnaient à eœur joie : c'était à qui soulèverait les stores des voitures ou enverrait des bouffées do tabac sur les toilettes » .

%, Sous le second Empire, le costume des femmes fut earaclérisé par la crinoline, sorte de cage d'acier qui faisait énormément bouffer les jupes. En 1856, on représenta au Gymnase une pièce intitulée « les Toilettes tapa*

En négligé, hommes et femmes se coiffent de madrM. Les petits garçons portent de ces casquettes extraordinaires, à large fond plat, à soufflet, à gland, comme ceUe qu'a décrite Flaubert dans « Madame Bovary ».

lie mobilier. — En pleine Révolution, c'est-à-dire en pleine époque de retour à Tantiquitè classique, un aimanach avait fait cette prédiction : « Nous avons tant épluché les modes, tant raffmé sur les goûts, tant retourné les meubles et les ajustements, que, rassasiés, excédés de •jolies choses, nous redemanderons le gothique comme quelque chose de neuf; nous l'adopterons, et nous Yoilà tout naturellement revenus au xit« siècle. » Cette prophétie, qui s'était réalisée, dès le dèbvft de la Restauration, en littérature et en peinture, se réalisa aussi, sous le régime suivant, en architecture et en ameublement. On délaissa le meuble Empire et le style classique pour en revenir aux dressoirs chargés d'orfèvrerie et de faïence andenne, aux chaises monumentales rappelant les stalles de chanoines. On tomba même dans le bric-à-brac <c gothique »,. et Ton commença à collectionner les armures plus ou moins authentiques, les étoffes brochées d'or, chasubles, nappes d'autel, voiles de calice, échappés au pillage révolutionnaire des églises. En un mot, on eut un mobilier moyen âge, un mobilier romantique. Le goût des choses arabes, turques, égyptiennes, indiennes, chinoises, japonaises, ne s'est développé qu'ensuite ; cependant, dès i 830, un dessin de Gharlet nous montre des amateurs dévalisant une boutique de bric-à-brac et emportant des massueir, ies casse-tête, des cimeterres, des flèches.

Les Téiitenles. — En 1817, il y avait à Paris 900 fiacres et 490 cabriolets. A partir de 1830, v'^haque cocher dut être porteur d'une carte portant son numéro d'ordre. En è84i, on établit des surveillants auprès de chaque station,

freoNfl ». L'aotrioe chargée da principal rôle imagina, poor mieux accaaer nateotton satirique de l'antenr, de porter mie jnpe et une erinoline do dimensions exagérées. Le senl résultat de cette critique fut que, le lendemain de la première représentation, une yingtaine de grandes dames demandèrent à Tartiste le patron de sa jupe et que la crinoline en acquit des dimensions doubles. Les toilettes féminines de l'époque tout à fait contemporaine semblent plus artistiques, avec une tendance à modeler les formas du corps.

Sous la Monarchie de Juillet apparurent des types nouveaux de voitures publiques : citadines, urbaines, lutéciennes, deUas , cabriolets-compteurs , oabriolets-rRylords , thérèses , oabs, coupés. Il y eut alors près de 4000 véhicules de ce genre dans Paris.

Londres avait repris, dès 1820, cette idée géniale de Pascal : les omnibus, fin France, ce n'est pas à Paris d'abord qu'ils se mouirèreiit, mais à Nantes, en 1826; à Bordeaux, en 1827. La capitale n'en fut dotée qu'en 1828, sous radministratioB du préfet de police Debelleyme. Une première compagnie, Baudry, Boitard et Saint-Céran, mit cent de ces véhicules à la disposition du public. Ils étaient lourds, attelés de trois chevaux, et ressemblaient à des gondoles. Le prix des places fut d'abord de cinq 90us, oomme au temps de Louis XIV, puis de trente centimes^ coDune aujourd'hui. «

L'engouement du public fut tel que de nouvelles compagnies se fondèrent et promenèrent dans Paris des tricycles^ qui n'avaient que trais roues, des favorites, des béarnaises^ des dames blanches, des dames réunies, desjconstantines, des hatignoUaises, des béarnaises, des écossaises, des parisiennes, des excellentes, des citadines, et d'autres formes d'omnibus que connaissent seuls aujourd'hui les archéologues. Ces diverses compagnies ne fusionnèrent qu'en 1855.

