‹ Histoire de la civilisation françaiseChapitre 42 sur 135 · II. Le commerce de mer et les colonies · texte numérisé non relu

II. Le commerce de mer et les colonies

La piraterie dans la nédicerranée. — Les Turcs, ins« tallés deouis le xvi® siècle dans les États barbaresques d'Al-

LA. HABINE 247

ger, Tunis et Tripoli, en avaient fait des repaires de pirates. Associés aux Arabes et aux Kabyles, ils infestaient, les côtes de la France, de Tltalie et de FEspagne, puaient les villages et les villes ouvertes, enlevaient les habitants; ëcamant la mer, ils arrêtaient les navires marchands et ramenaient dans leurs ports vaisseaux, cargaisons, équipages, passagers. Les prisonniers étaient retenus dans les bagnes, en attendant que les religieux rédemptoristes vinssent les racheter ; ou bien ils étaient condamnés à ramer sur les galères ou vendus comme esclaves sur les marchés de l'Afrique et du Levant. C'est une des singularités de la vie française au xvii*^ siècle que la possibilité d'une telle infortune. Saint Vincent de Paul, le poète Regnard, bien d'autres personnages célèbres, furent esclaves « en Alger >». Les auteurs dramatiques du temps font volontiers intervenir les corsaires dans leurs péripéties. Il est vrai que les chevaliers de Malte usaient de représailles sur les terres et les navires musulmans. Louis XIY, à plusieurs reprises , notamment par Duquesne en 1682-83, par d'Ëstrées en 1688, fit châtier les Barbaresques et mettre en liberté les prison*^ niers chrétiens. Son pavillon fut plus respecté par les pirates que< celui du Grand Turc. Les Barbaresques n'en tenaient pas moins sous la terreur le commerce de la Méditerranée et perpétuaient , en pleine civilisation, les traditions de la piraterie et de l'esclavage.

Les pêcheries. — L'industrie de la pêche semble avoir été moins développée à cette époque qu'aujourd'hui. Les Basques consacraient, par an , quinze ou vingt navires, partant presque tous de Bayonne, à la poursuite de la baleine ei du cachalot Pic€Lrds, Normands, Bretons armaient des centaines de bâtiments, ayant en moyenne quinze hommes, d'équipage, pour la pêche du hareng; mais, comme ils entendaient mal la préparation de ce poisson, leurs produits avaient moins de réputation que ceux de Hollande et d'Angleterre, et ne se débitaient pas à l'étranger. Grâce à la fréquence des guerres maritimes^ ni à Terre-Neuve^ ni aux îles Saint-Pierre et Miquelon, la grande pêche de la morue n'avait pu prendre son essor. Ces deux îlots nous rapportent plus aujourd'hui que ne rapportait alors toute la Nouvelle-France.

248 aVILlSATION FRANÇAISE

La pêche des sardines, des anchois et du thon dans la Méditerranée, celle du corail sur la côte algérienne, près de la Galle, sous la protection du Bastion de France, avaient alors une bien plus grande importance.

Les eompajj^es privilégiées. — Sous Tancien régime, le commerce de mer ne. se faisait pas dans les mêmes conditions qu'aujourd'hui. Il présentait alors trop de risques et entraînait trop de frais pour que des particuliers pussent l'entreprendre. Aussi organisait-on des compagnies privilégiées auxquelles on imposait, en échange de grands avantages et d'un monopole exclusif, des conditions assez onéreuses.

Ainsi, au temps de Golbert, se fondèrent : !<> la compagnie des Indes ocddentaleSy fondée en 1664, qui avait seule le droit de trafiquer dans nos établissements de TAmérique du Nord, des Antilles, de la Guyane, du Sénégal; elle avait son centre au Havre; ti® la compagnie des Indes orientales, fondée en 1664 S qui avait le monopole du commerce dans tout le grand Océan, du cap de Bonne-Espérance au détroit de Magellan, y compris nos établissements de Madagascar, des îles de France et de Bourbon, de Tlndoustan : elle avait son centre à Lorient; 3* la compagnie du Levant, fondée en 1070, qui disputait à Venise, à l'Angleterre, à la Hollande» le trafic avec la Turquie, TAsîe Mineure, la Syrie, l'Egypte, les États barbaresques ; elle avait son centre à Marseille ; 4<* la compagnie du Nord, fondée en 1669, qui commerçait, mais sans privilège exclusif, avec la Hollande, FAUemagne du Nord, la Suède, le Danemark, la Russie, la Pologne ; elle avait son centre à Dunkerque.

