LES RÉFORMES AVANT LA RÉVOLUTION
Coulèrent dans la Seine des bateaux chargés de grains, incendièrent des granges, pillèrent des greniers et jetèrent les sacs de blé à la rivière. Pour réprimer les émeutiers, il fallut mettre 25 000 hommes sur pied : c'est ce qu'on appela la guerre des Farines. Une ordonnance royale défendit, sous peine de mort, de faire des attroupements, de forcer les boulangeries et les dépôts de grains, et déféra les délinquants aux cours prévôtales. En même temps, les curés reçurent Tordre de lire en chaire des circulaires ministérielles où l'on dévoOait la yéritable cause destroubles et où l'on exposait les lois naturelles qui produisent la hausse et la baisse des grains.
En 1776, Turgot fit la même réforme pour le commerce des vins : ils purent circuler dans tout le royaume et même en sortir, à charge d'acquitter certains droits. C'était un grand bienfait pour les producteurs de vins. Jusqu'alors les municipalités de Bordeaux et de Marseille, par exemple, s'arrogeaient le droit d'arrêter les vins qui affluaient de la Haute- Guyenne, du Languedoc, du Dauphiné, et, en leur interdisant l'accès de leur territoire, leur interdisaient l'exportation par mer.
Ces réformes furent d'abord maintenues même après la chute de Turgot. Ce fut Necker, imbu d'autres idées économiques que lui, qui rapporta les édits sur les grains. L'agronome anglais Young constate que cette mesure amena un renchérissement de 25 p. 100, coûta quarante-cinq millions à l'État et causa « la mort de plusieurs milliers d*hommes, que la hausse des prix fit périr, quoiqu'il n'existât réellement pas de disette ».
Turgot, en 1775, abolit la corvée royale : les routes devaient être entretenues au moyeu d'une augmentation de la taille, qui du moins pesait sur tous les taillables, et de la capitation, qui pesait sur tous les sujets. C'est ce que ne voulaient pas les privilégiés. Ils s'indignèrent qu'on prétendit les soumettre à un impôt qui remplaçait la corvée : c'était, disaient-ils, « effacer sur le front de la plèbe la trace de la servitude originelle ». Cette mesure, à la chute de Turgot, fut rapportée et les pauvres paysans remis à la chaîne. Puis les assemblées provinciales de 1778, celles de 1787, revinrent à ses idées et réalisèrent, mais
seulement h la veille de la Révolution , la réforme qu*il avait tentée.
Turgot osa s'attaquer également à l'antique organisation corporative. En 1776 parurent des édits portant en substance : 10 que les offîces des ports, quais, halles et marchés de Paris, déjà condamnés par Law, rétablis après lui, seraient abolis; 2® que les jurandes, maîtrises, corporations et confréries seraient supprimées. « Il sera libre à toutes personnes, disait Tédit, de quelque qualité et condition qu'elles soient, même à tous étrangers, encore qu'ils n'aient pas obtenu de nous des lettres de naturalité, d'embrasser et d'exercer, dans notre bonne ville de Paris, telle espèce de commerce et telle profession d'arts et métiers que bon leur semblera, même d'en réunir plusieurs. » La réforme était étendue à la province. On n'en exceptait que quatre professions, les chirurgiens, les pharmaciens, les orfèvres, les imprimeurs et libraires, qui devaient être soumis à des règlements spéciaux, comme ils le sont encore aujourd'hui.
Ainsi, c'en était fait de l'ancienne distinction entre maîtres et compagnons, de la tyrannique et envieuse surveillance exercée par les jurandes même sur les maîtres, des éternelles querelles entre corporations rivales. Tout citoyen pouvait ouvrir boutique, exercer tel métier qu'il lui plaisait, cumuler la profession de tailleur, par exemple, et de fripier, sans avoir à acheter ni maîtrise ni lettre royale, sans être inquiété ni par les maîtres jurés, ni par le ministre du commerce, ni par les titulaires des ridicules offices créés par le fisc.
La lecture de ces édits excita dans Paris une joie immense. Le travailleur se sentit affranchi de chaînes séculaires, forgées au moyen âge, aggravées encore par l'arbitraire royal. Le droit de travailler était enfin un droit naturel. Ce jour-là, les ouvriers coururent Paris, entassés dans des carrosses de louage, et firent retentir toutes les guinguettes de chants d'allégresse. Le Parlement, organe des privilégiés, ne manqua pas de faire des remontrances. « La loi, disait l'avocat général Séguier, la loi. Sire, a érigé des corps de communautés, a créé des jurandes, a établi des règlements, parce que l'indépendance est un vice de la