‹ Histoire de la civilisation françaiseChapitre 32 sur 135 · L*ARMÉ6 AU XY11« SIÈCLE · texte numérisé non relu

L*ARMÉ6 AU XY11« SIÈCLE

pour payer- aux soldats les primes d'engagement, et une oertaine somme pour la nourriture, les vêtements, l'armement, la solde de leurs hommes.

Un capitaine était maître de sa compagnie, soit qu'il eût reçu du roi une commission, soit qu'il eût acheté à quelque capitaine une compagnie toute formée. Il en était propriétaire, comme on est aujourd'hui propriétaire d'une ferme ou d*uD' moulin, comme on Tétait alors d'une charge de justice ou de finance. Si Ton acquérait des compagnies, c'est à cause des revenus qu'on en tirait, des profits qu'on pouvait réaliser en économisant sur la paye et l'entretien des soldats. Le prix de vente d'une compagnie était plus ou moins élevé, selon qu'elle appartenait aux régiments permanents ou aux régiments susceptibles d'être licenciés à la paix : il y avait de la hausse ei de la baisse sur les prix, suivant que les chances de prolongation de la guerre s'accroissaient ou diminuaient.

Entre le rw et l'armée s'interposaient de grands officiers qui ne laissaient au roi aucune action directe sur elle, et qui auraient empêché toute réforme. Le connétable, le colonel général de l'infanterie, celui de la cavalerie, celui des Suisses, le grand-maître de l'artillerie, nommaient à tous les emplois. Les armées étaient alors la propriété des généraux : Richelieu acheta en bloc celle de Bernard de Saxe-Weimar, en même temps que l'Alsace, qui lui servait de cantonnement. L'armée était alors si peu dans la main du roi, que, pendant la Fronde, les troupes de Condé et de Turenne combattirent sans hésitation pour] ou contre la cour, selon que leurs chefs se déclaraient pourj ou contre le Mazmrin; car elles ne connaissaient que leurs

chefs.

L'armée était à peine une armée régulière. Pas d'uniforme : chaque soldat était vêtu comme il pouvait, souvent de haillons. Pas d'uniformité dans l'armement : il y avait des mousquets de tout calibre et des armes blanches de toute espèce. Pas de casernes. Pas de discipline : comme le roi ne donnait qu'une faible somme au capitaine et que «elui-ci en gardait le plus possible pour lui, on ne pouvait empêchei: le soldat de piller pour vivre. Pas d'intendance, de service régulier d'étapes, de vivres, de fourrages. Pas

de service de santé : les blessés ou les malades étaient abandonnés à la charité publique, à l'assistance des couvents, au zèle de quelque chirurgien-barbier. Pas de retraite pour les militaires vieux et infirmes : qui aurait pu en prendre soin? Le roi ne les connaissait pas, et le capitaine, qui avait levé des hommes pour la guerre, se souciait peu de ce qu'ils pouvaient devenir à la paix. François pf avait bien obligé les couvents à recevoir, à titre de frères lais ou d'oblats, les soldats infirmes ou blessés : Henri IV avait bien créé pour eux l'hospice de la Charité ; Richelieu leur avait bien ouvert la maison de la Commanderie de Saint-Louis; mais le plus grand nombre était réduit à mendier ou à vivre de brigandages.

La principale force de Tarraée était encore, comme au temps de François P*", la cavalerie, car elle était plus propre à faire la maraude et à vivre sur le pays que l'infanterie ; l'armement de celle-ci était encore trop défectueux pour qu'elle eût pris sur les champs de bataille le rôle prépondérant qui lui revient ; l'artillerie avait fait peu de progrès depuis le xvie siècle ; le génie militaire cherchait encore sa voie. L'armée française était toujours une armée du moyen âge.

Faire du service militaire une obligation pour tous les sujets, quoique ce fût l'esprit des lois de Charlemagne et des premiers Capétiens, ne pouvait alors venir à l'esprit de personne. Le temps des armées modernes n'était pas encore venu; le temps des armées féodales était passé, bien que le roi eût conservé le droit de faire appel à ses vassaux nobles et de convoquer Vamére-ban. L'arrière-ban, deux fois encore, en 1674 et en 1689, fut convoqué sous Louis XIV : les possesseurs de fiefs furent appelés à servir en personne, les ecclésiastiques, les femmes, les mineurs, à fournir des remplaçants. Mais cette noblesse, à laquelle l'armée avait déjà enlevé ses meilleurs éléments, ne pouvait être que d'une faible ressource : elle n'avait pas l'instruction exigée pour la guerre moderne, et son indiscipline faisait contraste avec la bonne tenue des régiments. Bientôt il n'est plus question d'arrière-ban.

