LA MARINS
Les ports de gnerre. — Richelieu avait condamné la Rochelle, qu'il voulait remplacer par Brouage. Colbert abandonna Brouage, dont le port s'ensablait . Dans les mêmes parages, il créa Rochefort, à l'estuaire de la Charente. Il fit commencer, en 1665, les travaux de Dunkerque et, en 1671, y employa 30 000 hommes. Brest, dans Testualre de la Penfeld, avec sa magnifique rade de 22 kilomètres de long, où peuvent trouver place 200 vaisseaux de guerre, Toulon, avec sa double rade enserrée de rochers, complétèrent la liste de nos quatre grands ports de guerre.
11 en manquait un sur la côte de Normandie : Yauban avait travaillé à Cherbourg^ en 1688; mais, les travaux ayant été interrompus six ans après, on rasa non seulement les fortifications nouvelles, mais le vieux château. Dans l'intervalle, le désastre de la Hougue, amené par le manque d'un abri sur ce littoral, avait montré combien on avait eu tort de ne pas se hâter. Le port de Cherbourg, avec sa digue imposante, ne fut commencé que sous Louis XYI, continué sous Napoléon et achevé sous Louis- Philippe.
CalaiSf si fameux autrefois, était absolument abandonné; Dieppe, d'où étaient partis nos hardis marins du xv« et du xvio siècle, était réduit à ses anciennes fortifications; mais le Havre avait une citadelle et un arsenal ; Saint-Mah avait ses forts détachés et môme, jusqu'en 1695, un amiral. Lorient, appelé alors l'Orient, n'était, au xvu« siècle, qu'un chantier de constructions navales pour la compagnie des Indes orientales et, encore en 1694, ne comptait que 700 familles. Vers 1745, la compagnie qui en resta propriétaire jusqu'à sa dissolution (1769) y entretenait 35 vaisseaux de guerre; en 1746, elle put y repousser une attaque des Anglais,
Au point de vue administratif, le littoral français formait deux grands départements : celui du Levant, ou de la Méditerranée; celui du Ponant, ou de l'Océan. Us se subdivisaient en cinq départements maritimes, appelés aussi arsenaux ou intendances: Dunkerque, le Havre, Brest, Roçhefort, Toulon. A la rigueur, Marseille formait le sixième. Le littoral se subdivisait encore en 90 capitaineries, dans
chacune desquelles les habitants formaient une compagnie pour la garde de la côte.
Golbert fonda, en 1674, deux hôpitaux de marine à Rochefort et TouloiL
Le matériel naiml : 1* les galères. — La marine de Fancien régime se composait de galères et de vaisseaux. Les galères, en qui se perpétuait le type du narire à rames de l'antiquité, ne servaient guère que sur la Méditerranée. Elles avaient pour quartier général Marseille, où résidait VinteU' dant des galères. On les appelait vaisseaux de plat bordy parce que leur bord s'élevait fort peu au-dessus des flots : mais à l'avant se dressait le bastion de proue et, à Tarrière, le château de poupe. Le bastion était armé de quelques gros canons, groupés près de la proue; sur les flancs, il n'y avait que de très petits canons, nommés pierriers. Entre la poupe et la proue s'étendait la chambre de vogue, formant la plus grande partie du navire, occupée presque entièrement, à droite et à gauche, par les bancs des rameurs, au nombre de vingt-cinq ou vingt-six sur chaque flanc. Audessous de la ligne de flottaison, la cale était divisée en chambres, soit pour loger les officiers, soit pour emmagasiner les provisions. Entre les deux lignes de bancs, dans Taxe et dans toute la longueur de la galère, régnait une plate-forme de bois, la coursie, sur laquelle circulaient le eamite et les sous-comiteSy appdiés aussi gardes^chiourme. Une autre plate-forme, le couroir, faisait tout le tour du navire le long du bordage, au-dessus des rameurs : c'était là que circulaient les soldats. Les galères allaient en même temps à la voile et à la rame. Elles étaient surmontées de deux grandes voiles triangulaires. Quant aux rames, elles étaient très longues : à Tintérieur des navires, elles avaient une longueur d'environ 4 mètres, car chacune était manœuvrée par cinq, six, quelquefois sept ou huit rameurs ; à l'extérieur, elles s'allongeaient sur les flots de. près de 8 mètres. Gomme elles faisaient toutes ensemble le même mouvement, le navire semblait flanqué de deux immenses nageoires. Parmi les galères, il y en avait de plus grandes et de plus richement décorées : la Réale^ ou royale, et la Patronne, que montaient l'amiral de France ou le général des galères. Ces bâtiments pouvaient porter 400 hommes, dont
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rao rameurs, et faisaient environ deux lieues à Theure. Ils ayaient Tavautage de pouvoir servir dans les eaux basses et de se construire très rapidement : en 1679, Golbert vit monter une galère devant lui dans l'espace de huit heures. Bientôt les progrès accomplis par la navigation à voile firent délaisser la marine à rames : en 1748; les galères furent supprimées.
