‹ Histoire de la civilisation française (volume 4)Chapitre 80 sur 116 · Pabliée en latin (1536), pnis en français · texte numérisé non relu

Pabliée en latin (1536), pnis en français

La prédication de Luther, de Calvin et des autres docteurs du protestantisme eut pour résultat de briser l'unité religieuse de l'Europe qui, depuis plus de dix siècles, avait résisté à tant d'hérésies. Les pays du Sud, Portugal, Espagne, Italie, restèrent tout entiers à l'Église catholique; les pays un Nord, Angleterre, Ecosse, Hollande, Suède, Norvège, Danemark, passèrent au protestantisme sous ses différentes formes; les pays du Centre, France, Allemagne, Autriche, Suisse, se trouvèrent partagés inégalement entre les deux systèmes religieux.

PerséentioBs et lierres relin^ienses en Europe. — Cette séparation ne s'opéra pas sans de cruels déchirements. Dans les pays du Sud, Tlnquisition redoubla de rigueur contre toutes les manifestations du libre examen. Dans les pays du Nord, la minorité qui resta catholique fut cruellement opprimée. Dans les pays du centre, où les deux partis pouvaient se faire équilibre, il y eut d'effroyables guerres civiles. L'Allemagne du Nord s'arma contre l'Allemagne du Sud et contre l'Empereur, champion naturel de la foi catholique : tout le pays fut ravagé pendant plus de cent ans. Dans ses États héréditaires d'Autriche, l'Empereur eut encore à lutter contre les Hongrois et d'autres peuples qui, en vue de recouvrer leur indépendance politique, voulaient passer au protestantisme, rejetaient l'Empereur en même temps que le pape, et appelaient les Turcs à leur secours.

Les haines religieuses étaient déchaînées d'un bout à l'autre de l'Europe; les princes catholiques se croyaient obligés, par devoir de conscience, à employer les supplices Contre leurs sujets protestants ; les princes protestants se croyaient tenus au même devoir vis-à-vis de leurs sujets catholiques.

Personne n'admettait que les princes n'ont autorité sur leurs sujets qu'en matière temporelle et qu'ils n'ont pas le droit de violenter leurs convictions ; personne ne comprenait que l'unité de l'État n'a rien à voir avec l'unité de croyance, et que la patrie peut être également bien servie par des citoyens qui admettent ou qui rejettent l'autorité du pape ; en un mot, personne ne comprenait ce que nous entendons aujourd'hui par ces mots : tolérance reltgieuBe^

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liberté Je cùnscience, égalité des cultes. Il fallut deux siècles de guerres civiles et de persécutions atroces avant qu'on en vînt à réaliser ces idées, qui nous semblent si simples aujourd'hui.

Nonireaax ordres reli|i:ieax. — L'Église catholique ne lutta pas seulement par les armes temporelles, par l'autorité du roi, les sentences des juges et la flamme des bûchers. Du xi* au xiii« siècle, elle avait organisé, pour sa défense, des ordres rehgieux nouveaux : contre les musulmans, les Templiers et les Hospitaliers, contre les hérésies albigeoise et vaudoise, les Dominicains. De même au XVI* siècle, contre l'hérésie luthérienne ou calviniste, elle enfanta des ordres de « clercs réguliers », qui eurent pour mission d'agir sur les peuples par la prédication, par l'éducation de la jeunesse, par la direction des séminaires : tels furent les Théatins, les Barnabites, les Oblats, les Oratoriens de saint Philippe de Néris, etc.

Les Jésuites. — La plus célèbre et la plus puissante de ces associations fut celle des Jésuites, fondée par un gentilhomme espagnol, Ignace de Loyola. En 1534, dans la petite chapelle de Montmartre, alors située dans la banlieue de Paris, il lit un vœu avec six compagnons. Leur institut fut approuvé en 1640 par le pape Paul III. En 1559, ils publièrent en latin leurs Constitutions. Leur fondateur voulut faire d'eux une « sainte milice », sans cesse en armes contre « la milice de Satan », une « chevalerie » qui avait pour dame la sainte Vierge. Leurs maisons, suivant l'expression de l'un d'eux, étaient des « camps ». L'ordre des Jésuites était une « compagnie ». Jésus-Christ en était « le capitaine ». La première obligation du « soldat de Jésus », c'était l'obéissance passive. Il devait obéir à son supérieur jusqu'au péché mortel inclusivement. D devait être entre ses mains « comme un cadavre » (perinde ac ccidaver), La devise de l'ordre était : A. M. D. G. (Ad majorem Dei gloriam), « pour la plus grande gloire de Dieu ». A la tête de l'ordre tout entier était le général, surveillé par un admoniteur et par un conseil de six assistants représentant lès six nations de l'Europe. L'Europe était divisée en provinces, et à la tête de chacune était un provincial, La France à elle seule formait quatre provinces : France,