Outre les fameuses diligences Laffîtte et Gaillard, qui ont amené à Paris tant de générations d'étudiants et de provinciaux, les accélérées, carabas, pots de chambre, fondoks, tapissières, coucous, mettaient Paris en relations avec la province. Le dernier coucou n'a disparu qu'en 1861 : il allait de la Bastille à Yincennes; son cocher, avec le carrick d'autrefois et les sabots fourrés de paille, avait fait peindre sur sa voiture ces mots : « Au coucou obstiné ».

Sur la Seine, les mouches étaient encore inconnues : ce B'<est qu'en 1866, à la veille de l'Exposition universelle, que se fonda la première entreprise de bateaux à vapeur. Sous la Monarchie parlementaire, on avait encore les anciens coc^s d'eau; leur principale clientèle, c'étaient les nourrices, qui, d<e haute ou de basse Seine, venaient chercher un emploi à Paris ou y ramenaient leurs nourrissons.

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n. La vie de société.

Les salons. — Les mœurs ne furent jamais plus polies et plus décentes qu*à cette époque où la noblesse, que les leçons du malheur avait fort amendée, et la haute bourgeoisie, qui avait conservé ses anciennes habitudes de mesure et de tempérance, donnaient le ton à la société. Il est vrai que les dissentiments politiques, au lieu d'une société, comme dans la France du xviii" siècle, nous en donnèrent au moins deux : il y eut dès lors des salons royalistes et des salons libéraux. Quand la Ghaussée-d'Antin ou le faubourg Saint-Honoré donnaient des fêtes, on pouvait en conclure que le faubourg Saint-Germain avait des raisons de bouder et de s'abstenir.

Royalistes ou libéraux avaient de commun le goût d'une élégance sans faste, Tamour de la vie de salon, la recherche de la société des femmes. La vieille conversation française, avec sa galanterie respectueuse et spirituelle, vivait encore. Les habitudes contractées dans les cercles (ceux-ci ne se multiplièrent guère qu'à partir de 1840) ne l'avaient pas encore tuée. On retrouvait, dans les salons de 1820 et de 1840, les mots ingénieux, jusqu'aux madrigaux de l'ancien régime. On y parlait aussi de politique, philosophie, art, littérature, mais on parlait fort peu des sciences, comme on le faisait avant la Révolution, car la période parlementaire est avant tout littéraire. Assurément, les drames de Victor Hugo, les toiles d'Ingres ou de Delacroix, les œuvres lyriques de Meyerbeer ou de Berlioz, tenaient plus de place dans la conversation que les découvertes d'Ampère ou d'Arago.

L'influence des classes dirigeantes dans la vie de société n'était pas encore menacée par celle des classes populaires : il était rare qu'on se permit, dans les conversations, de citer un mot d'argot. Elle n'était menacée que par les enfants perdus de ces classes, les artistes et surtout les rapins, les littérateurs et surtout la bohème littéraire, pour qui les idées, les modes, les goûts artistiques ou littéraires des classes censitaires étaient autant de motifs k bons mots et à caricatures, et pour qui le mot de bourgeois était synonyme de tout ce qu'on peut imaginer de plus arriéré.

Cette société eut aussi ses travers. Par exemple, vers 1820, entiché qu'on était alors des poésies de Byron, du « Werther » de Goethe, du « René » de Chateaubriand, iJ fut de mode de se montrer désespéré et dégoûté de la vie. Des jeunes gens fort bien portants se posaient en poitrinaires. La poésie séraphique de Lamartine nous valut les femmes éthérées et frêles, qui, les yeux levés au ciel, affectaient de ne se nourrir que du parfum des roses.

La eour. — La cour de Louis XVUI fit peu parler d'elle : ce prince, studieux, lettré, classique, citant Horace et aiguisant des bons mots, d'ailleurs impotent et goutteux, n'aimait pas le monde. Quand sa belle-fille la duchesse de Berry, après la mort tragique de son mari, cessa de faire les honneurs du palais, il n'y eut un peu d'animation qu'à la cour du duc et de la duchesse d'Angoulôme ou bien au pavillon de Marsan, habité par le comte d'Artois. Lorsque celui-ci fut devenu le roi Charles X, ses réceptions se limitèrent dans un cercle étroit de royalistes convaincus et de personnes qui avaient fait leurs preuves de noblesse.

Louis-Philippe, qui tenait son trône des efforts communs du peuple et de la bourgeoisie, s'acquittait envers le premier en chantant » la Marseillaise » au balcon des Tuileries et envers la seconde en lui ouvrant largement ses salons.

