‹ Histoire de la civilisation française (volume 4)Chapitre 57 sur 116 · I. L'agriculture · texte numérisé non relu

I. L'agriculture

Popolad«ii de la Franee au moyen Age. — Faute d'une statistique exacte et un peu générale, on ne peut préciser le chiffre de ]a population rurale au moyen âge. Du xi» au xnie siècle, grâce au ralentissement des guerres privées, à la moindre fréquence des pestes et des famines, la population a dû atteindre une certaine densité. On le voit par les multitudes qui sortirent de France à l'époque de la première croisade, et par les chiffres de la levée provoquée, en 1124, sous Louis VI, contre l'invasion imminente de l'empereur allemand. L'adoucissement du régime féodal et le progrès du bien-être, de saint Louis à Philippe VI, durent amener la population à ,un chiffre plus élevé. Bureau de la Malle et M. Siméon Luce assurent qu'elle « égalait au moins, si même elle ne la dépassait un peu, sur certains points, celle de la France actuelle ». Les recherches de M. Léopold Delisle, pour la province de Normandie, semblent le prouver. Puis la peste de 1348 et les ravages de la guerre de Cent ans amenèrent une dépopulation effrayante, dont tous les documents contemporains apportent le témoignage. La France a dû perdre alors près de la moitié de ses habitants. Elle ne recommence à prospérer ^ que dans les années qui s'étendent du règne de Louis XI au commencement des guerres de religion.

État de l'agricaltare. — L'agriculture, au moyen âge, R. Civil. T. I 23

3d8 CIVILISATION FRANÇAISE

était une pure routine. On semait à telles époques^, parce que Ton avait toujours fait ainsi, en vertu de tel ou tel dicton ou de telle ou telle recette, mentionnés dans lescalendriers ou simplement conservés dans la mémoire des paysans et transmis de père en fils. Il n'existait pas unescience agricole : les seuls traités que Ton possédât étaient ceux des écrivains romains, qui s'appliquent aux climat» du midi, à l'Italie par exemple, mais non à la France. Au xiii* siècle, Vincent de Beauvais consacre à l'agriculture plusieurs livres, tant de son « Miroir doctrinal » que de soa (c Miroir naturel » ; mais ce ne sont que des compilations de fragments empruntés aux écrivains anciens. Au xiv« siècle, avait paru le « Vray régime et gouvernement des bergers, par le rustique Jehan de Brie, le bon berger, » qui est de 1379. Charles V fît traduire le « Traité d'agriculture >► (Liber ruralium commodorum) composé par Pierre de Crescens, de Bologne, agronome italien du xni° siècle, et dédié à Charles d'Anjou. Il fit traduire également l'ouvrage latin de l'Anglais Barthélémy de Glanville, le « Livre des propriétés des choses », sorte d'encyclopédie dont quelque» parties intéressent l'agriculture.

Les seigneurs les plus éclairés et les propriétaires ecclésiastiques pouvaient seuls tirer quelque profit de ces livresy puisque le peuple ne lisait pas.

Les écoles rurales ne faisaient pas absolument diéfaut,. mais elles étaient conëacrées surtout à former les futurs prêtres, et si rares qu'on peut considérer le paysan du moyen âge comme absolument illettré.

D'ailleurs, il était trop dépendant pour sa terre et pour sa personne, trop exposé aux guerres, aux brigandages, à l'oppression fiscale, pour essayer des perfectionnements. Pourvu qu'il pût vivre, c'était assez.

Culliives pratiquées & cette épeqve. — On pratiquait les engrais, . les marn&ges. La vaine pâture, qui avait conservé une extension abusive, surtout dans le centre de la France, était une grosse entrave au progrès de l'agronomie. Faute de pouvoir faire alterner d'aniiiée en année les cultures et pour laisser au moins reposer la terre, tous les deux ou trois ans, on la laissait en jachère. En fait de céréales, on semait le froment, le seigle,

l'amicolturb 3W

rorg«, répeautre^ le méteUi ravoioe, le millet : le blé noir

ou sarrasin, oomma soo nom l'indique, avait été importé

d'Orient au temps des Croisades.

ËQ fait de légumes, quatre espèces de càoux, des raves, ûignons, carottes, artichauts, épinards, pois, fèves, haricots, salades, cumin, fenouil, courge ; le melon n'a été importé que plus tard des pays du midi.

