‹ Histoire de la civilisation française (volume 4)Chapitre 20 sur 116 · RÉGIME FÉODAL. — IL VÉGLISE · texte numérisé non relu

RÉGIME FÉODAL. — IL VÉGLISE

(De la déposition de Charles le Gros à la mort de Louis VU, 8S7-1180.)

I<*É|^lise féodale t orlf^e de sm pnissaiiee territoriale— La féodalité laïque doit sa puissance territoriale à rjiérédité des bénéfices et à la recommandation des «lieux. L'Église féodale doit surtout la sienne aux donations et à Fcbligation de la dlme.

A côté des fiefs laïques, il y a donc les terres d'Église. Elles ont un aspect différent, selon qu'elles appartiennent à <ies évêchés ou à des abbayes. L'évéque, en général, s'est emparé des domaines royaux contenus dans le territoire <ie sa cité : ces domaines forment une masse compacte, un territoire assez bien arrondi, bien qu'ils puissent avoir des <lépendances dispersées sur toute l'étendue de la chrétienté. Au contraire, le couvent, qui s'est formé plus tard, a dû accepter des donations de toutes mains, en tout pays, et son domaine se compose ordinairement de parcelles disséminées.

L'évéque est plutôt un grand propriétaire urbain, qui ^éside à la ville; le couvent, situé au milieu des champs, est ttû grand propriétaire rural. Les évêchés portent le nom <le cités anciennes et illustres, Autun, Narbonne, Reims; les couvents portent des noms nouveaux, car ils sont souvent le noyau de centres nouveaux d'habitation, et ces «entres, en général, sont d'abord peu considérables et sans illustration historique.

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Les richesses des couvents tendent à s'accroître dans uneplus rapide proportion que celles des évêchés. Si la période franque est celle de Tenrichissement des évêchés, la période féodale est celle de Tenrichissement des couvents , Ils sont plus populaires que les églises épiscopales ; ils ont un plus grand renom de sainteté et une réputation miraculeuse mieux établie. Ils attirent à la vie religieuse les nobles et les non-nobles amoureux de la paix, et qui, en y prenant le froc, y apportent leurs biens. Ils renferment de nombreux moines, tandis que l'évéque est seul avec ses chanoines ; ils ont donc plus de gens empressés à solliciter pour eux des donations., à effrayer les pécheurs, à solliciter leur repentir et leur générosité ; ils ont aussi plus de gens occupés à prier pour Tâme de leurs bienfaiteurs et qui semblent n'avoir pas d'autre occupation. Du reste, les moines ayant fait vœu de pauvreté, ce n'est pas à eux que s'adresse la donation : c'est à saint Martin, à saint Benoît, à saint Denis, à saint Etienne, aux glorieux confesseurs et aux glorieux martyrs dont ils suivent la loi. C'est le saint que les donateurs veulent se concilier et c'est sa colère que redoutent ceux qui seraient tentés d'usurper les terres du couvent.

Les domaines des monastères vont donc s'accroissant. Les nobles français ont la même indulgence pour les empiétements des moines que les rois mérovingiens pour ceux des évêques. Eux aussi dorment pendant que l'abbé marche sans relâche et enveloppe la terre d'un cercle qui va toujours s'étendant. Us donnent sans cesse, par remords, par crainte de la colère céleste, par désir d'expier leurs violences : or, ils croient expier en donnant aux moines une partie de ce qu'ils ont ravi à d'autres. Surtout ils laissent prendre. Les moines sont plus habiles que les évêques à occuper silencieusement un domaine qui, au bout de trente ou quarante ans, leur sera acquis par prescription^ Leurs archives sont plus en ordre que celles des châteaux, et ils sont toujours prêts à fournir la pièce qui témoigne en leur faveur. Au besoin, ils savent corriger les chartes authentiques ou en fabriquer.

Non seulement ils prennent la terre, mais ils prennent ce qui a plus de valeur que la terre : les hommes. Quand un

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serf s'est réfugié dans un monastère, demandant à y vivre comme moine ou à le servir comme laboureur, quand il s'est déclaré Thomme du couvent en se mettant autour du cou la corde du clocher, bien habile sera le seigneur s'il |)eut remettre la main sur son fugitif.

