ÉUAT DE LA CIVILISATION FRANÇAISE AU XV1II« SIÈCLE
duit le u Télémaque »^ Soumarokof imite nos tragiques; Kniajnine se met à l'école de Molière et de Regnard.
C'est à qui, parmi les souverains, attirera à sa cour les célèbres acteurs de la Comédie-Française, Le Eain ou Mlle Clairon, que Timpératrice Elisabeth voudrait amener en Russie. Les livres hardis de Diderot, de Raynal, de Moreily sont dans toutes les mains, quelquefois traduits, le plus souvent sans qu'il soit nécessaire de les traduire. Tous les légistes et tous les législateurs, depuis l'impératrice Catherine II jusqu'aux hommes d'État de l'Angleterre, méditent « l'Esprit des Lois ». L'Europe, qui a été cartésienne avec Descartes, est, depuis Condillac, gagnée à la philosophie de la sensation. Si les souverains critiquent le « Contrat so* cial », les Américains j puisent les principes de leur démocratie nouvelle, et on les retrouve dans la célèbre Déclaration de Philadelphie, qui fut l'acte de l'indépendance des États-Unis. En même temps, an fond de l'Europe, la République ohgarchique de Pologne s'adresse à Rousseau pour lui demander une constitution, et il lui dédie ses « Considérations sur le gouvernement de la Pologne ». Frédéric II attire à sa cour Yc^taire, Maupertuis, la Mettrie, et ne pouvant y amener d'Alembert, lui fait accepter une pension. Catherine H, dans les préambules de ses lois, étale les maximes les plus hardies de Montesquieu. Elle achète la t»bliothèque de Diderot, à condition qu'il en gardera la jouissance; elle l'attire à sa caur et consacre de longues lieares à s'entretenir avec lui sur ses plans de réformes ; elle souscrit à son Encyclopédie et parie d'en faire une édition à Saint-Pétersbourg; elle admire ses « Pensées philosophiqpies » et sa « Lettre sur les aveugles », quoique et peut-être parce que ces ouvrages sont proscrits à Paris. Elle remercie Marmontel de l'envoi de son « Bélisdre », condamné par la Sorbonne, lui écrit que c'est « un livre qui mérite d'être traduit dans toutes les langues », le fait û*aduire en russe par ses intimes et se charge elle-même du neuvième chapitre. Elle correspond avec Mme Geoffrin, qui tient à Paris un salon philosophique, et se déclare sa « bonne amie ». Elle essaye d'employer l'économiste Mercier de la Rivière et, après la disgrâce de Necker, propose à celui-ci le ministère des finances de Russie. Elle accepte
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rhommago d*un médiocre poème épique de Thomas en rhonneur de Pierre le Grand, « la Pétréide ». G*est surtout avec Voltaire qu'elle multiplie les caresses et les prévenances, sachant hien qu'il lui rendra avec usure, en se faisant le héraut de sa renommée, la peine qu'elle prend avec lui. Depuis 1763 jusqu'à la mort de Voltaire, eue ne cesse de correspondre avec lui, lui adresse des lettres étudiées et spirituelles, le tient au courant de ses victoires, de ses réformes, de ses desseins pour le bien de ses peuples; elle souscrit en faveur de ses protégés, les Galas, les Sirven, les horlogers de Femey ; elle pousse l'attention jusqu'à lui envoyer de chaudes pelisses et une tabatière tournée de ses propres mains. Pas un prince étranger ne passait par la Suisse sans rendre visite à « l'ermite de Femey » ; pas un ne venait à Paris sans se faire présenter chez Mme Geoffrin ou dans les autres cercles philosophiques, sans rendre visite à Diderot ou à d'Alembert, ou sans essayer d'apprivoiser même la sauvagerie de Rousseau.
Par son « Emile », Rousseau, nous l'avons vu, est le régénérateur de l'éducation en Europe. Il semble à ce moment que les Français et les Suisses de langue française soient les instituteurs-nés des rois et des nations. Gondillac est chargé de l'éducation de l'infant de Parme. Gatherine II demandera à d'Alembert de se charger de ceUe de son fils, le futur Paul I"'', et confie au Vaudois Laharpe celle de son petit-fils, le futur Alexandre I***. Diderot rédige pour la Russie le plan d'une université, et Gondillac rédige pour les écoles de Pologne un Traité de logique. On trouve partout les instituteurs et les institutrices de France : l'impératrice Elisabeth s'est formée dans les ouvrages d'éducation de Mme Lambert; Gatherine n, lorsqu'elle était princesse d'Anhalt, a étudié les classiques français avec Mlle Gardeil: Romme, le futur Montagnard, est précepteur dans la noble maison des Strogonof.