En fait de plantes textiles, le lin et le chanvre. En fait de^ ptotes oléagineuses, la rabette et le pavot : Thuile se faisait surtout, daas le midi, avec Tolive; dans le centre de la France, avec les noix ou le fruit du hêtre. Les prairies artibelles étaient presque inconnues, car la luzerne, le sain* fain, le trèfle ne s'introduisirent que beaucoup plus tard. La ponme de terre, la betterave, le colxa, le topinambour étaient alors ignorés*

Comme on ne possédait encore que peu de teintures minérales, que la cochenille et les bois américains étaient à découvrir, que Tiodigo d'Orient était une denrée rare, on donnait une certaine importance k la culture des pdantea tiDGtoriales, telles que le safran, la gaude, qui donnent des couleurs jaunes; la guède ou pajstely qui donne une oouleur bleue; l'oeil de bœuf; la garance, appelée alors « sang Notre-Oame » et qu'on cultivait dans des régions où elle a été abandonnée depuis, notamment en Flandre. Oq recueillait le kermès du chêne vert, qui donne une couleur rouge.

Une autre culture industrielle du temps, répandue surtout en Bourgogne, c'était celle du chardon à carder, dont les règlements des métiers prescrivaient l'emploi, à l'exclu* sion des cardes de fer.

Comme chaque pays ^ait obligé de se sufiire à lui-^ même, on plantait la vigne même dans des pays où l'on a peuoncé depuis à cette culture, parce qu'on l'a trouvée trop incertaine ou trop peu rémuJnèratrice : par exemple en Normandie, en Bretagne, en Picardie,

L'art découper, tremper, sophistiquer les vins était d^à pratiqué, surtout dans le midi«

Parmi les arlu-es, l'orme fut chez nous une rareté au moyen âge; on ne connaissait ni le platane, importé d'Italie en Provence au temps de Charles VIU, ni l'acacia,

ni le marronnier d'Inde, introduits seulement au xvii« siècle. Quant au mûrier, il ne fut cultivé, à partir du xv» siècle, que dans la Provence.

Parmi les fleurs, la reine-marguerite qui est venue de la Chine en- 1772, la capucine et le dahlia qui viennent d'Amérique, c'est-à-dire les fleurs les plus usuelles des jardins rustiques d'aujourd'hui, ne figuraient pas dans ceux du moyen âge.

A part le dindon qui est américain, à part la pintade et le cochon d'Inde, on élevait à peu près les mêmes animaux qu'aujourd'hui; mais beaucoup de variétés de poules, canards, porcs, plus récemment importées d'Orient, étaient alors inconnues. Le droit de glandée dans les forêts permettait d'élever d'immenses troupeaux de porcs. Moyennant une redevance au seigneur, le bétail pâturait dans ses landes, ses prairies, ses bois taillis. L'élève des pigeons était réservée à ceux qui avaient droit de colombier , aux seigneurs. On pratiquait peu les croisements entre nos races chevaline, bovine, ovine, et les races étrangères; pourtant, dès le xn* siècle, de riches propriétaires avaient fait venir des chevaux arabes, des moutons d'Espagne ou d'Angleterre. En 4400, Gaston IV, vicomte de Béarn, avait institué des courses de chevaux. Dès le xi« siècle, on élevait en Normandie le mouton dit présalé.

Matériel d'ag^ricaltnre • — L'outillage agricole était alors tout primitif. Dans beaucoup de pays, on ne connaissait qu'une charrue à soc de bois, et sans roues. En place de herse, on traînait des échelles. Dans le nord, les blés étaient battus au fléau; dans le midi, foulés par les bêtes. Les huttes des paysans, généralement en torchis, étaient recouvertes de chaume, sauf dans les pays où l'ardoise était commune ou dans ceux où l'abondance du bois permettait de les couvrir en aisseulles ou planchettes. Ces cabanes n'avaient le plus souvent pas de fenêtres, ou, si elles en avaient, elles se fermaient avec des volets de bois, car le verre à vitre, tout grossier qu'il fût, était trop cher pour le campagnard : les bourgeois eux-mêmes garnissaient leurs fenêtres avec du parchemin et de la toile huilée. La porte du paysan était fermée non par une serrure, mais par une cheville de bois : « Tire la chevillette et la bobinette

l'agriculture 401

cherra », dit la grand'mère dans le conte du « Petit-Cha* peroo rouge ».

Saperattcions relatlTes & l'uipriciillare. — Ces superstitions sont pour la plupart aussi anciennes que notre race ; on les trouve encore vivaces au temps de Tagronome Olivier de Serres, sous Henri IV, et elles n*ont pas complètement disparu aujourd'hui.

