LA MARINE
casaque rouge, avaient la tête et le visage rasé, même les sourcils. L'aspect d'une chiourme était horrible, car beaucoup avaient le nez et les oreilles coupés pour avoir essayé de s'évader. Une chaîne de trois pieds de long le§ attachaient à leur banc, qu'ils ne quittaient plus : ils mangeaient, dormaient sur place. Pour t&ute nourriture, le roi fournissait du pain et de l'eau, parfois des légumes secs, jamais de vin ni de viande. Seulement, à leurs moment» de loisir, les galériens pouvaient se livrer à de menus travaux de tricot ou de broderie que les gardes-chiourme allaient vendre en ville : avec ce que ceux-ci leur restituaient de cet argent, les galériens pouvaient leur acheter, à un prix abusif, de la viande ou du vin. Quand la galère était en marche', le comité et les sous-comites parcouraient la coursie, armés de fouets et de nerfs de bœuf dont ils cinglaient les épaules nues des rameurs. Mal nourris, à peine vêtus, rongés de gale et de vermine, exposés au soleil, à la pluie, à la gelée, aux coups de mer, les galériens étaient forcés de ramer parfois des douze ou quinze heures. Quand ils étaient épuisés, on leur mettait dans la bouche un peu de pain trempé de vin. S'ils s'évanouissaient, on tâchait de les réveiller à force dé coups; si l'on n'y parvenait pas, on les détachait et on les jetait à la mer. A rapproche d'un combat naval, les comités criaient : « Alerte ! tap en bouche! » Le tap était une sorte de bâillon, un morceau de liège qui pendait par une ficelle au cou des forçats : on le leur enfonçait dans la bouche en l'attachant fortement der* rière la tête. Cette précaution avait pour but, lorsque les boulets, la mitraille et les balles commenceraient h pleu^ voir dans les bancs, d'empêcher les blessés de troubler par leurs cris l'ordre de la manœuvre et de les forcer à mourir silencieusement.
1i° Les matelots, les classes. — Avant Golbert, pour recruter les équipages de la flotte, on recourait à un moyen tyrannique et barbare, qui est resté en. usage en Angleterre jusqu'à 1814 : la presse des matelots. On pressait, c'est-à-dire on enlevait pêle-mêle les marins dans leurs villages, sur les quais des ports, sur les navires marchands. Ceux qui réussissaient à s'échapper, on prenait leurs femmes et leurs enfants comme otages. Colbert substitua à cet expédient un
système régulier d'enrôlement. S'inspirant d'une idée de Richelieu, il établit l'inscription maritime. Tous ceux qui vivaient de la pèche ou du commerce de mer furent distribués en classes ou catégories, Il y avait cinq classes de matelots en Bretagne, quatre en Provence, trois dans les autres provinces du littoral. Suivant le cas, ces marins devaient au roi, tous les cinq, quatre ou trois ans, six mois de service, pendant lesquels ils touchaient une solde. Les six mois expirés, ils avaient droit, pendant six autres mois, à une demi- solde. Us étaient exempts des logements militaires et d'autres charges. En outre, l'État les pensionnait s'ils étaient blessés, venait en aide à leurs familles. Golbert créa, en 1675, pour assister celles-ci la Caisse des gens de mer. il aurait même voulu exempter de la taillé les marins inscrits ; mais, vu la pénurie des finances, il ne put même pas toujours leur fournir la demi-solde promise. L'institution eut, à certaines époques, quelque peine à fonctionner : plusieurs fois même, il fallut de nouveau revenir k\& presse pour compléter les équipages. Toutefois le système des classes, définitivement établi, mit à la disposition du ministre environ 60 000 marins.
30 Les troupes de marine. — Pour avoir un bon service d'artillerie, Golbert créa des compagnies de canonniero et de bombardiers. Pour avoir des troupes de combat, il créa, en 1669, deux régiments, le Royal-Marine et le Vermandois; mais la jalousie de Louvois les lui reprit, deux ans après, pour les rattacher à l'armée de terre. Golbert n'en réussit pas moins à constituer quelques compagnies d'infanterie de marine.
4" Les états-majors. — Il appela sur la flolte des officiers de l'armée de terre et forma ainsi le Corps royal de la marine, composé de gentilshommes. Il créa une école spéciale pour l'artillerie de marine et, dans les ports de Brest, Rochefort et Toulon, des compagnies de gardes de la marine ou gardes du pavillon^, où les jeunes nobles venaient apprendre leur métier d'officiers. Il fonda une école d'hydrographie pour le service des cartes marines. Les
1. Le mathématicien Bezout rendit de grands services à Téducation d« notre corps d'officiers en publiant, de 1764 à 1767, son Cours de mathéma^ tiques à Vusage des gardes du pavillon et de la marine»