Dans les sciences, la France, que Descartes et Pascal avaient placée si haut, a conservé le premier rang presque en toutes les branches. Nos mathématiciens et nos chimistes ont une réputation européenne : l'Académie de Berlin est dirigée par Maupertuis, dont la succession est offerte par Frédéric à d'Alembert et acceptée ensuite par le demi-
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Français Lagrange. Le grand rôle de Newton, dans l'exposition du système du monde, va être occupé par Laplace. Lavdisier est le vrai créateur de la chimie moderne, et, en physiologie, il a fait la découverte la plus considérable après celle de la circulation du sang. La classification proposée en botanique par de Jussieu est celle qu'adopte TEurope savante, et le Jardin du roi devient le premier établissement de zoologie dans le monde entier. C'est un Français qui a fait naviguer le premier bateau à vapeur, et c'est un Français qui a dirigé le premier chariot à vapeur.
Dans les arts plastiques, depuis que nos maîtresses d'autrefois, ritalie, TEspagne, l'Allemagne, la Hollande, sont en déclin, les Français tiennent en peinture ce premier rang dont ils ne devaient plus déchoir. On les recherche, non plus seulement pour leurs qualités, mais même pour certains défauts aimables. Les Bourbons d'Espagne, de Naples, de Parme ont le goût français et appellent nos artistes. L'Allemagne est le grand débouché pour les toiles de nos peintres. L'archevêque de Mayence, l'évêque de Wûrtzbourg, en 1724, appellent Bofîrand pour lui faire bâtir des palais. Frédéric U achète à Houdon sa « Frileuse », à Cîoustou sa « Vénus * », à Pigalle son « Mercure ». Déjà Pierre le Grand a voulu emmener dans son lointain empire Nattier et Oudry. Leblond lui bâtit, en 1720, son palais de Peterhof. Tocqué séjourne tour à tour en Danemark ou en Russie. Sous la tsarine Elisabeth, l'Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg, bâtie par de la Motte, est peuplée de peintres, de statuaires, d'architectes français, les Lorrain, les GiUet, les Valois. Catherine U demande à Falconet la statue équestre de Pierre le Grand, à Houdon son propre buste, tandis que celui-ci sculpte, pour la Prusse, le buste du prince Henri, et, pour les États- Unis, la statue de Washington et le buste de Franklin. Elle achète par centaines les œuvres françaises : d'un seul coup la galerie de Crozat, qui compte 400 toiles et 20 000 dessins. Elle commande à Chardin des tableaux de genre; à Vernet,
1. Frédéric II avait voulu attacher Couslou à sa personne. Il ècrlTiûi i J'ai déjà Homère-Voltair* ; je veux avoir Praxitèle-Coustou. »
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des paysages; à Vien, un plafond pour le grand escalier de Tsarskoé-Sélo; k Glérisseau, un plan de palais dans le style romain ; à Perronet, un pont sur la Néta; à Bourgeois de Ghâtelblanc, un phare sur la Baltique. Elle accueille Le Prince, qui peindra la nature et les types russes et étonnera le Salon de 1765, à Paris, par la nouveauté de cette révélation. Plus tard, elle confiera au peintre Doyen (179i) la direction de son Académie des beaux-arts. Mme Yigée- Lebrun fera le portrait de Timpérairice et de tous les grands de l'empire. Doyen peint les plafonds du palais Michel pour Paul I^. Thomon b&Ut pour Alexandre I*' le théâtre, la bourse, la colonne de Poltava à Saint-Pétersbourg. Pendant cent ans, tous les souverains de TEurope s'étudient à faire exécuter, surtout par des architectes français, des reproductions des palais de Louis XIY et de Louis XY, comme Jls s'étudient à copier l'étiquette et la politesse de leur cour. Partout, dans tous les États de î'AUemagne, en Russie même, on ne voit que des YersaiUes, des Marly, des Trianon, avec leurs jets d'eau, leurs cascades, leurs grandes pièces d'eau et leurs vastes jardins à la Le Nôtre.
Dans la musique, nous cherchons encore notre voie; mais Paris, le Paris de Rameau et de Grétry, a tant de prestige que la plus haute ambition des maîtres de l'Italie et de l'Allemagne, après leurs plus grands triomphes à Yenise on à Naples, À Yienne ou à Munich, c'est de faire représenter leurs cBuvres sur nos théâtres.
Ce n'est pas seulement par la littérature, par les idées et les arts que la France influe sur l'Europe : on cherche à lui prendre ses habitudes d'élégance dans les choses les plus ordinaires de la vie. « Le goût des Français, écrit le roi de Prusse Frédéric n, régla nos cuisines, nos meu-: blés, nos habillements, et toutes ces bagatelles sur lesquelles la tyrannie de la mode exerce son empire; cette passion, portée jusqu'à l'excès, dégénéra en fureur. »
Ainsi la prépondérance que Louis XIY ou Napoléon ont voulu assurer à la France par leurs victoires lui a été conquise d'une façon plus effective et plus durable par n^s philosophes, par nos littérateurs et par tous les agréments de notre civilisation.