Pour traiter les animaux, on avait recours à des remèdes empiriques, c'est-à-dire à des remèdes de bonne femme, ou à des moyens surnaturels. Ainsi, pour guérir un agneau du bouchet, on prenait un bâton de sureau qu'on fendait en croix, qu'on mettait dans la bouche de Tanimal et qu'on déposait ensuite en un lieu sec : à mesure qu'il séchait, l'animal devait guérir.

11 fallait faire sortir les veaux à reculons quand on les séparait de leur mère ; ne commencer à labourer qu'après avoir promené trois fois du pain et de l'avoine, avec un cierge allumé, autour de la charrue ; ne pas filer ni coudre le jeudi et le vendredi, parce que cela faisait pleurer la sainte Vierge. Tracer une croix sur la cheminée empêchait les poules de s'égarer; jeter du pain dans un puits l'empêchait de tarir; placer du buis bénit sur le fourrage éloignait les insectes; mettre les os d'une tète de jument dans le jardin, faisait mourir les chenilles.

Pour que les semences fussent meilleures, on les faisait passer par un crible fait d'une peau de loup, et qui ne devait avoir que trente trous, ou bien on les faisait toucher par l'épaule d'une taupe. Pour éloigner les oiseaux gourmands, on pendait par le pied, à des poteaux disposés de distance en distance, quelques-uns de ces délinquants; ou bien on arrosait le champ avec de l'eau dans laquelle avaient trempé des écrevisses ou de la corne de cerf; ou bien on avait soin d'écrire çà et là le mot « Raphaël ». On obtenait le même résultat en enterrant dans le champ un vase dans lequel était enfermé un crapaud ; seulement, au moment de moissonner, il fallait enlever le vase : autrement le blé aurait eu un goût d'amertune. La vigne était plus féconde si on la taillait avec une serpe enduite de graisse d'ours et si le vigneron était couronné de lierre. Pour empêcher le vin de se gâter, il fallait écrire sur le

40fi CIVILISAltOK FRANÇAISE

ttmnean ces mots latins : GuiUUe H videUi quod bonus est Dominus; avoir soin de répéter, quand, on mettait la ^vendange dans la cuve ou le Tin dans le tonneau : « Saint- Martin bon vin ; » planter un couteau de fer entre le bois et le premier cercle de la cuve ou du tonneau. Qmand on «avait tout cela, on était bon laboureur.

IL X industrie.

Lm eÊfrpmrmUmÊ9, le Uwe des Biéliers. — Le paysan travaillait isolé ; Partisan avait conservé ou renoué les antiques liens des corporations. Un concile de Rouen, en 1189, défend les associations entre laïques « parce que Toèservance de leurs statuts peut induire en péché de parjure ». GUes sont pourtant nombreuses au xrp siècle, et au xin^, sous le saint roi Louis; le prévôt Etienne Boileau dresse le <( Livre des métiers » de Paris, comprenant les statuts d*environ cent corporations.

Les corporations se sont formées, comme les communes urbaines, par une émancipation des entraves féodales, obtenue de force ou à prix d'argent. Dans les villes non émancipées, les artisans avaient dû traiter pour leur propre compte avec le seigneur laïque ou ecclésiastique, ^ acheter le métier *■ », c*est*à-dire obtenir moyennant fmance le droit de travailler. Les boulangers étaient encore tenus à cuire au four banal : Philippe-Auguste en dispensa les boulangers de Paris et Philippe le Bel tous ses sujets pari* ^ens. Les tavemiers, à Paris, étaient tenus de fermer boutique tant que le sire roi n'avait pas vendu tout son vin.

Une corporation se compose alors de tous les artisans qui dons une même ville exercent le même métier : nu]

1. Le mot nétier rinnt du mot littin ministerium; à roYigittè l«s gwiÉ dé métier étaient les mùMtmritUei ou 8ervitea^s des propriétaires gallo-fraocs, ensuite des féodaux. Dans le nord, tout homme de métier était donc censé être au service du seigneur ; tout forgeron était son forgeron, tout tlMerand, son Ueserand. Le métier étant la chose da seigneur, nul nei poii> vait «y livrer sans -avoir obtenu Tautorisation du maître. l>e là le droit seigneurial de réglementer les métiers et de vendre le droit de travailler. Au contraire, dans le midi, le régime de IHndustrie était, en général, hi libené.

l'industrie 403

<ie pent se tenir à part. Les règlements de la corporation obligent tons ses membres; ils sont censés être rédigés et, dans tous les cas, ils sont approuvés par Tantorité supérieure : Église, royauté, seigneurie, commune.