D'ailleurs, l'administration des moines est plus régulière, plus paternelle, plus douce que celle des violents châtelains : aussi les serfs accourent-ils nombreux, avec leurs femmes, leurs enfants, leur bétail. Les couvents ne risquent rien à s'établir dans les solitudes, dans les forêts vierges : le désert ne tardera pas à se peupler autour d'eux et la lande à se transformer en bonnes terres arables. Plaider contre les moines, c'est bien chanceux : ils traînent le baron illettré devant un tribunal d'Église qui juge en latin. Contre eax, le baron n'a d'autre ressource que la violence ; or, la violence engendre le remords, et le remords est une source de libéralités.

Noweaax ordres rell^eux. ^ Non seulement l^s anciens monastères continuent à s'enrichir, mais il s'en fonde sans cesse de nouveaux, apportant sans cesse des stimulants nouveaux à la générosité des fidèles.

Parmi les ordres religieux, il faut distinguer deux grandes divisions : 1<» les ordres bénédictins; 2» les ordres mendiants.

1» Du vieux tronc de l'ordre de saint Benoit de Nursie, réformé au ix^ siècle par saint Benoit d'Aniane, naissent de nouveaux rejetons. En 910, Bemon fonde l'ordre de Clunyj qui comptera au xu» siècle 2000 monastères, et dont le supérieur s'appellera l'archi-abbé ou l'abbé des abbés. En 4098, Robert, abbé de Molesmes, indigné du relâchement de la règle dans son couvent, part avec douze moines seulement, arrive dans une forêt à cinq lieues de Dijon, et élève une petite chapelle et quelques cabanes de bois auprès d'une fontaine : c'est l'origine de l'ordre de Citeaux qui comptera, à la fin, 3200 monastères, tant d'hommes que de femmes. En 1076, un vicomte de Thiers, dégoûté du monde, va vivre en anachorète dans les bois de Grammont, près de Muret : à sa mort, en 1124, l'ordre des Grammontins est fondé. En 1084, un chanoine de Reims, Bruno, se rend avec six compagnons dans les montagnes

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sauvages du Dauphiné : Tordre des Chartreux commence. En 4095, un seigneur des environs de Vienne, pour remercier saint Antoine d'avoir guéri son fils, construit un hôpital pour les malades atteints du « mal de saint Antoine » : c'est l'origine de l'ordre des Antonites» En 1115, saint Bernard se réfugie dans une affreuse solitude, peuplée de bêtes fauves et de brigands, qu'on appelle la « vallée de l'absinthe » : il en fait Clmrvaux « l'illustre vallée », siège d'une maison mère qui commandera, dès le xm* siècle, à 1800 couvents. Vers liOO, Robert d'Arbrissel fonde la maison mère de Fontevraulty composée de couvents d'hommes et de femmes, et dont la direction, par un trait tout à fait chevaleresque, appartient après sa mort à une abbesse. En 1120, saint Norbert fonde, dans les bois de Coucy, l'ordre des Prémontrés. En 1140, un comte de Rotrou fonde la Trappe *. En 1157, un noble français, Guillaume de Malaval, fonda les Guillemites ou Petits^ Augustins.

2° Au XIII» siècle, commencent les ordres mendiants. En 1215, saint Dominique fonde les Dominicains, qui comptent soixante couvents en quelques années. En 1223, saint François d'Assise fonde les Franciscains, qui se subdiviseront en une infinité d'ordres : des Franciscains ou Cordeliers sortiront les Minimes, les Récollets, les Capucins. Saint Louis ramène du Mont-Carmel, en Syrie, les Carmes. Le quatrième ordre mendiant, les Grands -Augustins, se constitue en 1256.

Entre les ordres bénédictins et les ordres mendiants, il y avait des différences essentielles. Les Bénédictins vivaient retirés du monde, dans une existence de grands seigneurs, sans s*occuper d'aucune propagande, et fort indépendants du pape. Les Mendiants avaient été constitués, au contraire, pour agir sur le siècle, suppléer à l'activité insuffisante ou au nombre insuffisant des prêtres séculiers ; ils avaient pour mission de prêcher, de confesser, de desservir les paroisses ; ils relevaient uniquement du pape et lui étaient entièrement dévoués. Tandis que les Bénédictins étaient de riches

1. C'est cet ordre qui, l'éformé en 1663 par l'abbé de Ranci, devint beaucoup plus célèbre.

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propriétaires, les Mendiants ne possédaient rien et devaient yiyre de quêtes et d^aumônes. Il est yrai que cette règle fléchit bientôt et que leurs couyents, à mesure qu*ils se multiplièrent, s'enrichirent tout comme les autres. Enfin, les premiers étaient surtout établis à la campagne, les seconds dans les yilles, où leur propagande pouvait s'exercer plus activement.