Champagne, Aquitaine, Toulouse. Au-dessous de cet étatmajor venait toute une hiérarchie : d'abord les pères, ou profès des quatre vœux, qui ne prêtaient pas seulement les trois vœux ordinaires des religieux (pauvreté, chasteté, obéissance), mais le vœu particulier d'obéissance au pape; les frères ou profès des trois vœux (les trois vœux ordinaires), voués à la prédication et aux missions; les coadjuteurs spirituels, qui étaient des prêtres simplement agrégés à la société, et parmi lesquels se recrutaient les scolasti'' ques, chargés de l'enseignement de la jeunesse; enfin les coadjuteurs temporels, qui n'étaient presque que des serviteurs.

Le vœu d'obéissance au pape, vœu caractéristique de cet ordre, faisait de la compagnie de Jésus une puissance absolument indépendante des rois et des Églises nationales. Le jésuite ne se considérait plus comme le sujet d'aucun monarque et ne dépendait point de l'évêque dans le diocèse duquel il résidait. Contre les rois, en matière temporelle, contre les évêques, en matière de discipline religieuse, son rôle était de faire, à tout prix, prévaloir les volontés du pape, chef suprême, absolu, infaillible, de l'Église.

En dehors de l'observation de leurs vœux, ils n'étaient tenus à aucune règle monastique, n'étaient point renfermés dans un cloître, ne portaient pas de costume particulier. Ils avaient le droit et même le devoir de se mêler au monde ; ils avaient le choix des moyens par lesquels ils comptaient agir sur lui. On les vit prédicateurs dans les églises, professeurs dans les écoles et dans les universités, juges dans les tribunaux ecclésiastiques, confesseurs des rois dans les cours, missionnaires chez les peuples barbares , mandarins et astronomes en Chine, brahmanes dans l'Inde, marchands dans les Antilles, souverains temporels et spirituels dans leur colonie du Paraguay. Ils reconquirent à l'Église catholique une partie de l'Europe et lui conquirent des peuples nouveaux dans les mondes nouvellement xiécouverts.

En France, leur premier collège fut celui de Clermont, fondé à Paris par Guillaume Duprat, évêque de Qermont. C'est cet établissement qui est aujourd'hui le lycée Louis-

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le-Grand. Ils eu eurent d'autres à Billom (Auvergne), à Mauriac, Rodez, Pamiers, Tournon, la Flèche, etc. La quatrième partie de leurs « Constitutions », la Ratio studioruniy est consacrée à l'organisation des études. Ils employèrent des méthodes qui aujourd'hui nous semblent surannées, mais qui alors étaient supérieures à celles des universités. « Pour ce qui regarde l'instruction de la jeunesse, écrivait le grand Bacon, consultez les classes des Jésuites, car il ne se peut rien faire de mieux ». La base de leur enseignement, c'étaient les humanités, c'est-à-dire l'étude des langues et des auteurs classiques. Leurs élèves apprenaient à écrire en latin, même à faire des vers latins. Les sciences étaient absolument négligées. La discipline de leurs collèges était paternelle, mais sévère; ils abusèrent du fouet. Leurs succès comme professeurs attirèrent cependant à leurs écoles même des fils de gentilshommes et de bourgeois protestants.

En France, les Jésuites furent tout d'abord suspects à la royauté, redoutés des évêques, jalousés des ordres religieux, repoussés par la Sorbonne et par l'Université, dans les chaires desquelles ils tentèrent de se glisser. Ils prirent part à toutes les controverses contre les protestants, aux intrigues de la cour, aux guerres civiles. On put les accuser d'avoir prêché le régicide et d'avoir suscité les attentats contre Henri III et Henri IV. Ils furent chassés en 1594 et 1595, par arrêt de presque tous les parlements, rappelés en 1604, et nous les trouvons, au xvn© siècle, installés à la cour de Louis XIV, confesseurs et conseillers des rois, promoteurs de toutes les mesures d'intolérance.