n y a déjà au moyen âge les trois degrés : Tapprenti, le compagnon, le maître; mais la maîtrise est accessible à tout ouvrier qui a témoigné d'un savoir suffisant. Elle «i*est pas encore, comme elle le sera plus tard, fermée au pins grand nombre des travailleurs, réduits à végéter dans la condition de « compagnon )> et à former une sorte de prolétariat industriel ^ La maîtrise n'exige pas de grands •déboursés d'argent et le chef-d'œuvre n'a pas encore la implication que la jalousie des maîtres imposera plus tard aux aspirants : pour devenir cordier, il suffit de présenter une bonne corde ; pour être reçu savetier, de raccommoder trois souliers, etc. Pour être autorisé à ouvrir boutique, il suffit que l'artisan sache son métier, qu'il ait acheté son métier du roi '^ ou payé un droit à la corporaition, et qu'il « ait de quoi ». Quelquefois la réception est accompagnée de cérémonies symboliques : le candidat boulanger offre aux maîtres un pot plein de noix qu'on "fa ensuite briser dans la rue contre la muraille.

La corporation a sa caisse commune. Elle est administrée par un comité de maîtres, appelés syndicê, prud'homales, jurés, garde-métiers. Tantôt ils sont élus par la corporation tout entière, tantôt ils se recrutent euxmêmes, tantôt ils sont nommés et révoqués par quelque

1* Aa XV* aiècle» une séparation plus tr&nchée s'établit d^à entre les maîtres et les compagnons. Ceux-ci ne font presque plus partie de la corporation. Alors ils forment des associations à part. Elles leur deviennent d'aatant <plQB néoeaaaires qu'ils eoaimeaoe&t à cette époque à voyager poar oheroher de Touvrage ou pour se perfeotionner dans leur métier, à faire le«r 4our de France. On était reçu dans ces associations avec toute espèce de cérémonies bizarres ou symboliques, avec des épreuves, sdus serment de garder le aeeret sur les rits de Tasseoiatioa. 11 y eat des formules, des signes^ qui pArmettaient aux compagnons de se reconnaître en toat pays. L'association des onvriers maçons est une des origines de la frane-maçon- <nerie; main à cette époque, c'est-à-dire au xv« siècle, on ne recevait franos- «naçoAS que eeax qoi s'approehaient» au moins une fois par an, des saerements.

2. A Paris« par exemple, il y avait des métiers qui étaient au roi, comme la plupart de eeax où l'on travaillait le fer et le cuir, et d'autres qui étaient litoes, oomme ^eeux des couteliers, fabricants de laceUt. etc.

officier du roi. Ils veillent à ce que Ton ne fabrique que des produits loyaux, saisissent et détruisent les marchandises de mauvais aloi, imposent de lourdes amendes : il le faut dans l'intérêt de tous et pour maintenir le bon renom de la corporation. Les marchandises approuvées sont souvent marquées du cachet de la ville ou de la corporation : c'est la marque de fabrique. Pour empêcher que Tartisan ne se néglige, on a dressé des règlements très précis et très rigoureux. On suppose toujours, semble- t-il, qu'il veut tromper l'acheteur. Défense aux couteliers de mettre à des manches de couteaux en os des garnitures d'argent : on craint qu'ils ne soient tentés de les vendre , pour manches d'ivoire. Défense de recouvrir de soie ou de • fil de métal des manches en bois blanc : on veut que le bois blanc soit apparent. l>éfense de mettre chanvre et lin dans la même corde. Défense à l'orfèvre, au serrurier, au tailleur, de travailler ailleurs que dans leur boutique, sous les yeux mêmes du public. Défense à tous les artisans de travailler après le coucher du soleil : on craint qu'à la lumière d'une lampe ils ne fassent de moins bonne besogne. Le travail de nuit n'est permis qu'aux forgerons, maréchaux, etc., qui ont un métier plus grossier. Ces règlements empêchent à la vérité tout perfectionnement ; mais l'inconvénient n'est pas encore très sensible du xiii« au xv« siècle. Faire bien est déjà assez difficile : qui songe à faire mieux? La corporation n'exerce donc pas encore sur ses mem»bres cette tyrannie qu'aggravera plus tard l'intervention de la royauté, avec ses exigences financières et sa vicieuse économie politique. Les avantages de la corporation l'emportent alors de beaucoup sur ses inconvénients. Tous ses membres l'aiment, car elle assure à tous sécurité et considération. Ils ont plaisir à se réunir, et ces réunions, qui ne sont pas encore gâtées par l'exploitation des nouveaux venus, sont vraiment des fêtes fraternelles. Chaque corporation a adopté pour patron un saint, dont l'image figure sur sa bannière et dont on célèbre le jour par une messe solennelle, une procession, avec fleurs et rubans, et un copieux banquet. Ainsi les charpentiers se sont recommandés à saint Joseph, les maçons à saint Biaise, les orfèvres à saint Éloi, les boulangers à saint Pierre, les cordonniers à