C'était un curieux spectacle, raconte M. Bardoux, que les premières soirées données par Louis-Philippe au Palais- Royal. La tolérance du préfet avait permis aux omnibus d'entrer dans la cour, et les officiers de la garde nationale des quartiers commerçants et de la banlieue arrivaient en grande tenue, leurs femmes au bras, pour saluer familièrement le roi citoyen. »

Les vertus privées du roi et de la reine, les manières simples et affables de toute la famille royale, plaisaient a la bourgeoisie. Elle leur savait gré d'autoriser le peuple à se promener dans le jardin des Tuileries, sous les fenêtres mêmes de ses appartements, de lui ouvrir ceux-ci à certains jours. Les visiteurs étaient touchés, en défilant dans les salons et même dans les chambres à coucher, de voir le lit du couple royal, de constater partout les indices d'un excellent ménage, d'une vio toute de famille et d'une simplicité civique. Ils savaient gré au roi même àe son parapluie,

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symbole d'économie et de préToyaace. Us étaient touchés d'apprendre que, comme eux, il découpait à table, même lorsqu'il invitait des ambassadeurs.

Les fils du foi reçurent l'éducation des fils de la bourgeoisie et fréquentèrent les lycées : lorsqu'ils avaient des succès au concours générad, c'était fête aux Tuileries, et l'on invitait leurs camarades. Aussi aucun prince, même sous l'ancienne monarchie, n'avait été pleuré comme le fut, après sa un tragique (1842), le duc d'Orléans.

Les plaisirs. ~ C'est pendant la Restauration que la harpe, qui faisait si bien valoir de belles mains et des doigts effilés, commença à être abandonnée pour le piano.

Des danses nouvelles nous arrivèrent d'Allemagne et de P<^ogne : la valse (on écrivait alors wal$e), la polka, la mazurka, avec le quadrille ou contre-danse^ supplantèrent celles de la vieille France. Une des figures de ce quadrille rappelle encore la vogue de l'école saint-simonienne.

Les préférences de la bourgeoisie sont, en musique, non pour le Théfttre-Italien , car elle veut comprendre les paroles qu'on lui chante, mais pour le Grand-Opéra, où Monsieur Auber cherche à lui faire comprendre la musique nouvelle, surtout pour l'Opéra-Gomique. Celui-ci est vraiment le thé&tre lyrique des familles. On s'y donne des rendez-vous, et plus d'un mariage s'y est ébauché.

En littérature, la bourgeoisie abandonne le drame de boulevard au peuple, et, à la Comédie-Française, elle est d'abord effarouchée de l'invasion de Victor Hugo. Ses auteurs de prédilection furent alors Scribe et Musset.

Elle n'est point ennemie d'une certaine gaieté : dans les plus grandes maisons bourgeoises, après un dîner opulent, on restait volontiers autour de la table à chanter des chansons de Béranger, dont on reprenait en chœur le refrain.

La bonne société fréquentait le bal masqué de l'Opéra; on y dansait soi-même, on y rencontrait de vraies femmes du monde et on y nouait de vraies intrigues. Quand, par l'accroissement même de la population parisienne, le caractère intime de ces bals fut compromis, quand leur public fut plus mêlé d^aventuriers et d'étrangers, quand l'administration enrôla des danseurs soldés, quand Musard, avec la musique de cuivre, stridente et tapageuse, avec MtB

symphonies de coups de pistolet et de chaises cassées, avec 80Q galop infernal, quand Chicard, avec ses gantelets, son casque et ses panaches extravagants, en eurent pris possession, la bourgeoisie déserta ces fêtes ^.

C'est de la Restauration que date la vogue, du café Riche, du café Anglais et de la Maison Dorée.

La loterie, les Jeux du hasard. — La Restauration , après TËmpire, avait maintenu la loterie d'État, supprimée en 1793 et rétablie en 1797. Celle-ci passionnait le peuple; on cherchait à deviner les numéros gagnants, à les voir en rôve, à les obtenir des tireuses de cartes ou de somnambules plus ou moins lucides. Il y avait cinq bureaux de loterie, à Paris, Bordeaux, Lille, Lyon et Strasbourg : cela faisait quinze tirages par mois.

On avait aussi établi une ferme des jeux de hasard : on jouait à Paris, sous le patronage de l'État, comme on joue aujourd'hui à Bade ou à Monaco. Cela n'empêchait pas les tripots clandestins.

La ferme et les établissements publics de jeu furent fermés en 1836, et la loterie supprimée comme « immorale » en 1839. On calcule que ces deux institutions coûtaient à la nation près de 400 millions par an.