Les deux premières de ces compagnies exerçaient tous les pouvoirs royaux sur les colonies fondées ou à fonder. Elles y installaient des gouverneurs et des juges, avaient le droit de paix et de guerre à l'égard des indigènes, arboraient sur leurs vaisseaux le pavillon blanc. Elles avaient Tautorité souveraine que la compagnie anglaise des Indes a exercée, jusqu'à la révolte de 1857, dans tout l'Indoustan.

1. Il avait déjà été fondé des compagnies des Indes orientales en 1604 tous Henri IV; en 1627, en 1642, sous Richelieu.

La compagnie des Indes occidentales disparut en 1674 : de ses débris on forma celles du Sénégal, de la Guinée, d'Acadie, du Canada, de la baie d*Hudson, de Saint-Domingue, surtout la compagnie du Mississipi, si célèbre à répoque du système de Law. La compagnie du Nord succomba vers 1672, celle du Levant en 1690; celle des Indes orientales languit jusqu'en 1718, D'une partie de ses domaines s'était i'ormée^ à deux reprises, celle de la Chine (en 1700 et 1712). Quand une de ces associations se dissolvait, les colonies rentraient en l'obéissance directe du roi et le commerce redevenait libre pour les particuliers. En 1719, fut reconstituée la Compagnie des Indes •

Les colonies. — Golbert avait été passionné pour les colonies. Il y voyait à la fois une condition de notre puissance sur mer et un débouché pour notre commerce. A nos anciens domaines de l'Amérique du Nord, Terre-Neuve, Canada, Acadie (Nouvelle-Ecosse), territoires de la baie d'Hudson, s'ajoutèrent les vastes régions de la Louisiane, découvertes de 1676 à 1683 par cavelier de la salle. Le Canada, ou bassin du Saint-Laurent, se rejoignait, par les forts de la vallée de TOhio, à la Louisiane, c'est-à-dire au bassin du Mississipi. A part les colonies anglaises, resserrées entre les monts Aliéghanys et l'Atlantique, à part la Floride et la Californie, alors espagnoles, FAmérique du Nord nous appartenait en totalité.

Aux Antilles, nous possédions alors, outre nos colonies actuelles de la Martinique, de la Guadeloupe et de Saint- Barthélémy, les lies de Sainte-Croix, Saint-Martin, la Dominique, Sainte-Lucie, Tabago, la moitié de Saint-Christophe, et, depuis 16^5, la moitié occidentale de Saint-Domingue, achetée par Golbert aux boucaniers ou flibustiers qui s'étaient d'abord établis à l'Ile de la Tortue. Bref, il y avait aux Antilles tout un archipel français.

Dans l'Amérique du Sud, on avait la Guyane, dont Golbert chassa les Hollandais, qui l'avaient usurpée. En Afrique, on était établi depuis 1626 au Sénégal; depuis 1642, on essayait de dominer à Madagascar, qu'on appelait ile Dauphine ou Finance orientale: on n'avait pas seulement rUe de la Réuniou, mais aussi l'Ile de France, occupée en 1721.

En Asie, on tentait de s'établir dans la grande lie de Ceylan ; dans Tlndoustan se fondaient, au xvn« siècle, les villes françaises de Chandernagor, Pondichéry, Surate^ Mazulipatam ; au xvin*, celles de Mahé, fondée par Mahé de La Bourdonnais, Yanaon, Karikal, etc.