l'industrie 405

saint Crépin, les jardiniers à saint Fiacre, les musiciens à saint Julien ou à sainte Cécile. Dans chaque église, ce sont eux qui entretiennent la chapelle consacrée à leur patron, et souvent ils y tiennent leurs réunions.

Les corporations ont leurs armoiries comme les nobles : la hache du charpentier, le tranchet du cordonnier, se détachent en or ou en argent sur fond de gueules ou d'azur. Les orfèvres de Paris ont représenté sur leur bannière une coupe, une couronne, une croix d*or.

Dans beaucoup de villes, les divisions naturelles de la cité, ce sont les corps de métier; dans la milice, chaque corps de métier forme une compagnie, dont les jurés sont les officiers, et qui a pour bannière celle de son patron. La division en métiers répond presque à celle des quartiers, car souvent tous les gens d'une même profession habitent la même rue. De là ces noms de rues au moyen âge : rue des Orfèvres, des Febvres (forgerons), de la Ferronnerie, de la Tannerie, de la Corroierie, de la Vieille-Draperie, des Teinturiers, des Déchargeurs, de la Cordonnerie, des Lombards (banquiers). A Paris, les changeurs ne pouvaient s'établir que sur le Pont-au- Change.

Un droit de justice appartient souvent aux syndics sur le» membres de la corporation : ainsi Tévêque de Chartres leur a cédé son droit de basse justice. Dans les villes royales, quand il s'agit de métiers du roi, il appartient soit aux grands officiers, soit aux fournisseurs du prince. Ainsi le grand panetier est juge des boulangers de Paris, fonction qui lui est bientôt disputée par le prévôt de la ville. Le grand bouteiller est juge des marchands de vin, cabaretiers, hôteliers; le grand chambrier, des drapiers, tailleurs, tapissiers, merciers, cordonniers; le connétable, des. armuriers, selliers, etc., le maréchal, des forgerons et autres batteurs de fer. Le charpentier du roi est chef de tous ceux qui travaillent le bois. Maître Guillaume de Saint-Patu, maçon de saint Louis, gouverne tout ce qui remue la pierre et gâche le mortier.

Caractère de l'indostrie an moyen Age. — L'industrie du moyen âge est une petite industrie opérant avec de petits capitaux. Un maître n'a pas sous ses ordres de nombreux compagnons comme au xviii® siècle, encore

moiûs une armée d^ouvriers comme dans les manafac tiires d'aujourd*hui. Les mieux partagés ont deux, trois valets ou « compagnons », autant d^af^rentis. Le maître travaille à côté d*eux devant le même établi et les surreiUe de près. Nulle division du travail : le même orfèvre fond le métal et cisèle le bijou.

rrocès etttre les uiéttem. -- Entre les corporations qui fabriquent des objets analogues, les procès sont étemels : ils commencent au xui« siècle pour ne finir qu'à la Révolution française. Par exemple, les lormiers, qui fabriquent mors, brides, éperons, étriers, intentent, en 1290, «n procès aux bourreliers, fabricants de harnais, qui se permettent de réparer de vieux freins et de vieux étriers, •et, en 1304, aux selliers qui prétendent fabriquer les «triers de leurs selles. Les n gamisseurs », qui fabriquent les casques, jambières, etc., s^avisent de fabriquer des baudriers et des fourreaux : de là, procès avec les « fourbisseurs », qui travaillent le cuir. Les drapiers, foulons, teinturiers, sont constamment en quereUe. Les merciers, qui vendent de tout, ont maille à partir avec tout le monde.