Réformes dans TÉgUse eatholiqne x eoneile de Trente. — L'Église, qui s'était assuré ces redoutables auxiliaires contre les peuples, contre les rois indociles ou tièdes, essaya de désarmer les réformateurs protestants en se réformant elle-même. Ce fut le rôle du grand concile œcuménique qui se tint à Trente et qui dura, avec quelques interruptions, de 1545 à 1563. Un moment, les deux plus grandes cours catholiques de l'Europe, celle de France et celle d'Autriche, essayèrent d'y faire adopter des réformes importantes : le mariage des prêtres, la communion sous les deux espèces, l'office en langue nationale. Les Jésuites

réussirent à faire repousser ces innovations. Alors toutes les liérésies anciennes furent de nouveau condamnées, tous les dogmes qu'avait attaqués le protestantisme furent de nouveau affirmés avec plus de rigueur, tous les sacrements et toute la hiérarchie furent maintenus. Le pape fut déclaré chef suprême de l'Église, et, depuis lors, jusqu'à la récente année 1870, il n'eut pas à réunir une seule fois le concile œcuménique. Les seules réformes prescrites furent l'obligation de la résidence pour les prélats, l'interdiction du cumul des bénéfices, l'institution des séminaires, où furent internés les jeunes gens destinés à la prêtrise et qui jusqu'alors n'avaient été soumis à aucune discipline. On s'occupa moinç de ramener à l'Église les nations qui s'en étaient séparées que de lui soumettre plus étroitement celles qui lui étaient restées fidèles.

Les décisions du concile ne furent pas admises en France sans une vive résistance des parlements, dévoués aux « libertés de l'Église gallicane » et à « l'indépendance de la couronne ». Elles devinrent cependant la base de l'enseignement dans les séminaires et le fond du nouveau catéchisme, qu'on appelle le « catéchisme du concile de Trente ». Eljes donnèrent une âpreté nouvelle aux luttes entre protestants et catholiques, entravèrent tous les efforts des partisans de la tolérance religieuse et contribuèrent à prolonger les guerres civiles.

Le protestantisme en France. — Dans l'Église de France s'étaient glissés quelques-uns des abus qui, dans d'autres pays, avaient amené la Réforme protestante. La façon dont la royauté distribuait les bénéfices ecclésiastiques avait parfois dégénéré en simonie^ c'est-à-dire en trafic des choses saintes. On avait donné des évêchés et des abbayes à des hommes qui n'étaient clercs que de nom; on avait toléré que les titulaires ne résidassent pas dans leur évêché oii leur monastère, mais, les fissent gérer par quelque prêtre ou quelque moine, auquel ils abandonnaient une très petite portion des revenus, tandis qu'ils en dépensaient la plus grande part dans les plaisirs mondains. On avait autorisé un même titulaire à cumuler jusqu'à quinze abbayes. Le clergé inférieur était accusé de faire toutes sortes de métiers, depuis celui de gouverneur de château

jusqu'à celui de cabaretier. Dans les couvents d'hpmimes et même de femmes, l'inobservation de la règle monastique avait amené des scandales, déjà dénoncés au xv* siècle par les grands docteurs de FÉglise, Gerson, Clémengis et Pierre d'Ailly. L'instruction religieuse du peuple était négligée : on l'abandonnait à son ignorance, à ses pratiques superstitieuses, et le culte de la Vierge et des saints, des images, des reliques, avait dégénéré en une sorte d'idolâtrie. Enfin le trafic des indulgences, qui, en Allemagne, avait suscité la protestation de Luther, s'était introduit en France. Le dominicain Pépin, dès le temps de Louis XII, dénonçait « ces quêteurs, ces prôneurs d'indulgences qui, avec des tromperies et des mensonges sans nombre, s'efforcent de vendre le paradis à prix convenu, comme on vend des chevaux et des porcs à la foire ».

Ces abus révoltaient la conscience des gens pieux : ceux qui s'étaienl^mis à lire les Écritures n'y trouvaient rien qui justifiât de telles pratiques, lis finissaient par attaquer le principe même de l'Église catholique et par adopter les doctrines de Calvin. Tel était par exemple ce Leclerc, simple ouvrier cardeur, brûlé en 1525.

Une seconder catégorie d'adversaires, c'était les lettrés, les philosophes, les humanistes, comme on les appelait alors, libres esprits qui, sans se convertir au protestantisme, entendaient s'affranchir du joug de la théologie et en voulaient à l'Église de son intolérance, des entraves qu'elle apportait aux recherches scientifiques, de ses rigueurs contre les hérétiques. Tels étaient ce Lefèvre d'Étaples, qui publia une revision de la Vulgate, ou texte latin des Ecritures, et qui dut s'enfuir à la cour de Marguerite de Valois, ce Louis Berquin, cet Etienne Dolet, que le roi protégea quelque temps, puis finit par abandonner, et qui furent suppliciés l'un en 1529, l'autre en 1546.