Le Traité d'Utrecht, en 1713, nous enleva, dans TAmérique du Nord, Terre-Neuve, l'Acadie, la baie d'Hudson, mais nous laissa la Louisiane et le Canada, qui se rejoignaieat encore par l'Ohio et qui nous auraient permis une extension indéfinie dans Touest américain.

Dans les premières années du règne de Louis XV, iiâh£ oi LA BOURDONNAIS faisait de l'île de France le premier posta militaire de Focéan Indien, dupleix étendait notre domination ou notre influence sur un tiers de Tlndoustan. Un nouveau traité, aussi désastreux que celui de 1713, le Traité de Paris, en 1763, acheva de nous expulser de l'Amérique du Nord en livrant le Canada à l'Angleterre et la Louisiane à l'Espagne; il anéantit notre empire dans les Indes et ne nous y laissa que les cinq villes de Chandernagor, Pondichéry, Mahé, Yanaon et Karikal; il nous enleva une partie des Antilles. Dès lors, la prépondérance coloniale, dans les deux mondes, passa de la France à TAngleterre.

Dans la seconde moitié du xviii^ siècle, si la France renonce à fonder des colonies, la marine royale s'illustre, sous Louis XVI, grâce aux voyages d'exploration accomplis par d'ENTRECASiEAUX, LA PC7RÛUSE et BOUGAINVILLE à travers rOcéanie *. Malheureusement, là encore, nous devions nous laisser devancer par la colonisation britannique.

Sous Louis XIV avaient commencé les relations avec le royaume de Siam. En 1729, poivre avait débarqué à Tourane et obtenu une concession du roi d'Annam. En 1787 se conclut, à Versailles, le premier traité officiel avec TAnnam : une clause de cette convention, qui ne fut pas alors exécutée, nous domiait les lies Poulo Condore et la baie de Tourane.

En Afrique, nos comptoirs au Gabon, au Sénégal, grâce

1. Notons, parmi ceux de nos compaLriotes qui se sont illustrés dans l'his* toire des découvertes, Lcgentil de la Barbinais, qui, en 1715, fit un Toyftgt autour du monde.

à André bbue, prenaient de Timportance et, à Madagascar, Taventurier béniowsu devenait presque souverain de File (1776).

Les missions des jésuites, dominicains, franciscains et autres ordres religieux, dans les deux Amériques, dans rindoustan et rindo-Ghine, à la Chine, au Japon, avaient contribué, surtout depuis le xviie siècle, k étendre en ces régions Tinfluence française, aussi bien que la science géographique et la connaissance de F histoire et de la civilisation des différents peuples. C'est en i622 que le pape Grégoire XV avait fondé à Rome la Congrégation de la propagande.

CMOuneiit on appréciait les eoloides au xvni* siècle. — Si nous regrettons aujourd'hui la perte de nos colonies, et surtout du Canada, c'est que nous considérons que ces vastes régions de l'Amérique du Nord, au lieu d'être peuplées, comme aujourd'hui, de cinquante à soixante millions d'hommes parlant l'anglais, le seraient peut-être de cinquante à soixante millions d'hommes parlant le français ; car *ies 65 000 colons français que nous avons alors laissés au Canada y sont aujourd'hui au nombre de près de 1 300 000. U y aurait donc là une France quinze ou vingt fois grande comme la métropole : notre langue, au lieu d'être presque limitée à nos frontières, s'étendrait de l'Atlantique au Pacifique, et nous ne serions pas celui des grands peuples européens qui occupe le moins d'espace sur le globe.

Cette façon d'apprécier les colonies n'a pas toujours été en faveur chez nous. Au xvie siècle, nos rois n'estimaient que celles qui pouvaient produire de l'or. Au xvuif siècle, on leur demandait surtout les denrées dites coloniales, et on ne s'intéressait à elles qu'en raison du débouché qu'elles offraient aux produits de la métropole. La grande idée de l'expansion de la race française n'a guère été comprise que par Coligny quand il essayait de fonder une France huguenote soit à la Floride, soit au Brésil, et par Golbert, quand il imposait à la compagnie des Antilles L'obligation d'y appeler annuellement un nombre déterminé de colons français, ou quand il chargeait le régiment de Carignan de coloniser le Canada. Presque toujours, ce fut un point de vue mesquin qui domina : le point de vue

purement commercial. Dans Testimation des colonies, on adopta une échelle inverse de celle que nous adopterions aujourd'hui. Au premier rang venaient alors les Antilles, où la race française ne se développe pas aisément, mais qui produisent le sucre, le café, Tindigo ; au dernier rang, le Canada, qui ne produisait alors que du blé.