Les procès étaient d'autant plus fréquents que certains métiers se partageaient en plusieurs corporations rivales. Au xui« siècle, trois corporations dans Paris fabriquent «les patenôtres : les patenôtriers d'os et de corne, les patenôtriers de corail et de coquilles, les patenôtriers d'ambre et de jais. Elles étaient cinq à fabriquer des chapeaux : les chapeliers de fleurs, de feutre, de coton, de plumes de paon, de fourrures, il fallait distinguer entre çavetiers (savtliers), çavetonniers , cordonniers, dont le nom vient de cordouan (cuir de Cordoue). Les « boudiers » ne fai- . salent que les boucles de ceinture, les « fermaiiiers « que les fermails, les « déciers » que les dés à jouer.

liMi easelcnes et len cris. -^ Les boutiques étaient alors petites, sombres, et propices^ dans leur demi-jour» aux supercheries des marchands. Ceux-<;i n'avaient pas à leur disposition les moyens de publicité et de réclame qu'oo a aujourd'hui. Il était inutile d'écrire leur nom et leur profession sur leur maison, la mo^jorité de leur clientèle Bo sachant pas lire. Il fallait parler à l'œil. De là, ces louDdes enseignes» bariolées, découpées, qui, à tous les étages des

l'iudustub 407

maisons, se balançaient au vent, grinçaient autour de leur support de fer, suspendues comme une menace sur la iéte 4u passant, encombrant les rues étroites et achevant d*interoeptei' la lumière du del. De là, ces chapeaux énormes, «es habits taillés dans la tôle, ces armures complètes avec la lance en arrêt, ces animaux fantastiques : enseignes :glorieuses qui ont donné leur nom à des rues entières : rne de THomme-armé, du Pot-de-fer, de la Clef, de TËperoD, du Sabot, de la Licorne, etc.

Le meilleur moyen était encore de crier sa marohandise. De là les cris de Paris. Cri des marchands d*oublies et •d'échaudés. Cri des revendeurs et fripiers : t« Qui vend vieux fer? qui vend vieux pot? » Cri des marchands de chandelle : M Chandoile de coton ! » Cri des poissonniers : «< Harengs frais! » Cri des étuveurs : « Les bains sont chauds. » 0 y avait une corporation spéciale à Paris pour crier le vin du roi, le vin du chapitre ou des abbayes souveraines. iLe cabaretier, debout sur le seuil de sa porte, un pot et •un gobelet d'étain à la main, criait son vin. Au besoin, il le faisait goûter aux passants.

Les f^andes eorporatlons : les SlA-CJorps. — 11 y avait •des métiers plus importants que les autres : ils grandirent plus vite en puissance et en richesse, et formèrent bientôt, dans presque toutes les villes de France, une aristocratie marchande qui accapara les charges municipales. Ainsi à Paris les ajx corps principaux, qu'on appelait simplement les six-corps, sont les drapiers, les épiciers, les merciers, les bonnetiers, les pelletiers, les orfèvres. Les merciers et marchands en gros, appelés « marchands grossiers », prennent, au xv« siècle surtout, une grande importance. Us forment une vaste confédération sous les « rois des merciers ». Les actes publics leur confèrent le titre de « chevaliers » et (même « chevalières de la milice militaire de la mercerie ».

Bovlangers et bovehers. — A côté, s'élèvent les bou- Jangers, dont Torganisation rigoureuse rappelle les règlements de Tancien empire. Les bouchers, qui apparaissent •organisés à Paris dès 1146, se rattachent peut-être aussi aux coUèges de bouchers romains. A Paris, ils étaient d'abord établis dans la cité, au parvis Notre-Dame, près de la paroisse de Saint-Pierre-aux-BoBufs. Quand Paris se dève-

loppa sur sa rive droite, ils s'y transportèrent et groupèrent leurs étaux autour de Téglise Saint- Jacques la Boucherie , dont la haute tour subsiste encore. Us y constituèrent ce qu'on appelait la Grande-Boucherie. Ils luttèrent pour empêcher qu'il ne s'en formât d'autres, grâce à la variété des juridictions entre lesquelles se partageait la ville de Paris et dont chacune voulait avoir sa boucherie.

L'abbesse de Montmartre avait obtenu du roi d'ouvrir vingt-cinq étaux de bouchers près du Petit-Pont : la Grande- Boucherie réclama et obtint gain de cause. Les Templiers avaient établi une boucherie dans le quartier du Temple : ]a Grande-Boucherie obtint qu'elle lui fût subordonnée. Elle fut moins heureuse contre l'abbaye de Saint-Germain-des- Prés et l'abbaye de Saint-Martin, qui établirent des boucheries dans les quartiers de leur obéissance. Elle conserva cependant une grande puissance : ce sont les bouchers qui font la révolution de i4i3, et le nom de l'écorcheur Caboche s'est attaché à la célèbre ordonnance.

Page 1