L'anglomanie. — Onempruntabeaucoup aux Anglais. Ce qu'on leur emprunta de mieux, à partir de 1814, ce fut l'hygiène du corps, les copieuses ablutions, le goût de la propreté, qui assurément avait fait peu de progrès en vingt-cinq ans de campagnes, de bivouacs et de vie nomade. On se parfuma un peu moins, et l'on se lava beaucoup plus. Dans son intérieur, on rechercha moins la magnificence et davantage le confortabley une chose et un mot anglais. La cuisine britannique, saine et simple, influa sur la nôtre, qui était par trop raffinée ; on sut enfin, en France, ce que c'est qu'un bon bifteck.

On fut pris d'une passion extrême, à grand'peine contenue par les lois douanières, pour les tissus, les aciers, les mille brimborions' que nous expédiaient les Anglais.

1. Les bals publics les plus célftttres sont alors le Prado, le Chàtéaw* ihuge, Montesquiau, Voientmo^ Mabille, le Banelagh, et, pour messieun les étudiants, la Chaumière, tenue par « le papa Lahire », que Henri Heint • entendu traiter de Polignae parce qu'il s'opposait à certains écarti.

Chaussures ou yétemeats, rasoirs ou aiguilles, rien ne semblait bon, ou beau, ou commode, que ce qui venait d'outre-Manche.

Le mot de mode fit méine place à celui de fashion^ et l'on se piqua d'être fashionahle. On ne parla que de courses de chevaux, de banquettes irlandaises, de steeple-chasey de turf, de jockeys, de starters, de paris à la façon britannique avec book-makers, et les chevaux, même de sang français, furent baptisés de noms anglais.

Le magnétisme animal et le spiritisme. — Les adepte.s de Mesmer, confondus avec les illuminés, ont fait peu de bruit sous la Révolution. Cependant, à Lyon, une femme en catalepsie, observée par le docteur Petétin, aurait prédit tous les événements du siège de cette ville en 1793. Sous la Restauration, les mesmériens formèrent plusieurs cercles, notamment celui que présidait la duchesse de Bourbon. Vers 1829, en Avignon, ils guérissaient les malades par le magnétisme et par le chant du Veni creator; ils conduisaient au moyen d'un tube de verre le fluide magnétique et Tesprit céleste sur les patients.

Bientôt il se forma deux écoles distinctes : les magnétistes fiuidistes, qui croyaient à un fluide et qui étudiaient les faits avec une certaine conscience, et les magné tistes spiritistes.

Vers 1845, en effet, commença la croyance au spiritisme, c'est-à-dire à l'existence d'esprits avec lesquels nous pouvons nous mettre en relations, qui peuvent se manifester à notre intelligence, à notre vue, à notre ouïe, à nos autres sens, en empruntant des intermédiaires, tantôt des objets inanimés, tantôt des personnes spécialement douées pour communiquer avec eux et qu'on appelle des médiums, Allan-Gardec a été depuis, en France, le grand prêtre de cette doctrine et a écrit de nombreux ouvrages pour la propager. Elle a eu du moins le mérite d'inspirer un des plus curieux romans de Théophile Gautier : « Spirite )>.

Dans les années qui précédèrent la révolution de 1848, on était très porté au merveilleux : aussi des phénomènes mal observés ou même de vulgaires mystifications causèrent-ils une certaine émotion.

Par exemple, vers 1846, le pays entier fut très intrigué

des phénomènes soi-disant électriques qui se produisaient chez une paysanne de l'Orne, Angéhque Gottin. La même année fut signalée, à Paris, par la manifestation des esprits frappeurs dans la boutique du charbonnier Lerible. Vers 1850, ce fut le tour des escargots sympathiques d'AUix, oq moyen de communiquer la pensée à de grandes distances au moyen d*escargots vivants. En 1852 commencèrent les expériences sur les tables tournantes ^ dont Agénor de Gasparin se fît Thistorien : ces tables répondaient aux questions posées par les assistants ou transmettaient les communications de Jules César, de Socrate, de saint Louis, de Jeanne Darc, etc.

Bien plus récemment, n*a-t-on pas vu une femme rechercher, avec une baguette magique à la main, les trésors prétendus enfouis dans le sol de la basilique de Saint-Denis?

On voit que notre siècle n*est pas moins avide de surnaturel que ses devanciers : les merveilles de la science positive ne suffisent pas à satisfaire notre amour du merveilleux; les anciennes superstitions reparaissent volontiers sous des formes nouvelles, sans parler de celles qui se conservent, sans se transformer, au fond des campagnes.

m. La vie publique.