Une troisième catégorie plus redoutable, c'étaient les gentilshommes qui adhéraient au protestantisme dans un but intéressé. Ils avaient vu l'aristocratie, en Angleterre et en Allemagne, s'enrichir des vastes domaines confisqués sur l'Église et ils espéraient, en cas de triomphe du calvinisme, trouver en France une semblable fortune. D'ailleurs le repos et l'obéissance pesaient à cette classe

belliqueuse et turbulente : ils pressentaient qu'à la faveur des troubles religieux ils pourraient bien ébranler Fautorité royale et recouvrer leur ancienne indépendance. Persécatlons et ipaerres reli||^evties en France. — La

France ne put donc échapper aux maux qui désolèrent l'Europe. Placée entre les pays catholiques du midi et les pays protestants du nord, elle fut un champ de bataille pour les deux croyances. Le roi de France, qui était le roi très chrétien, se crut obligé de punir l'hérésie comme un crime contre TÉtat. Les légistes avaient pour maxime : « Un seul roi, une seule foi ». La Sorbonne, gardienne de Forthodoxie, réclamait le supplice des hérétiques. Ainsi toutes les autorités constituées étaient armées contre la Réforme. La masse du peuple des villes et des campagnes lui était hostile. Elle n'apparaissait pas seulement comme une innovation impie; elle était discréditée comme une importation de l'étranger et suspecte comm^ Je mot de ralliement des classes nobiliaires.

Sous François le"*, qui s'alliait aux princes protestants d'Allemagne, qui d'abord avait offert au luthérien Mélanchton et à l'incrédule Érasme des chaires au Collège de France, qui, en 1535, par l'édit de Noyon, avait ordonné de suspendre les poursuites en matière de religion, les maximes d'intolérance finirent cependant par l'emporter. Le roi crut que la nouvelle religion menaçait le trône tout autant que l'autel. Des hérétiques furent brûlés, solennellement, en sa présence. En 1545, eut lieu l'horrible massacre des Vaudois.

Sous Henri II, après l'édit de Ghâteaubriant (1551), qui enjoignait aux tribunaux civils et ecclésiastiques de poursuivre les hérétiques, après l'édit d'Écouen (1559), qui décrétait contre ceux-ci la peine de mort, il y eut également des procès et des supplices.

Sous les successeurs de ce prince, les protestants ne se résignèrent plus au rôle de persécutés. Leur doctrine s'était répandue partout. Si la masse du peuple des campagnes restait fidèle à l'ancienne religion, la noblesse et les bourgeois des villes se divisaient. On peut dire que la plus grande partie de la noblesse embrassa le protestantisme, tandis que la plus grande partie de la bourgeoisie resta

catholique. Quand le protestantisme se fut assuré l'appui de la classe militaire, il devint un parti armé et put lutter sans désavantage contre les armées du roi. Sous François II, les huguenots essayèrent de se rendre maîtres du roi au château d'Amboise. Sous Charles IX, il y eut quatre guerres civiles; il y en eut quatre sous Henri 111. La lutte continua sous Henri IV. Pour les protestants, les catholiques étaient des papistes; pour les catholiques, les protestants étaient des huguenots (du mot allemand eidgenossen, confédérés).

Principe nooTeAu de 1a tolérance rellglense. — Pourtant elles furent soutenues avec énergie, ces idées de tolérance dont le triomphe, moins tardif, nous aurait épargné de si cruels déchirements. Dès 1560, le chancelier Michel de l'Hôpital, aux États généraux d'Orléans, suppliait les partis de renoncer à leurs fureurs : « Otons, leur disait-il, ces mots diaboliques, luthériens, huguenots, papistes; ne changeons pas le nom de chrétiens. » La même année, par redit de Rcmcrantm, il attribuait aux évéques la connaissance du crime d'hérésie, afin d'empêcher en France l'établissement de cette Inquisition qui dépeupla l'Espagne et ruina la Belgique. En outre, il stipulait que les parlements seuls auraient le droit de condamner à mort. Par l'édit de juillet (1561), il substitua contre les hérétiques la peine du bannissement à la peine capitale, n'édictant celle-ci que contre les assemblées et contre les actes propres à troubler la paix publique. Il publiait de temps à autre des amnisties pour arrêter les poursuites et élargir les accusés. Au colloque de Poissy (août 1561), où il réunit en présence du roi les docteurs des deux religions, il essaya d'amener une réconcilialion entre les catholiques et les protestants. Par l'édit de Saint-Germain (17 janvier 1562), il autorisa pour toute la France l'exercice du culte réformé hors de l'enceinte des villes fermées. C'est notre premier édit de tolérance. Quand la guerre éclata malgré tous ses efforts, l'influence du chancelier se fit sentir encore dans tous les traités de paix. La Saint-Barthélémy (1572) lui fit un chagrin dont il mourut.

La cause de la tolérance religieuse, morte avec l'Hôpital, ressuscita vingt ans après avec le parti des politiques. Elle

•eut son manifeste dans le vigoureux pamphlet connu sous le nom de Satire Ménippée : elle eut son plus glorieux représentant dans la personne de Henri IV.

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