20 Les vaisseaux. — Les autres navires de guerre s'appelaient vaisseaux ronds y à cause de leur forme plus ramassée, ou vaisseaux de haut bord. Parmi eux, on distinguait, en première ligne, les vaisseaux proprement dits, appelés aussi vaisseaux de Ugne ou vaisseaux du roi : ils portaient de 60 à 120 canons et développaient deux ou trots étages de batteries, sans compter Tartillerie placée sur le pont. On appelait frégates les vaisseaux qui ne portaient pas plus de 40 canons : elles se recommandaient par uns vitesse plus grande, formaient comme la marine légère et faisaient surtout le service d'éclaireurs. Au-dessous venaient les corvettes y flûtes^ goélettes, etc., qui pouvaient servir, suivant leur armement, comme navires de guerre ou navires de commerce. Les bricks et- les autres grands navires niarchands pouvaient aussi être armés en guerre.
La marine royale comptait, en outre, des galiotes à bombes, lourds bâtiments, construits en bois et en maçonnerie, destinés au bombardement des ports. Elles furent essayées, en 1681, contre Alger, puis contre Gênes. Plus tard, au siège de Gibraltar, en 1782, on eut des batteries flottanteSy dont les murailles étaient de bois. On avait eu recours aux galiotes et aux batteries, parce que les canons de bronze on les caronades de fonte, en usage dans la marine, ne pouvaient pas lancer de projectiles creux et parce que les navires ordinaires ne pouvaient pas porter de mortiers à bombes. On employa aussi les brûlots, bâtiments remplis de substances incendiaires, à Taide desquels on cherchait à mettre le feu aux navires ennemis.
La construction des vaisseaux fit des progrès surtout au xvm* siècle. Sous Louis XIV, ils sont magnifiquement ornés : à l'avant, une figure en bois doré; à l'arrière, au triple étage des galeries de poupe, d'autres sculptures, mais plus grandes et plus nombreuses. Un vaisseau du xvii« siè-
cle, appelé plus tard le Louis X7, représente Louis XIV foulant aux pieds ses ennemis. En revanche, les navires du xvii« siècle sont lourds, massifs, ramassés de Tavant à l'arrière, s'évasant de la ligne de flottaison aux bastingages; ils présentent de nombreux vices de construction et, .malgré l'immensité et la multitude des voiles qui chargent leurs trois mâts ou s'étendent d'un màt à l'autre, sont de médiocres marcheurs.
VècoLe de construction navale ^ fondée par Maurepas, semble avoir donné l'essor au progrès. Il y eut alors de célèbres théoriciens qui perfectionnèrent les constructions : BBtlDOR. auteur de « l'Architecture hydraulique » (1737); BOUGUER, DUHAMEL, DU MONCEAU, auteurs de traités sur l'art naval, ouvier détermine plus exactement le centre de flottaison. On construit des vaisseaux plus allongés, renflés à la ligne de flottaison, resserrés aux bastingages, de courbes gracieuses et de proportions élégantes, glissant rapidement sur les flots et si bien aménagés que, sous Louis XYI, un vaisseau français de 80 canons lançait une plus grande masse de projectiles qu'un vaisseau anglais de 90 à 100 canons. On avait emprunté à nos rivaux d'outre- Manche l'usage de doubler de cuivre les vaisseaux; on les rendait ainsi plus résistants, meilleurs marcheurs et moins exposés à l'action corrosive de l'eau ou des parasites de la mer. A la fm du siècle, deux ingénieurs des constructions navales sont en grande réputation : forfait, de Rouen (1752-1807), et sané, de Brest (1740-1831). Ce sont eux surtout qui construisirent les flottes de Louis XVI, de la Révolution et de l'Empire.
Le personnel s !<> les ehioarmes. — Sur les galères de l'antiquité, c'étaient les hommes libres qui faisaient l'office de rameurs ; au xvii* siècle, ce sont les galénens. Ces forçats, groupés en chiourmes, étaient de toute origine. Le roi d'Espagne faisait enlever pour ce service tous ceux qui tombaient sous la main de ses comités; il volait les sujets des autres princes. Le roi de France était plus honnête. Ses rameurs se recrutaient d'abord parmi ceux que les tribunaux judiciaires ou les tribunaux administratifs condamnaient à la peine des galères. Ce furent d'abord les criminels ou délinquants ordinaires; puis les contreban-
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diers, faux sauniers, déserteurs, vagabonds, mendiants, gens compromis dans les révoltes contre les nouveaux impôts.