Les haines de partis. ~ La seconde Restauration exciti^ des haines inexpiables par sa rigueur envers les chefs de Tarmée napoléonienne, par ses complaisances pour Trestaillon ^ et les massacreurs du Midi, surtout par son alliance avec les envahisseurs •.

La fraction de la nation qui se montra le plus irréconciliable à la Restauration, ce furent les officiers de Napoléon

1. Le maréchal Brune eat lâchement assassiné par la populace royaliste d'Avignon ; le général Ramel, par celle de Toulouse. On connaît la chanson de Béranger sur « ce bon monsieur de Trestaillon ». Les excès de la Terreur blanche, dans le Midi, rappelèrent ceux de la Terreur de 1793.

2. Nos ennemis étaient alors officiellement nos alliés, nos amis. « Vivent nos amis les ennemis! » disait ironiquement Béranger. Un capitaine à demi-solde fut arrêté pour avoir appelé son cheval Cosaque. Le magistrat qui l'interrogeait lui dit : « Comment avez-vous pu donner à votre cheval on nom cher à tous les bons Français? »

qu'elle avait mis à demi-solde, tandis qu'elle prodiguait les grades aux émigrés revenus avec elle. Quelques-uns, avec le général Lallemand, s'en allèrent au Texas fonder une colonie militaire appelé Je Champ (Tasile, qui fut soutenue en France par une souscription nationale (1819); on lui donna le nom de Canton de MarengOy et le chef-lieu était Aigleville. D'autres, dans leur redingote boutonnée jusqu'au menton, avec leur chapeau k la Bolivar incliné sur l'oreille, la rosette ou le ruban rouge à la boutonnière, se contentaient d'assister, sur les places d'exercices, à l'instruction des recrues : spectacle qui irritait en eux le sentiment de leur inaction et d'une disgrâce imméritée. D'autres se lancèrent dans des conspirations et furent le principal danger de la dynastie.

Le café Valois était le club des légitimistes paisibles, des vieux émigrés, qu'on appelait les voltigeurs de Louis XIV. Le café LambMn était celui des bonapartistes : quand les gardes du corps, en 1814, annoncèrent l'intention d'y venir inaugurer un buste de Louis XVIII, trois cents officiers de l'Empire y vinrent prendre garnison ; il fallut l'intervention de l'autorité pour empêcher une sanglante collision.

Après le retour de l'Empereur (mars 1815), le café Montansier (au Palais-Royal) fut le quartier général des officiers impériaux ; ils avaient fait de l'estrade de ce caféchantant une tribune politique et , se substituant aux acteurs, débitaient des couplets injurieux pour les Bourbons. A|)rès le second retour du roi, les mousquetaires et les gardes du «corps, dans leur fureur de représailles, prirent ce café d'assaut, y brisèrent les glaces et la vaissellej jetèrent par la fenêtre l'argenterie et les meubles.

En province, les anciens seigneurs de village, trop souvent coalisés avec le curé , inquiétaient les acquéreurs de biens nationaux, traitaient de haut en bas le maire et le conseil municipal, prétendaient siéger dans l'église à l'ancien banc seigneurial et recevoir avant tous le pain bénit. La satire et la caricature s'emparèrent de ces hobereaux prétentieux, de ces marquis de Carahas»

n y avait en France comme deux nations, deux armées en présence. Les libéraux et les bonapartistes faisaient alors cause commune. A mille détails, le plus souvent futiles, on

voyait éclater Fantagonisme. Les royalistes avaient mis à la mode un jea de mots sur Hbérauœ et libérés (forçats). D'un c6té, on répandait les livres pieux, les brochures légitimistes ; de l'autre , le libraire Touquet multipliait les éditions de Rousseau et de VoltairCi sous tous les formats, à tous les prix.

Le même Touquet vendait des tabatières libérales sur le couvercle desquelles se lisait le texte de la Charte; les royalistes en adoptèrent d'autres qui reproduisaient le testament de Louis XVI ou le portrait du roi-martyr. En 4819, on eut des cannes dont la pomme était mobile et qui, en s'ouvrant, laissaient voir la statue de Napoléon. Oo imagina de vendre des bretelles tricolores, de fabriquer des liqueurs alcooliques dont Tune s*appelait Liqueur des braves f et l'autre Larmes du général Foy. En 1815, le clergé refuse au cercueil d'une actrice, Mlle Raucourt, l'entrée de l'église Saint-Roch : les libéraux forcent les portes, brisent les grilles, installent le cevcueil devant le maître autel : Louis XVni a le bon esprit d'envoyer un aumônier de sa maison réciter les dernières prières, et la foule menaçante se calme. Au Théâtre-Français, en 1817, libéraux et royalistes se colletaient à la représentation de « Germanicus », une médiocre tragédie d'Arnault, uniquement parce que Fauteur était connu pour sa fidélité k Napoléon. De part et d'autre, les officiers tirèrent les sabres. Il fallut appeler la garde. L'épilogue, ce fut, pour le lendemain, une demi-douzaine de duels.

