LES CONSTITUTIONS, LE DROIT ÉLECTORAL, LES LIBERTÉS
Caractères généraux de cette période. — Assurément, entre les deux Républiques et le second Empire il y a des différences profondes. Les deux Républiques auront été des gouvernements libres; le second Empire a été un gouvernement personnel. Elles naquirent de Tacclamation populaire; il eut pour origine un coup d'Etat.
Ces trois gouvernements ont cependant un caractère commun : tous trois ont cherché à s'appuyer, non sur des classes dirigeantes, mais sur la masse du peuple ; ils ont été des gouvernements démocratiques, des gouvernements de suffrage universel.
S'il est donné au régime actuel de se perpétuer, on s'apercevra, déjà dans une vingtaine d'années, que l'Empire n'a été qu'un accident dans le grand courant démocratique de notre histoire. Il apparaîtra comme le résultat d'une erreur passagère du suffrage universel dans l'exercice, encore nouveau pour lui, de sa souveraineté. Le
règne de Napoléon III a duré assez pour qu'on ait commis dans nos relations extérieures des fautes colossales et irréparables, destinées à peser sur nos destinées ultérieures aussi lourdement que les erreurs mêmes de Napoléon I«'. Mais, en ce qui regarde l'histoire même de notre développement intérieur, il n'a retardé que de fort peu l'avènement définitif de la démocratie, et la logique de notre évolution en a été à peine altérée.
La période postérieure à 1848 diffère profondément de la précédente. Le 24 février, qui mit fin au privilège électoral des classes bourgeoises, a eu ses conséquences dans toutes les branches de la vie nationale.
Le fait même de l'existence du suffrage universel a imprimé un caractère nouveau à toutes nos lois politiques : nous avons eu des constitutions tout autres que nous les aurions eues sans lui, d'autres conseils généraux, d'autres conseils municipaux, un autre jury; nous avons eu le service militaire universel et obligatoire, l'instruction universelle, obligatoire et gratuite. Les lois qui régissent les rapports des ouvriers et des patrons, le droit d'association, le régime de l'assistance publique, le système de douanes et d'impôts, l'agriculture,, l'industrie, le commerce, en ont été modifiés. La politique extérieure elle-même a pris une direction différente.
Les lettres n'ont pas attendu 1848 pour manifester ce caractère nouveau, car, dès 1830, elles commencent à s'inspirer de l'esprit démocratique. Elles ont contribué à préparer 1848; elles n'ont fait, depuis lors, qu'accentuer leurs tendances. Il n'est pas une branche de la littérature, théâtre, roman, éloquence-, polémique, journalisme, qui ne témoigne visiblement de l'ascendant des classes populaires. L'architecture, la statuaire, la peinture, la musique, témoignent d'un goût qui n'est pas tout à fait celui des anciennes classes dirigeantes. Les mœurs, le langage, le costume, l'ameublement, l'aspect de Paris et des grandes villes attestent, à leur manière, la transformation profonde qui s'est opérée dans la société française*.
1. Je ne vois guère que l'histoire des sciences pour laquelle Tanitée 1848 ne marque pas une date importante ; mais l'influence de la démocratie reparait dès qu'il s'agit des applications des sciences.
516 aVILISATION FRANÇAISE
Le gonvevnement provisoire de 1848. — Victorieux au 24 février, le peuple proclama la République et acclama d'abord un Gouvernement provisoire. Celui-ot appela tous les citoyens au droit de voter, au droit d'entrer dans la garde nationale, au droit de faire partie du jury ^ C'était l'avènement, plus d'un demi-siècle après la tentative de 1793, des classes populaires à la vie politique. Ce gouvernement abolit les titres de noblesse, abrogea les lois qui restreignaient la liberté de la presse et le droit de réunion.
Quant à la mission de donner une constitution au pays, elle ne pouvait appartenir qu'à une Assemblée investie par les électeurs d'un mandat constituant.
La Constituante et la Constitution de i848. — Alors fut élue la Constituante de 1848*. Elle réunit les pouvoirs législatif et exécutif. Elle gouverna au moyen de ministres. Elle réprima les insurrections, dont la plus terrible fut celle de juin, et dirigea les relations extérieures de la France. En un mot, elle fut un gouvernement en même temps qu'une Constituante.
La Constitution de 18483 méconnut, comme celle de 1791, les véritables conditions du régime parlementaire. Dédaignantles leçons de l'expérience acquise en Angleterre, en Amérique ♦, en France même, elle en revint à une Chambre unique. Elle établit une Assemblée législatioey élue pour trois ans, et un Président de la République, élu pour quatre ans 8.
Avec la Constitution de 1848, les conflits entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif étaient inévitables. Us
1. La loi du 7 août 1848 appelle tous les citoyens à faire partie du jury, pourvu qu'ils soient ùgcs au moins <le trente ans, qu'ils sachent lire et écrire, et qu'ils ne soient, comme serviteurs ou domestiques, aux gages de personne. — Comparer %ivec le système de la monarchie de Juillet (droit de suffrage, garde nationale, jury) exposé ci-dessus, p. 324-385.