3» Puis venaient des ordres consacrés spécialement à un service d'assistance. Louis VU avait richement doté et installé près de Paris les Lazaristes, originaires de Syrie. Pour le rachat des chrétiens, captifs en pays musulmans, s'étaient constitués les Mathurms, fondés en 1198 par saint Jean de Matha et saint Félix de Valois, et les pères de la Merciy fondés par saint Nolasque, gentilhomme provençal, en 1223.

Notez que presque tous les ordres de religieux ont dans lear dépendance des ordres analogues destinés aux femmes : Bénédictines, Clarisses, Carmélites, Dominieaineêy etc.

k9 Encore n'avons-nous pas parlé des ordres religieux militaires ; les TempUers, fondés en 1118 par Hugues de Payens, et qui posséderont, au siècle suivant, neuf mille manoirs; les Hospitaliers, fondés en 1120, d'abord pour soigner les malades, et qui deviendront les chevaliers de Rhodes et, plus tard (au xvi* siècle), de Malte.

On peut juger quelles masses de terres devaient se grouper autoar de ces innombrables monastères et queUes multitudes d'hommes et de femmes allaient en peupler les cellules. Bien que les ordres monastiques, qui constituaient le « clergé régulier », ne fussent pas arrivés à leur complet développement dans la période de la puissance féodale, ils pouvaient déjà rivaliser de richesses avec les évêques et le « clergé séculier ».

L'Enlisé adopte les testitatloiie et lee mœurs féodales. — - Voilà donc en face l'un de l'autre l'éTéque et l'abbé. Tous deux portent la crosse, car le pape Fa accordée aux abbés en 4061, et la crosse est un sceptre temporel en même temps qu'une houlette pastorale. Tous deux sont des seigneurs. Tous deux possèdent de vastes étendues de terre française. Tous deux exercent une autorité absolue sur les populations urbaines ou agricoles de leur domaine.

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Tous deux possèdent, comme les seigneurs laïques, tous le& attributs de la souveraineté, y compris le droit de guerre* L'évêque a sa maison fortifiée dans sa cité épiscopaie et de» châteaux sur plusieurs points de son domaine ; l'abbaye est ceinte de murailles et flanquée de tours. Tous deux ont besoin de soldats pour les défendre et de hauts protecteurs pour les aider.

Il a bien fallu que Févèque, dont la première fonction était la charge des âmes, que le couvent, consacré primitivement à la contemplation et à la prière, se fissent aux rudes mœurs du siècle. L'Église chrétienne, pacifique au temps de la paix romaine, est devenue belliqueuse dans^ l'anarchie nobiliaire.

De même qu'elle était entrée dans les cadres administratifs de l'Empire, il lui a fallu se couler dans 1q moule du régime féodal.

Évéques et abbés ont suivi l'exemple des ducs et des comtes. carolingiens. Gomme eux, ils se sont approprié les domaines de la royauté. Gomme eux, ils exercent en leur nom les droits de souveraineté après les avoir exercés par délégation du souverain, et ils continuent à exercer les droits domaniaux sur la population non libre de leurs terres. Gomme eux, ils se sont arrogé, à l'occasion, les titres des dignités impériales. Ainsi il y a l'archevèque-duc de Reims, les évéques-ducs de Langres et de Laon, les évêques-comtes de Beauvais, de Noyon, de Ghâlon5-sur- Marne.

Gomment l'Église se défend : avoués et iridames. — Dans cet âge de violence, il a bien fallu oublier les interdictions portées, à l'époque carolingienne, contre le maniement des armes par les clercs. Évéques et abbés portent le casque aussi souvent que la mitre; ils chaussent les éperons d'or, revêtent la cotte de mailles, les gantelets de fer, le baudrier militaire, déploient leur bannière seigneuriale pour marcher à la tête de leurs vassaux. Foulques, archevêque de Reims au temps de Charles le Simple, a été assassiné par le comte de Flandre, et sa mort est restée impunie. Son successeur, Hervé, provoqué par les usurpations d'un comte du voisinage, prend les armes, va l'assiéger dans son château et l'y presse si vivement qu'il

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oblige le comte à s'enfuir et la garnison à capituler i.

Pour guerroyer, il faut des hommes. Aussi Tévêque inféode une partie de ses terres à des guerriers : il a sa bande de vassaux et d'hommes d'armes. Les couvents, dont les domaines sont plus dispersés, sont en général obligés de s'adresser à quelque puissant seiffneur, qui devient leur gardien, leur avoué, leur vidame. L'Eglise paye ses protecteurs en leur abandonnant des redevances sur ses paysans, en leur inféodant des portions de dime : ainsi la dîme, consacrée à l'entretien des autels, sert aussi à leur défense.

