REGIME FÉODAL : L'ÉGLISE
testaments, mariage ou nullité de mariage, légitimité des enfants, apports des époux et douaire de la femme; enfin, en général, dans toutes les causes librement soumises aux «ours de chrétienté.
Or ces cours rendaient une meilleure justice que les •cours laïques, si bien que les cours du roi en arrivèrent à se modeler sur elles. Par cela même elles attiraient beaucoup de justiciables, qui se dérobaient à la justice de leurs seigneurs naturels.
Les cours de chrétienté se distinguaient des tribunaux laïques, d'abord en ce qu'elles tendaient à substituer le droit canon et le droit romain, en un mot le droit écrit, aux coutumes ; ensuite en ce que leur procédure s'inspirait encore de la procédure romaine. Elles répugnaient à l'emploi des ordalies et du duel judiciaire : elles jugeaient sur pièces écrites ou d'après les auditions de témoins.
Pour les causes que jugeaient les cours féodales des prélats, on pouvait en appeler de leur sentence à un tribunal supérieur; mais les sentences de leurs cours de dirétienté restèrent longtemps sans appel, jusqu'au moment où le pape évoqua les appels en cour de Rome.
Ainsi, le seigneur ecclésiastique avait sa justice domardale pour ses paysans, sa justice féodale pour ses vassaux, sa justice ecclésiastique pour les clercs et pour les causes d'Église.
Développement des égalises de campsffiie. — Entre la féodalité laïque et l'Église féodale, il existe une dernière différence. La puissance de l'une est destinée à périr, tandis que l'autre, quand même diminuerait sa puissance matérielle, verra s'accroître sa puissance morale. Certains faits, qui peuvent déjà inquiéter l'Église en tant que pouvoir féodal, sont pour son pouvoir spirituel un gage de force. Ainsi les évêques se plaignent que leur église épiscopale s'appauvrit, que les seigneurs s'arrogent le droit de disposer de ses dîmes, afin d'en doter des chapelles élevées sur leur domaine.
Qu'y avait-il de fondé dans ces plaintes? A l'époque romaine, la petite société chrétienne de chaque cité gauloise se tenait enfermée dans l'enceinte de la cité. Il n'y avait, pour toute une province, d'autre temple chrétien que
réglise épiscopale. C'est précisément à l'époque franque et à' l'époque féodale, que, la noblesse ayant quitté la ville pour la campagne, la doctrine chrétienne commença à se répandre dans les villages. La fondation de nombreux couvents, loin des grandes villes, favorisa la propagande rurale. Alors les seigneurs travaillèrent à multiplier les centres religieux. Sans doute, ils agissaient ainsi par dévotion; mais ils y trouvaient aussi leur intérêt par l'accroissement de la population dans les villages pourvus d'une église.
Voici comme se constituait une église rurale. Le fondateur concédait le terrain et faisait bâtir l'édifice par ses paysans; puis il y installait quelque pauvre clerc, à titre de curé, et lui attribuait une partie de la dime jusqu'alors payée à l'évêque ou au monastère. Les évêques se plaignaient : ils ne voyaient aucune compensation à cette perte, parce que l'usage reconnaissait le fondateur ou ses héritiers, comme « patrons » de l'église nouvellement fondée, et les autorisaient à nommer le curé. L'évêque ne jouissait de ce droit que dans le cas où lui-même était le fondateur. L'évêque n'avait donc, sur la plupart des églises rurales, qu'une autorité spirituelle, mais aucune autorité temporelle : il consacrait le curé, il le surveillait, mais ne le nommait pas. Les églises rurales étaient beaucoup moins dépendantes des évêques qu'elles ne le sont aujourd'hui : c'était là une des formes du morcellement féodal. Ces églises rurales étaient d'humbles temples de bois, où le curé n'avait pas le droit de dire la messe les jours de grandes fêtes, car ces jours-là on était tenu d'assister à la messe épiscopale, et où les paysans emmagasinaient volontiers leurs foins et leurs blés, malgré les prohibitions des conciles. Une paroisse comprenait tous les habitants soumis à l'autorité spirituelle du curé, c'est-à-dire un ou. plusieurs villages. La plupart des paroisses de France ont été constituées du ve au x® siècle.
D'autre part, le seigneur du lieu dédaigne ordinairement d'assister avec des paysans aux offices de la paroisse : dans^ son château, il a une chapelle desservie par son « cha.— pelain », qu'il paie aussi sur les dîmes.
Action de l'Église sur le monde féodal. — L'évêque a, des motifs pour se plaindre de ce qu'on diminue sa dîme^
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qu*on dépouille son église ; mais par la création des paroisses rurales, révéché finira par avoir sur les campagnes une action que n'a jamais eue ni Tadministration impériale romaine, ni Tancienne administration royale. Il se trouvera avoir, presque dans chaque village et dans chaque château, un de ses prêtres. L'autorité spirituelle de Tévêque va donc bénéficier de tout ce qu'il perd comme revenu.
Quand la féodalité est dans toute sa puissance, TËglise est déjà assez forte pour lui imposer la « Trêve de Dieu », et consacrer la « chevalerie ». Quand la féodalité sera à son déclin, quand le roi aura repris aux évêques comme aux seigneurs laïques les droits royaux qu'ils ont autrefois usurpés, dans cette ruine univereelle de la hiérarchie féodale, la hiérarchie ecclésiastique restera debout.
Caraetère de l'Égline à Fépoqne féodale. — L'Église du moyen âge présente à la fois le caractère féodal et le caractère romain. Le premier chez elle est accidentel. Bien que l'Eglise, en se recrutant parmi les turbulents seigneurs, ait pris quelque chose de l'organisation et des mœurs de la féodalité, au fond son idéal est l'unité romaine. Elle tend à la réaliser, dans le royaume de France, en favorisant la puissance royale ; elle tend à la réaliser, dans la chrétienté tout entière, en fortifiant l'autorité du pape de Rome. Le roi et le pape, l'un en France, l'autre dans le monde, celui-là pour les choses temporelles, celuici pour les choses spirituelles, doivent mettre fin à l'anarchie, rendre au monde une image de l'empire romain.
Seulement les évêques sont plus particulièrement dévoués au roi, les moines au pape. Les premiers appartiennent plutôt à l'Église de France, les seconds à l'Église universelle. Le sentiment romain est plus développé dans le clergé régulier, car on y est plus façonné à l'obéissance, et le commandement y est plus absolu. Les moines forment une foule, qui a tous les instincts du peuple, tandis que les évêques et même les abbés se recrutent dans les familles nobles et sont une aristocratie. Si dans le haut clergé les mœurs romaines finissent par l'emporter, ce sera grâce à la pression exercée sur lui par les moines.
Ouvrages a consulter : Voir au chapitre X.