Voir ci-dessus la note 2 de la page
seulement il la donne, mais il la vend : pour cent livres tournois, on peut devenir noble. Il autorise, en 1370, les bourgeois de Paris à porter les éperons d'or, insignes de la chevalerie. 11 leur permet d'acquérir des fiefs en acquittant un droit de « franc-fief»; en même temps il défend aux seigneurs de percevoir, pour les fiefs de leur obéissance, ce droit de franc-fief.
Non seulement les rois renouvellent ainsi le corps même de la noblesse, mais ils s'arrogent le droit de créer de nouveaux « pairs » en remplacement des pairies qui ont disparu, comme celles de Normandie, Champagne, Aquitaine. Ils confèrent la pairie au duc de Bretagne, aux comtes d'Anjou, de Valois, etc.
Les seigneurs ont été dépossédés successivement du droit de battre monnaie, car Philippe VI et Jean 11 en ont fait un droit royal en 1346 et 1361 ; du droit de lever les troupes, car Charles VII se le réserve exclusivement par l'ordonnance de 1439; du droit de guerre privée, car les États de 1357 l'ont suspendu et Charles VII l'interdit en 1451 ; du droit de posséder des châteaux, car Charles V a ordonné de démolir ceux qui étaient inutiles à la défense du royaume ; du droit de lever des tailles sur leurs sujets, car Charles VII leur interdit même de rien ajouter aux tailles que percevait le roi et, en général, de n'exiger de leurs sujets aucune taxe nouvelle sans l'autorisation du roi; de leur justice indépendante, car on peut toujours appeler.de leurs juges à ceux du roi, et la liste des cas royaux va sans cesse en augmentant ; du patronage sur les églises, car le roi commence à s'attribuer la garde de toutes les églises importantes du royaume.
Comme épave de leur ancienne souveraineté féodale et domaniale, il leur reste le droit de chasse, mais déjà Louis XI, au début de son règne, sous prétexte des dommages causés à l'agriculture, essaye de le leur contester. L'assemblée de 1355 a essayé d'assujettir les anciens souverains féodaux aux mêmes impôts, au même service militaire que les roturiers.
Caractère nouveau de la lulte contre la noblesse. — Tous ces progrès du pouvoir royal, aux dépens des autres pouvoirs du moyen âge, n'avaient pu s'accomplir sans des
RESTAUBATION DU POUYOIB ROYAL 285
luttes ardentes. Les désordres et les rébellions qui aggravèrent les maux de la guerre de Cent ans furent une des fonnes de la résistance opposée par la noblesse aux empiétements du pouvoir royal.
La lutte de la noblesse contre la rdyauté a désormais un tout autre caractère qu'aux âges précédents. Les premiers Capétiens avaient eu à combattre des dynasties féodales souvent plus anciennes que la leur et qui se considéraient comme indépendantes : les comtes de Champagne, de Flandre, de Toulouse, les ducs de Bourgogne et de Bretagne, les Plantagenets, originaires de FAnjou, maîtres de l'Angleterre et du midi de la France. Ces dynasties avaient fait place presque partout à des dynasties issues de la famille des Capétiens, que ceux-ci avaient eux-mêmes établies dans les provinces en limitant sur certains points leur souveraineté, et en ne leur attribuant ces provinces qu'à titre d'apanages.
Ainsi à l'ancienne féodalité « indépendante » avait succédé une féodalité apanagée. La puissante maison de Bourbon, maîtresse de presque tout le plateau central, descendait de Bobert, fils de saint Louis. La maison d'Alençon descendait de Charles, fils de Philippe IIL La maison d'Anjou, qui possédait l'Anjou, le Maine et la Provence, descendait d'un fils de Jean le Bon. La maison de Bourgogne, dont les puissants ducs Jean sans Peur, Philippe le Bon, Charles le Téméraire, furent les plus dangereux rivaux de nos rois, descendait de Philippe le Hardi, un autre fils de Jean le Bon. La maison d'Orléans, si remuante au temps de Charles VI et d'Anne de Beaujeu, descendait de Louis, fils de Charles V.
Dans la période précédente, c'était le roi d'Angleterre qui se trouvait à la tête de toutes les coalitions féodales. Maintenant, à la tète de toutes les coalitions de la féodalité apanagée, se place une maison capétienne : la maison de Bourgogne.
Les nouveaux maîtres des provinces françaises ne pouvaient combattre le principe même de la royauté , à l'héritage de laquelle ils avaient des droits, ni la souveraineté de la famille capétienne, dont eux-mêmes étaient issus. Aussi, dans les guerres civiles entre les Armagnacs et les
Bourguignons, sous Charles VI, il n'est pas question pour eux de détruire le pouvoir royal, mais de l'exploiter à leur profit. Le parti d'Orléans ou des Armagnacs, le parti de Bourgogne, luttent à qui s'emparera de la tutelle du roi Charles VI et gouvernera le royaume sous son nom. Au temps de Charles VII, quand les rebelles mettent à leur tête tantôt l'héritier de la Bourgogne, tantôt le dauphin Louis , ils font la Praguerie, non pour renverser la royauté, mais pour empêcher ce qu'ils appellent le « mauvais gouvernement » de Charles VIL Sous Louis XI, les nobles se confédèrent, mais non pas, à les entendre, pour défendre leurs intérêts nobiliaires : ils font la Ligue du bien public. Tout au plus se proposent-ils de renverser le roi régnant et de mettre à la place de Louis XI son frère le duc de Berry, comme ils avaient voulu mettre Louis à la place de Charles VII. Sous Anne de Beaujeu, ils ont à leur tête le premier prince du sang, le futur héritier du trône : ils veulent seulement enlever la tutelle du jeune roi à la dame de Beaujeu pour la confier au duc d'Orléans. Ils songent si peu à détruire l'œuvre de l'unité monarchique qu'ils en appellent aux États généraux, c'està-dire aux délégués de toute la monarchie.
Sans doute ils poursuivent, au fond, leur intérêt particulier; ils voudraient reprendre une partie des droits qu'on leur a enlevés. Seulement ils sentent si bien que, réduits à leurs seules forces, ils ne peuvent rien, qu'ils se couvrent de prétextes spécieux, et se donnent comme les champions de l'intérêt public. La dernière prise d'armes des nobles pendant cette période, celle de Louis d'Orléans, qui se termina par sa défaite à Saint-Aubin-du-Cormier (1488), a été bien jugée par le peuple : il l'appela la Guerre folle.
La royauté se défendit avec énergie. Elle usa, non plus seulement des sentences de son Parlement, mais des forces militaires que le progrès des temps avait mises entre ses mains : de ses compagnies d'ordonnance, de ses francs-archers, de ses mercenaires étrangers, surtout de son artillerie. Se plaçant elle-même au point de vue du « bien public », elle fut sans pitié pour les perturbateurs. Les dernières années de Charles VII et tout le règne de Louis XI sont la sanglante histoire des justices royales.