Pendant près de deux cents ans, on allait vivre d'un expédient : les enrôlements volontaires, en d'autres termes,

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le racolement. Le capitaine qui avait une compagnie à lever s'adressait à des industriels appelés racoleurs : ceux-ci dans les tavernes ou dans la rue, ramassaient les oisifs, les vagabonds, les gens sans aveu, et, par tous les moyens que peuvent fournir la ruse, Tintimidation, Targent, ou même la violence, leur faisaient souscrire des engagements. Les compagnies se recrutaient donc dans la lie de la population : on allait jusqu'à vider les prisons.

Les réformateur» du XVII* siècle. — Parmi les ministres qui ont contribué à transformer l'armée, il faut citer avec honneur Richelieu, Michel Le Tellier, Louvois.

Le ministère de la guerre : Louvois. — La suppression de la charge de connétable en \ 627, la concentration des affaires militaires entre les mains d'un secrétaire d'État spécial, la nomination de Michel Le Tellier à cette charge en 1643, permirent de constituer un ministère de la guerre. En 1662, Louvois fut adjoint à son père; en 1677, quand Le Tellier fut nommé chancelier, il abandonna complètement à son fils la direction de l'armée.

Les grandes charges supprimées on annulées. — La charge de colonel général de Vinfanterie fut supprimée en 1661; celles de colonel général de la cavalerie, de grand maître de l'artillerie, furent complètement annulées. Tout ce qui était à la signature de ces hauts dignitaires, délivrance des brevets aux capitaines, nomination des officiers, fut désormais à la disposition du roi, c'est-à-dire de soi ministre de la guerre *.

François !«' avait chargé les lieutenants des maréchaux de veiller à l'approvisionnement, au logement, à la discipline des troupes. Richelieu, pour surveiller les chefs, avait installé auprès de chaque corps un de ses « intendants de justice et de finances ». Louvois leur substitua les commissaires des guerres y chargés de veiller sur l'effectif et le boa entretien des compagnies. Il créa, pour chaque arme, des inspecteurs généraux constamment en tournée : martinet pour l'infanterie, le chevalier de podrilles pour la cavalerie,

1. Une fois les colonels généraux dépouillés de ces aUribuLions, oa ne vit plus d'iacoQvcaiont à en nommer de nouveaux. Aussi voit-on ûgurer, à diverses époques, des colonels généraux des Suisses, des Poloaais, des drft* (OQS, des carabiniers, des hussards, des chasscure.

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DUiaTZ pour l'artillerie, tâuban pour les fortifications. Il eat au ministère, comme auxiliaires principaux, deux dtreoieurs généraux, SAnvr-POUERGE et CBAiiLâT. Il reprit au contrôleur général le service des étapes, yivres, hôpitaux, marchés. Plus tard, il reprendra aux autres secrétaires d'État toutes les places fortes qui étaient éparses dans leurs provinces respectives. Le ministère de la guerre fut, dès lors, pourvu de ses services essentiels.

Les Inconvénients de la Tenante et da raeolement diminués.— Louvois ne pouvait détruire la propriété et la vénalité des charges militaires, ni substituer au raeolement un mode plus régulier de reorutement. Ces deux pratiques tenaient si étroitement à l'état social, comme à rétat des finances, que le mieux était de les accepter, sauf à en corriger les abus les plus criants.

L'ordre du tablean. — On continua donc à acheter les grades de colonels et de capitaines; mais Louvois ôxa par un tarif le prix des régiments et des compagnies, que l'ardeur des enchères faisait parfois monter à des prix fabuleux. Le prix d'un régiment ne devait plus dépasser 22; 500 livres, d'une compagnie, 12 000 ; seules, les compagnies aux gardes atteignaient encore 80 000 livres, et leurs capitaines étaient assimilés à des colonels . Louvois exigea que, pour arriv» à un grade, on eût autre chose que de l'argent; il fallait toujours payer, mais il fallait, en outre, faire preuve de capacité, avoir séjourné dans un grade inférieur, suivre Tordre d'avancement inscrit au tableau. « Je ne vois pas de raison, disait-iJ, pour donner la conduite des corps à des jeunes gens qui auraient besoin d'être conduits eux-mêmes dix ans encore ». Sans doute, il y eut des faveurs : grâce à la protection du dauphin, le fils de Mme de Sévigné fut colonel à dix-sept ans; mais Louvois sut maintenir ces cas à rétat d'exception.

La liiérarehie des grades fixée. — Deux grades , dans l'armée, étaient forcément voués à la vénalité : c'étaient ceux de capitaine et de colonel, puisque le roi ne voulait pas mettre en régie l'administration des compagnies et des régiments, mais préférait les laisser en ferme aux officiers.