Nos colonies les plus importantes furent sacrifiées à des considérations secondaires de la politique européenne : pendant la guerre de Sept ans, on prodigua les armées pour obliger une puissance allemande à rendre la Silésie à une autre puissance allemande, et l'on n'envoya que des renforts dérisoires aux défenseurs de Tlnde et du Canada.

Quand le traité de Paris eut consommé la perte de notre empire américain et de notre empire indou, c'est à peine si, dans les mémoires et les documents du temps, on constate une émotion. On se sentait humilié au point de vue militaire, mais on était loin de croire qu'on eût fait une si grande perte. Il est visible qu'en somme on estimait n'avoir pas acheté trop cher, par cet abandon, la fin d'une guerre onéreuse. D'Argenson n'avait-il pas dit que, s'il était le roi de France, il donnerait toutes les colonies pour une tête d'épingle? Voltaire, à propos de cette grave question du bassin de TOhio, trouve ridicule que deux nations civilisées se fassent la guerre pour « quelques arpents de neige ». Il voudrait voir « le Canada au fond de l'eau ». Il regrette un peu plus la Louisiane, parce qu'on y pourrait planter du café et du coton. Chuiseul, après avoir cédé le Canada aux Anglais, loin de s'en montrer affligé, se vantait de les avoir bien « attrapés », car désormais leurs colonies d'Amérique, ainsi agrandies et débarrassées du voisinage de la France, ne pouvaient manquer de se révolter contre la Grande-Bretagne.

A l'indifférence des hommes politiques se joignirent bientôt les théories des philosophes et des économistes. Les premiers condamnaient les colonies à sucre au nom de l'humanité, puisqu'on ne pouvait les cultiver que par le moyen détestable de l'esclavage et de la traite des nègres. Les seconds réprouvaient les colonies en général, au nom des principes du libre trafic. Plus tard» Jean-Baptiste Say affirmait que le départ annuel de 100 000 émigrants avec

leurs capitaux était, pour une métropole, un malheur aussi grand que la perte annuelle d'une armée de 100 000 hommes qui seraient engloutis, en passant la frontière, avec armes et bagages. Dans les discours du temps de la Révolution, parmi les griefs allégués contre l'ancien régime, on ne songe même pas à mentionner celui qui nous parait aujourd'hui un des plus graves : la perte de nos colonies ^

Régime politique et social des colonies. — Notre histoire coloniale est la plus glorieuse qu'ait jamais eue un peuple européen; mais nous n'avons vraiment colonisé, c'est-à-dire peuplé de notre race, que les régions du Canada, les Antilles, les îles de la Réunion et Maurice.

Les causes de notre infériorité, en comparaison de la colonisation anglaise, sont multiples : i^ L'idée religieuse qui présidait à nos entreprises y fut pour beaucoup. Partout où nous arrivions, nous établissions un clergé, des ordres religieux : dès lors, les biens de mainmorte prenaient une partie des bonnes terres et la dime frappait les nouvelles cultures. Tandis que les colonies anglaises se sont surtout peuplées, au début, de dissidents religieux, nous éloignions des nôtres cet élément entreprenant et riche. Les protestants, les juifs en furent exclus aussitôt après la mort de Colbert (1683). Pourtant, c'est le juif brésilien dAcosta qui, en 1654, introduisit la canne à sucre à la Martinique.