Le» ihiels. — Jamais on ne s'est autant battu que dans les premières années de la Restauration : officiers de l'ancienne garde impériale ou de la nouvelle garde royale s'alignaient tous les matins ^.

1. La race odiaose de» duellistes de profession reparut. Un de oes breU ieors entre au Café Français, et, jetant un regard dédaigneux sur les cou- •ommatears : « Je ne trouTerai pas ici, ditril, à qui donner le moindre eoup d'épée. — Vous tous trompes l » répond en se levant un monsieur à lunettes. Échange de cartes : le provocateur est un oomte, l'autre ua marquis. Le monsieur à lunettes, appelant alors le garçon de oafé : « Tenez, lui dit-il, voioi 2000 francs ; allez aux pompes funèbres commander tin enterrement de première classe pour meurienr, dont Toid le nom ot le titre. L*enterrement sera pour après-demain. Je veux que monsieur le comte soit enterré comme un marquis. » Cette foii, le duelliste fat inlimidé» et l'affaire s'arrangea, i

Il y eut aussi des duels parlementaires ^ à la suite de discussions dans les chambres, comme celui du général Foy avec M. de Gorday (1820). Pour ceux-ci, ordinairement, on se battait au pistolet : le premier qui tirait manquait, et l'autre, par courtoisie, tirait en Tair. Un des duels les plus célèbres de la Monarchie de Juillet, c'est celui où Emile de Girardin tua un autre journaliste, Armand Garrel, plus illustre alors que lui-même (1836).

Les sociétés secrètes. — Les plus actives des sociétés de répoque, ce n'était pas la franc-rhaçonnerie, bien que tous les libéraux s'y enrôlassent en foule. G'étaient d'un côté la Gongrégation, dirigée par les Jésuites ; de l'autre, le carbonarisme ou charbonnerie française, fondé par Bûchez, alors étudiant en médecine. Les carbonari, mot italien qui Vgnitie charbonniers, s'étaient constitués chez nous àl'imitation de leurs confrères de la péninsule. Us juraient sur un poignard « haine au roi et à la royauté » et versaient une cotisation d'un franc par mois. Us étaient organisés en ventes (autre mot d'origine italienne), c'est-à-dire en vingtaines. Un seul membre de chaque vente connaissait la vente par laquelle il avait été désigné pour en former une nouveUe. Ainsi elles naissaient les unes des autres, se reproduisant comme les polypes des coraux et des madrépores, enveloppant le pays et l'armée d'un réseau d'affiliations. Au-dessus de toutes était la vente suprême, dont les milliers d'affiliés, aussi bien que la police bourbonienne, ignoraient la composition. La charbonnerie envahissait les régiments, et l'on eut les conspirations mihtaires de Saumur, de Belfort, le complot du capitaine Vallé, la tentative insurrectionnelle du lieutenant-colonel Garon, en Alsace. Le plus célèbre des procès faits à cette occasion, c'est celui qui se termina par l'exécution des quatre sergents de la Rochelle (1 822), Bories, Raoul, Goubin, Pommier, dont le peuple de Paris, tous les ans, couvre encore de fleurs le tombeau. Gette redoutable association disparut quand la haine contre les Bourbons commença à s'émousser.

Sous Louis-Philippe, d'autres sociétés, plus ou moins secrètes, comme celles des Amis du Peuple, des Amis de l'Égalité, de V Union de Juillet, celle des Droits de l Homme, qui réunis-

sait en 1833 plus de 60 000 adhérents ^ celles de VAction^ des Saisons, des Familles, contribuèrent à organiser les émeutes et les insurrections, furent Tobjet de poursuites judiciaires et provoquèrent la loi restrictive de 1835.