Le clergé est complètement engagé dans l'engrenage du système féodal. Les évéques et les abbés ont des vassaux; lis ont des protecteurs ; ils reconnaissent même des suzerains, bien qu'ils ne se soumettent pas h toutes les formalités du pacte féodal et qu'ils se refusent ordinairement à placer leurs mains, consacrées par le contact de l'hostie, dans les mains d'un suzerain laïque.

Le prinelpe éleelif snbsisle. — Entre les seigneurs \/^ laïques et les seigneurs ecclésiastiques, il y a pourtant une différence essentielle. Les premiers sont héréditaires; les seconds sont électifs.

En principe, les évéques sont élus par le clergé, les nobles et le peuple : en fait, le peuple n'est jamais consulté; le clergé est représenté par les chanoines, qui forment le cliapitre de l'évêché.

Ce chapitre commence à se peupler des cadets de noblesse et c'est toujours l'un d'eux qui est promu à Fépiscopat, le plus souvent un frère ou un lils du plus grand seigneur de la région. On s'habitue à considérer les places du chapitre comme un moyen de pourvoir les cadets des familles nobles de second rang, et les évêchés comme un moyen de pourvoir les cadets de la famille régnante,

1. Les moines eux-mêmes s'en mêlent. Adalbéron nous fait la peinture grotesque, poussée jusqu'à la caricature, d'un religieux de Cluny, dont la robe est ècourtée jusqu'aux cuisses, les jambes enveloppées de bandelettes entre-croisées, les pieds chaussés d'éperons, la taille serrée d'une ceinture k laquelle pendent une épée, un arc et un carquois, et toutes sortes d'engins. Il nous montre tout le couvent partant en guerre contre quelque usurpateur, les uns en chariot, les autres à cheval, d'autres hissés sur des ânes, des bœufs et d'autres bêtes.

celle du roi, du duc ou du comte. Les terres et les revenus de l'Église sont considérés par les féodaux comme une dépendance de leur domaine, comme une sorte de patrimoine dont la jouissance est astreinte à une seule condition : la tonsure. En 928, le roi Raoul, en récompense des services que lui a rendus le comte de Vermandois, accorde à son fils, âgé de douze ans, Tarchevêché de Reims.

La vie d'un évéque diffère peu de celle d'un seigneur laïque : il va à la guerre, s'entoure de chiens et de faucons, est à peine tenu de savoir un peu de latin, et n'officie qu'aux grandes fêtes de l'année, devant une noble assistance, déposant sur l'autel son casque et sa cuirasse, gardant l'épée au côté et les éperons d'or aux talons. Parfois on s'empare d'un évêché, comme on le ferait d'un château, à main armée. En 932, un certain Walbert devient évéque de Noyon ; son concurrent malheureux propose au comte d'Arras de faire la conquête de Noyon : le comte aura la ville et lui l'évêché. Ils réussissent par surprise, mais cinq jours après, l'évêque légitime revient avec des forces supérieures, arrache les deux usurpateurs de l'église où ils se sont réfugiés, et les fait mettre à mort.

Le principe de l'élection est singulièrement limité par le droit que s'arrogent le roi, le duc ou le comte, en leur qualité de protecteurs, d'intervenir dalQs les élections. Les interventions du roi surtout, malgré l'opposition de la haute féodalité et celle de la cour de Rome, sont fréquentes. Elles sont favorisées par le fait que les électeurs sont rarement unanimes et que le prince a le droit de confirmation. Dès lors, le roi peut violenter le corps électoral, comme firent Robert à Chartres et au Puy, Henri I««* au Puy, Philippe I*' à Orléans et Beauvais. Louis VI, en 4112, semble avoir imposé , presque sans élection , Hugues , doyen d'Orléans, comme évéque à l'église de Laon. Rien de fréquent comme la candidature officielle et comme son succès. Fulbert s'intitule hardiment, dans une de ses lettres, « évéque de Chartres par la grâce de Dieu et du roi Robert ».

Avant de procéder à l'élection, les chanoines envoient demander au roi la permission d'y procéder. Parfois, malgré les canons de l'Église, le roi, comme fit en 1103 Philippe I®' pour l'évêché de Paris, assiste à Télection. L'élection faite.

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