2° Les institutions féodales passèrent avec nous dans le Nouveau Monde. Au Canada, les terres distribuées à des gentilshommes formèrent des seigneuries : les paysans les eurent de seconde main, à titre de rotures; il furent, dès lors, grevés du cens, des droits de mutation, des banalités de four et de moulin et de toutes les redevances seigneuriales que consacrait la Coutume de Paris, introduite dans cette colonie. En 1652, on partagea la Guyane entre douze seigneurs, qui devaient être les douze pairs de la France équatoriale; en 1764, quand Choiseul y envoya

1. Kereaint, dans ua discours du 1" janvier 1793, parlera même en ces termes de celles qui nous restaient encore : « Toutes vos possessions d'outremer ne sont pour vous en ce moment qu'une surcharge qui vous coûte des trésors et ne vous rend rien... Si l'Angleterre se rend maîtresse de vos colonies, elle sera forcée de les garder, et cette surcharge l'affaiblira. »

R. Civil. T. IL 15

quioze mille colons, qui, d'ailleurs, périrent presque tons, 'i les avait hiérarchisés en travailletars, concessionnaires et seigneurs suzerains.

3° On avait installé aux colonies le même système d'administration que dans la métropole : des gouverneurs, des lieutenants généraux, des intendants; pas de libertés, ni provinciales *, ni municipales.

4<* Dès lors, le paysan français, assuré de trouver, là-bas comme ici, la dîme, les droits féodaux et le pouvoir arbitraire, ne fut plus sollicité à émigrer. Enfin, nos classes rurales manquaient de Tesprit d'initiative et de l'esprit d'association qui sont nécessaires dans les entreprises de ce genre. Voilà pourquoi, en 1763, les possessions anglaises de l'Amérique du Nord comptaient deux millions de colons quand notre Canada n'en avait que 65 000.

Régime éeonomiqae des eoloflles. — L^s colonies françaises , comme d'ailleurs toutes les colonies eur«>péennes à cette époque, étaient considérées comme fondées uniquement au profit de la métropole. Quatre principes dominaient alors le régime colonial : 1^ les colonies ne pouvaient se procurer les produits européens qu'en France, lors même qu'elles les auraient trouvés à meilleur compte dans le voisinage ; 2» les colonies ne pouvaient vendre certains produits, comme le sucre, le café, etc., qu'en France ^ ; 3° les transports entre les colonies et la France ou entre colonies françaises ne pouvaient s'effectuer que sur des navires français; 4*» en revanche, les denrées des colonies devaient trouver dans la métropole un accueil privilégié : par exemple, on prohibait en France tons les sucres étrangers pour réserver le marché exclusivement à nos sucres coloniaux. Ces quatre articles constituaient ce qu'on appelait alors le pacte colonial, presque aussionéreux à la métropole qu'aux colonies.

1. Les Conseils sovoercàns des colonies rendirent aBiarément des senrioes en limitant l'arbitraire des gonverneurs et en opposant au roi lui-même ane sorte de droit de remontrance, conséquence du droit d'enregistrement, et analogue à celui que possédaient les Parlemenls de la métropole; mus i-ls n'étaient point élus par les colons. On réunissait parfois des Assemblées £0lonialesj qui ne semblent pas avoir formé une institution régulière.

2. Vainement faisaient-dles observer qu'elles pouvaient fabriquer pour 30 fa 40 millions de sucre, tandis que la France n'en consommait que pour 20*

Ces dispositions essentielles étaient encore aggravées dans le détail. Le monopole assuré à la mère patrie ne profitait pas à tout notre commerce, mais seulement aux compagnies privilégiées : celles-ci, protégées contre la concurrence non seulement des étrangers , mais même des Français, exploitaient les colonies en leur vendant cher, en leur achetant à vil prix. Quand les compagnies tombèrent, le privilège du commerce avec l'Amérique fut réservé à certains ports de TOcéan : Marseille en fut exclu jusqu'en 1717. Pour assurer à l'industrie de la métropole le privilège de la raffinerie, on interdit aux colons de raffiner eux-mêmes leurs sucres, ce qui leur faisait perdre les bénéfices que donnent certains produits du raffinage , comme la fabrication des mélasses, des rhums, des tafias. Quelques adoucissements apportés à ce régime, surtout par Law, donnèrent cependant Tessor à la prospérité de nos îles à sucre. Le commerce avec nos colonies s'élevait, en 4788, à 330 millions de livres, presque le tiers du chiffre total : il est aujourd'hui de 480 millions, ce qui ne fait que le seizième de tout notre trafic.