On avait vu le grand Colbert intervenir auprès des juges pour peser sur leur sentence afin d'avoir des forçats : « Le roi m'a commandé, disait-il aux présidents des Parlements, de vous écrire ces lignes de sa part pour vous dire que, Sa Majesté désirant rétablir le corps de ses galères et en fortifier la chiourme par toutes sortes de moyens, son intention est que vous teniez la main à ce que votre compagnie y condamne le plus grand nombre de coupables qu'il se pourra, et que l'on convertisse même la peine de mort en celle des galères ». L'intendant du Poitou, qui fut ensuite premier président au Parlement de Rouen, lui écrivait en 1662, en lui annonçant l'envoi de cinq galériens : « Il n'a pas tenu à moi qu'il n'y en eût davantage, mais on n'est pas bien maître dés juges ». Un avocat général s'excusait de n'envoyer que quarante-trois condamnés. « Nous devrions avoir confusion, écrivait-il, de si mal servir le roi en cette partie, vu la nécessité qu'il témoigne d'avoir des forçats. »
Une autre iniquité, c'était qu'on retenait les malheureux bien au delà de leur temps. Les officiers des galères aimaient mieux les condamnés à perpétuité que les condamnés à temps : « ils sont l'âme des galères », disaientils. Us s'arrangèrent donc à ce que toute condamnation équivalût à une condamnation perpétuelle. D'abord, ils admirent en pratique que les premières années ne comptaient pas : il fallait bien que le galérien fit son apprentissage. En 1679, l'intendant des galères signale un soldat condamné à cinq ans et qui est resté dix -neuf ans ; un autre qui en avait pour deux ans et qu'on a retenu seize. Il propose de lui accorder, par grâcey sa mise en liberté. A d'autres, qui avaient fini leur temps, mais qu'on supposait avoir une certaine fortune, on offrait de les relâcher moyennant une somme assez ronde. On faisait savoir à un sieur Frionnet qu'il serait libre s'il donnait au roi de quoi acheter trente esclaves turcs.
On négocia avec les États voisins dont les tribunaux prononçaient des condamnations aux galères, mais qui n'avaient pas de galères. En retour d'une certaine somme,
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le duc de Sayoie, par exemple, consentait à ce que ses condamnés fissent leur temps sur les vaisseaux du roi.
La seconde source de recrutement pour les chiourmes, c'étaient les esclaves orientaux. Sur les marchés de Turquie, on achetait des Slaves, des Grecs; au grand maitré de Malte, des Barbaresques ; aux Barbaresques, des prisonniers turcs. Les Turcs valaient de 300 à 350 livres pièce; on les préférait parce qu'ils étaient forts et résignés. Les Barbaresques étaient moins estimés : ils passaient pour traîtres, voleurs et indociles. En 1689, on amena aux galères des chefs iroquois arrêtés en trahison au Canada; mais, leurs tribus s'étant insurgées , il fallut les rendre à ia liberté. On essaya aussi des nègres, mais ils mouraient de phtisie. On en revint donc aux Turcs : on fit savoir à nos consuls du Levant qu'ils ne conserveraient la faveur du roi qu'en lui procurant tant de Turcs par an, tantôt à un prix fixé, tantôt en pur don. Tel gentilhomme qui avait encouru la peine des galères put s'en racheter en fournissant à sa place un ou plusieurs Turcs. Naturellement, ces esclaves servaient toute leur vie.
Aux environs de i685, une troisième source de recrutement, celle-ci inépuisable, s'ouvrit pour les chiourmes. On j vit arriver par centaines les protestants : ministres coupables d'avoir prêché, gentilshommes ou bourgeois coupables de les avoir écoutés, de leur avoir donné asile, d'avoir «ssayé de faciliter leur fuite. Après la suppression des galères, quelques condamnés de cette catégorie , en 1753, obtinrent leur grâce : la plupart avaient de soixante-dix à quatrevingts ans. Ils avaient peut-être passé trente ou quarante années sur les banc> de rameurs. Un d'eux s'y trouvait « sans qu'on sût pourquoi ».
Les futurs galériens, extraits des diverses prisons du royaume, étaient d'abord enchaînés ensemble : cette chaîne traversait la France à destination de Marseille. Une déclaration de 1677 prononce la peine de mort contre le condamné qui, pour se rendre impropre au service des galères, s'est infligé une mutilation. Une autre, de 1724, statue que les condamnés aux galères seront préalablement marqués d'un fer chaud avec ces trois lettres : G A L.
Une fois rendus à destination, ils étaient vêtus d'une