Les eomplots soas LonIs^Phllippe. — Les exaltés des partis démocratiques ou socialistes attentèrent plus d'une fois à la vie du roi : Bergeron (1832), Alibaud (1839), Darmès (1840), lui tirèrent des coups de feu. Le roi pouvait dire qu'il était le seul gibier dont la chasse fût ouverte en tout temps. Le 28 juillet 1834, la machine infernale, montée par Fieschi, répandit la mort autour du roi et coucha sur la chaussée du boulevard du Temple quarante morts ou blessés. Les légitimistes ne furent pas moins actifs : la duchesse de Berry essaya de soulever une nouvelle insurrection royaliste dans l'Ouest et de réveiller la Vendée (1832).

L'apothéose de ZVapoléon. — Bien que Louis-Philippe fût en butte aux attaques des bonapartistes, aucun gouvernement n'a plus honoré la mémoire de Tempereur mort à Sainte-Hélène. Louis-Philippe, se souvenant qu'il avait combattu à Valmy et à Jemmapes, eut le culte des gloires militaires que la Restauration avait répudiées.

Or, comme les guerres de la République étaient alors presque oubliées et que les survivants des guerres de l'Empire étaient encore nombreux^ toute gloire militaire semblait se personnifler en un homme. Napoléon. C'était lui que célébraient les orateurs à la tribune, que chantaient les poètes, à commencer par Victor Hugo, Lamartine, Béranger, que glorifiaient les historiens, même le républicain Louis Blanc. On opposait cette grande épopée guerrière à la politique sagement pacifique de Louis-Philippe, que ses ennemis appelaient par dérision le « Napoléon de la paix ». On s'arrachait les Mémoires des généraux ou des serviteurs de r Empire. On s'attendrissait en lisant le « Mémorial de Sainte-Hélène ». Un des livres les plus populaires à cette époque, c'est celui de Guérin : « Victoires et Conquêtes ». De même que contre la politique dévote de la Restauration

1. Les noms de qaelqaes-unes des sections de cette société étaient signillcatiiii : Quatre-vingt-treize, Montagnards, Goerre aux châteaux, Saint-Jast, Babeuf, Marat, Couthon, Robespierre, Ça ira, Niveau, Bonnet phrygien.

R. GlVIU COMTKM». 29

506 crvaiSATiON fbançaise

on avait ressuscité Voltaire, contre la politique pacifique de Louis-Philippe on s'étudiait à grandir FËmpereur. Louis- Philippe, soit qu*il partageât ces admirations, soit par calcul et pour donner le change à Fopinion, cédait à Tentrainement. C'est lui qui fit replacer la statue du conquérant sur la colonne de la place Vendôme, acheva les monuments à la gloire de la Grande Armée, négocia avec l'Angleterre la remise des cendres de Napoléon, envoya son fils, le prince de Joinville, les chercher à Sainte-Hélène, leur ménagea une marche triomphale à travers Paris, les fit déposer sous la voûte des Invalides. G*est dans Tintervalle des deux tentatives de Louis Bonaparte^ à Strasbourg (1836) et à Boulogne (1840), que s'accomplit cette magnifique et dangereuse apothéose de Napoléon le Grand.

lies aBcIeniies aasoelatlons d'ouvriers. — L*aQcien régime avait légué au nouveau un type singulier d'associations ouvrières. Le compagnonnage ^ laissant à part les ouvriers sédentaires, servait à grouper les ouvriers nomades qui allaient de vOle en ville chercher de l'occupation, c'està-dire qui accomplissaient leur tour de France, Dans chacune àesviUes du tour de France, le compagnon était reçu par les travailleurs qui faisaient partie de la société : ils s'ocoupaient à lui procurer de l'ouvrage. En attendant, il était hébergé dans une auberge attitrée : elle était tenue par la mère des compagnons , et ceux-ci étaient ses enfants. Si le compagnon tombait malade, il était soigné par la mère, veillé par ses frères à tour de rôle, et visité par le rouleur, •un des dignitaires de l'association. S'il mourait, il était accompagné par eux au cimetière et enseveli à leurs frais.

Tous ceux qui faisaient partie d'une association de compagnonnage étaient initiés à certains mystères. Deux ouvriers qui se rencontraient échangeaient des formules et des signes de reconnaissance. Un rituel très compliqué déterminait la façon dont on devait porter la canne et les rubans dans les cérémonies publiques ou prendre son verre sur la table. Aux funérailles d'un compagnon, après Téloge funèbre prononcé par l'un d'eux, les associés poussaient des hurlements rythmés, plaçaient sur la terre deux cannes en croix, et tous venaient successivemeat, deux à deux, en

mettant le pied d'une certaine manière sur les angles de la fosse, s'embrasser d'après le rite.