L'esclavage aux eolonles : la traite des blancs. — Au xvii« siècle, nos Antilles, après l'extermination des Caraïbes, se trouvèrent peuplées uniquement de blancs. Les seigneurs ou les compagnies concessionnaires des îles, pour faire valoir leurs terres, appelèrent des gens du peuple de la métropole : ceux-ci étaient engagés pour trois ans; on les appelait les trente-six mois. Pendant cette période, ils étaient nourris, vêtus, médicamentés, mais astreints à un travail servile, sous le fouet du maître ou de ses commandeurs. On dut interdire de les faire travailler le dimanche et de les battre jusqu'à les estropier. C'était surtout la ville de Saint-Malo qui, en France,* se livrait à cette traite des blancs. On importait aussi, de la même manière, des femmes pour les marier aux colons. Ces esclaves temporaires, établis ensuite comme colons libres dans le pays, furent l'origine de ce qu'on appelle aujourd'hui les petits blancs. Aussi les petites propriétés étaient assez nombreuses aux Antilles et l'on y voyait des paysans conduire la charrue. Lorsqu'aux anciennes cultures succéda, vers la fin du xvii» siècle, celle de la canne à sucre, un©

grosse révolution économique et sociale s'opéra. Cette culture ne peut s'exécuter que sur de vastes espaces, et elle exige plus de travail que n'en peut fournir un Européen sous ce climat. Alors, d'une part, les petites propriétés disparurent; d'autre part, on introduisit les esclaves nègres.

La traite des noirs. — Dèe lors, une des grandes industries maritimes du temps fut la traite des noirs. Les négriers, montés sur des navires construits à cet effet, partant de nos ports de Dunkerque, Saint-Malo, Nantes, Bordeaux, se rendaient à la côte d'Afrique, en enlevaient de force les indigènes ou bien les achetaient, en échange d'armes ou de liqueurs fortes, aux roitelets nègres du pays. Ceux-ci, pour répondre aux demandes des négriers, faisaient des incursions chez les peuplades du voisinage, et, pour quelques centaines de prisonniers qu'ils enlevaient, détruisaient des milliers d'êtres humains. La traite fut donc en Afrique, pendant deux siècles, la source de guerres incessantes, d'horribles barbaries et d'une effroyable dépopulation. En outre, plus de la moitié des 25 ou 30 000 nègres arrachés tous les ans à leur pays, entassés dans la cale des vaisseaux négriers, y périssaient de chagrin, de privations, de maladie. La traite fut un fléau pour l'Afrique et une honte pour les Européens.

Arrivés aux colonies, les négriers mettaient en vente leur cargaison de « bois d'ébène ». Un nègre de choix, dit pièce d'Inde, valait deux négrillons ou une négresse et demie : soit environ 1000 livres. Les liens de famille étaient brisés au hasard des enchères; nègres, négresses, négrillons étaient dispersés dans les plantations, placés sous le fouet d'autres esclaves qu'on appelait commandeurs, condamnés aux plus rudes travaux, livrés à tout l'arbitraire de maîtres souvent débauchés et cruels.

Cependant, nos Français furent d'abord plus doux pour leurs esclaves que les Anglais ou les Espagnols. Parfois, ils épousaient leurs négresses. Les mulâtres ^ ou enfants issus des unions légitimes ou non, suivaient la condition du père, c'est-à-dire étaient libres. Les affranchissements de noirs étaient assez fréquents. Au xviii® siècle, les ordonnances royales inaugurent une autre politique : le roi, craignant