Dans l'armée de Ugne, Louvois supprima la vénalité pour les grades inférieurs, lieutenant, sous-lieutenant, enseigne

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d'infaaterie, cornette de caTalerie *. Autrefois, les chefs de corps pouraient en £aire trafic : Louvois Tinterdit. D leur laissa seulement le droit de proposition ; mais, en réalité, c'était sur les notes des inspecteurs généraux, et non sur celles des colonels, que se faisaient les nominations.

Yoid comme an jeune noble pouvait arriyer aux grades. Les fils de familles riches étaient admis à servir dans certaines compagnies de la maison du roi, les autres dans l'armée de ligne ou dans les compagnies de cadets. Les premiers, après deux années de service, obtenaient du roi la permission d'acheter une compagnie; les autres, qui n'en avaient pas le moyen, attendaient que le roi pût leur donner gratuitement quelque grade. En effet, au moment de la guerre, le roi faisait délivrer un grand nombre de brevets de soos-lieutenants, cornettes et enseignes ; à la paix, tous ces brevets étaient retirés, sauf deux enseignes par régiment d'infanterie et deux cornettes par régiment de cavalerie. Quelques favorisés réussissaient donc à garder ces grades, d'abord à titre temporaire,- puis à titre définitif; d'autres avaient pu se glisser jusqu'au grade de lieutenant; les autres redevenaient eadets comme devant.

n y avait donc dans Farmée trois classes d'hommes très distinctes : les roturiers qui pouvaient s'élever aux emplois de bas officiers ^, mais, sauf de rares exceptions, n arrivaient jamais lieutenants ; les nobles sans fortune qui végé« taient parmi les cadets ou attendaient, comme une aubaine, quelque emploi secondaire; les nobles riches qui pouvaient seuls acheter une compagnie ou un régiment.

Louvois trouva un roojen de frayer aux nobles de peu de fortune un accès vers les grades supérieurs. Il créa les

1. En revanche, dans la maison du roi, tous les grades, même celui de Aentenant, s'achetaient. On ne doit pas s'en étonner, puisque, dans les gardes dn corps, les simples soldats étaient des nobles, et qu'au lieu de recoToir de l'argent pour s'enrôler ils en donnaient à leurs chefs. Dans les oorps privilégiés, il y avait beaucoup de profits à recueillir, sous forme d*exemptions d'impôts, grÀces et faveurs royales, droit de vendre du vin sans payer la taxe : il n'était pas surprenant que non seulement les grades, mais l'emploi même de simple soldat, fussent un objet de trafic.

2. Les bas officiers ou sous-officiers étaient, dans l'infanterie, Vanspessadê ou caporal, le sergent; dans la cavalerie, le sous-brigadier, le brigadier, le maréchal des logis. An-dessous des bas officiers, venaient les aides et atae<* majors qui, en 1651, prirent le titre d'acljudants.

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grades de lieutenant-colùnel et de mojor, que le roi donnait gratuitement et auxquels pouvaient aspirer les capitaines qui, assez riches pour acheter une compagnie, ne Tétaient pas assez pour acheter un régiment. Le grade de chef de bataillon ou d'escadron n*existait pas sous Louis XIV *. Un régiment d'infanterie était bien divisé en bataillons; mais le premier bataillon était commandé par le colonel ^, le second par le lieutenant-colonel, le troisième par le plus ancien capitaine.

Pour les grades supérieurs, ceux de brigadier (général de brigade), de maréchal de camp (général de division), de lieutenant général (général en chef), pas plus que pour la dignité de maréchal de Finance, il ne pouvait être question de les acheter : le roi les accordait au mérite, surtout lorsqu'il était relevé par une haute noblesse. Martinet, Gatinat, Vauban furent promus par Louvois au grade de brigadiers sans avoir passé par celui de colonel.

Ordres royaux militaires. — En 1693, Louis XIV avait fondé, pour récompenser les officiers de terre et de mer, l'ordre de Saint-Louis : il fallait dix ans de services éprouvés pour y être admis. Les chevaliers avaient de 800 à 2000 livres de pension; les commandeurs de 3 à 4000; les grand'croix 6000 livres.

Les catholiques seuls pouvaient être chevaliers de Saint- Louis. Pour reconnaître les services des officiers protestants, qui servaient dans ses troupes étrangères, Louis XV, en 1759, fonda l'ordre du Mérite militaire.

Ces distinctions attachaient plus étroitement les militaires à la personne du prince ; elles étaient pour eux ce que le justaucorps à brevet était pour les gens de cour; elles contribuèrent à développer dans l'armée le sentiment monarchique.

Les officierai rigoureusement surveillés. — Une fois nommé, rofficier devait remplir les devoirs de sa charge. Louvois, « le brutal commis », malmenait fort les jeunes nobles qui vivaient à la cour, s'adonnaient au jeu, à la dissipation, au plaisir, au lieu de s'occuper de leurs com-

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