Ces corporations avaient quelques-uns des vices de celles de l'ancien régime. Le titre de compagnon devait s'acheter par un noviciat long et pénible. Les novices s'appelaient (ispirantB^ jeunes hommes ou renards. Les compagnons se plaisaient k les exploiter ou à les éprouver de mille manières. Ils prenaient pour eux-mêmes le meilleur de l'ouvrage, envoyaient les renards aux broussailles^ c'est-à-dire dans les faubourgs ou les villages, ne leur permettaient ni de coucher dans la même chambre, ni de s'asseoir au bal à côté d'eux. <c Renard, cire-moi mes bottes », disait le compagnon, et le renard était tenu d'obéir.

Les deux plus célèbres de ces associations au commencement du siècle, c'étaient celles des Enfants de Salomon et des Enfants de maître Jacques. Les uns prétendaient que leur société avait été fondée par Hiram, architecte de Salomon, qui aurait été assassiné dans le Temple par trois traîtres auxquels il refusait de livrer le secret du compagnonnage ; les seconds se piquaient de remonter à maître Jacques, un architecte provençal qui aurait été le collègue d'Hiram, et qui, après son retour de Jérusalem en Provence, aurait été assassiné par un envieux.

Les <c Enfants de Salomon », qui se prétendaient plus anciens, étaient plus orgueilleux. Leurs rites n'avaient été communiqués qu'à quatre corps de métiers : les menuisiers, les loups ou tailleurs de pierre, les gavots ou serruriers, les renards de liberté ou charpentiers. Us accueillaient les ouvriers sans distinction de culte, et, par conséquent, se recrutaient surtout parmi les protestants. Les « Enfants de maître Jacques » étaient plus hospitaliers et avaient communiqué leur secret à un grand nombre de corps de métiers; mais ils ne recevaient que des ouvriers catholiques. Us s'appelaient encore les Compagnons du devoir ou dévoirants *.

Ces associations étaient jalouses l'une de l'autre et se traitaient en ennemies. Les serruriers de Salomon ne sup«

1. U y avait bien d'autres associations, comme les Enfants du Père 5ottbiie, les BonS'Coutùit, etc. ; mais ces deux-là étaient les plus considérables.

portaient pas, dans la ville où ils travaillaient, les serruriers de maître Jacques. Souvent des batailles éclataient entre gavots et dévoirants. A Sens, en 1842, un dévoirant eut ridée de monter sur un âne et de passer devant les boutiques des serruriers appartenant à l'autre association, en criant : « Hue, gavot ! » De là, une rixe sanglante. A Nantes, en 1845, les boulangers s'apprêtaient à célébrer leur fête patronale avec des cannes et des rubans ; les compagnons, furieux de cette usurpation de leurs insignes, tombèrent sur le cortège.

Dans d'autres occasions, les associations rivales en venaient à des transactions. Gomme elles ne voulaient pas travailler dans la même localité, elles proposaient de «jouer la ville ». On mettait au concours entre les deux partis la confection de quelque objet de leur industrie; celui qui avait le mieux réussi restait maître de la place et en expulsait ses concurrents.

Ces associations nuisaient donc à leur objet principal, qui était Tasslstance mutuelle, par une affectation de mystère, par Toppression qu'exerçaient les compagnons sur les renards, par les haines et les querelles qui s'élevaient entre elles. L'ancien régime les avait proscrites; la Constituante les avait de nouveau prohibées par la loi de 1791 ; mais elles survivaient à toutes les défenses et entretenaient parmi les ouvriers des mœurs sauvages et turbulentes.

En 1823, des renards en révolte contre les anciens avaient fondé la Société des Indépendants. En 1830, une autre révolte produisit un type nouveau et meilleur d'association. A cette époque, les préparatifs de l'expédition d'Alger avaient attiré à Toulon une énorme affluence d'ouvriers. La mère des compagnons proposa aux anciens de permettre à des renards de coucher dans leur chambre. Les anciens se trouvèrent offensés de cette proposition : ils quittèrent la mère et ordonnèrent aux renards de les suivre dans leur retraite. Ceux-ci refusèrent, secouèrentle joug et fondèrent la Société de l'Union. Celle-ci n'eut plus ni cannes, ni rubans, ni mots de passe ou de ralliement, ni chants de guerre. Elle n'était qu'une société de secours mutuels. C'était ce type qui devait finir par prévaloir. Peu à pea l'ancien compagnonnage est tombé en désuétude.

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