que les blancs, assistés des mulâtres, ne devinssent trop puissants, entrava le plus possible les affranchissements et les mariages, refoula dans l'esclavage les enfants nés des unions illégitimes. Les mœurs suivirent les lois : bientôt un blanc eût rougi d'épouser une femme de couleur. Alors la population des lies fut partagée nettement en deux parts : d'un côté, les blancs et de rares afifranchis; de l'autre, une multitude quinze fois plus nombreuse d'esclaves nègres, mulâtres, quarterons. Un blanc put légalement vendre comme esclaves ses enfants de couleur, ainsi que la femme qui les lui avait donnés. Les rapports entre libres et esclaves s'aggravèrent par l'immoralité, la défiance, la cruauté, d'un côté ; de l'autre, par la certitude d'un malheur sans remède. Les esclaves fuyaient dans les parties inaccessibles des lies, devenaient des nègres marrons *, quelquefois se vengeant des barbaries endurées par le meurtre et l'incendie ; les colons, avec des chiens féroces dressés à cet usage, allaient à la chasse à l'homme. Le pouvoir royal obtint ce qu'il avait cherché : il fonda sa sécurité sur les divisions et les haines de castes *.

Le Code colonial ou Code Noir. — C'est ici le lieu de parler du code préparé par colbert et promulgué par 8EI6NELÂ7 cu 1685. Il Contient à la fois des dispositions protectrices pour les esclaves, surtout au point de vue religieux, et des pénalités destinées à les contenir.

Il prescrit aux maîtres la ration de nourriture qu'ils doivent quotidiennement à leurs esclaves, le nombre d'habits de toile (deux par an) qu'ils doivent leur fournir. Il interdit de les faire travailler le dimanche, de les marier malgré eux, de séparer le père et la mère de leurs enfants en bas âge, de torturer, mutiler, tuer les esclaves, de les abandonner quand ils sont vieux ou infirmes. U exige que l'esclave baptisé soit enterré en terre sainte.

1. A Saint-Domingue snrtout, il y en avait de grandes bandes, et, en 1789, U plus nombreuse était commandée par Toussaint-Louverture, si célèbre depuis.

2. Avant la Révolution, il y avait dans nos colonies environ 600 000 âmes, nègres, mulMres, quarterons, qui, à l'ombre du drapeau blanc, végétaient dans la plus dure servitude.

Mais, s'il traite les noirs comme des chrétiens, au point de se préoccuper de leur salut, il ne les traite pas comme des hommes. Il défend au curé de marier des esclaves sans le consentement de leurs maîtres respectifs. Il permet de les battre de verges. L'esclave ne peut, rien posséder : la donation ou le legs fait en sa faveur reste nul. Il ne peut remplir aucun office, aucune fonction publique. Il ne peut être expert, arbitre, témoin, se porter partie civile, intenter une action en justice. Il lui est défendu de vendre n'importe quel objet sans la permission écrite de son maître, et, même avec cette permission, de vendre des cannes à sucre, le tout sous peine du fouet; défendu de porter une arme 84ns autorisation, de s'attrouper la nuit ou le jour, sous peine du fouet, de la marque et, au besoin, de la mort. L'esclave fugitif, s'il reste un mois dehors, est marqué sur une épaule et amputé d'une oreille; en cas de récidive, il est marqué sur l'autre épaule et a le jarret coupé; à la troisième fois, il est puni de mort.

Le Gode interdit les unions illégitimes entre maître et esclave, à peine de confiscation de la femme et des enfants issus de cette union, qui sont adjugés à l'hôpital et ne peuvent jamais être affranchis. Mais il continue à autoriser les mariages entre maître et esclave, et prononce, en ce cas, l'affranchissement de la femme et des enfants. C'est l'ordonnance de 1724, beaucoup plus rigoureuse, qui interdira toute alliance entre les deux races ^

Le Code de Colbert permet aux maîtres, dès l'âge de vingt ans, d'affranchir ses esclaves ; l'esclave fait légataire universel par testament est considéré affranchi par cela même. L'affranchi est réputé régnicole, c'est-à-dire qu'il jouit de tous les droits d'un homme libre et d'un Français ; mais il est tenu à (c un respect singulier » envers son ancien maître, sa veuve ou ses enfants. Ces facilités d'affranchissement seront restreintes par les ordonnances ultérieures. Celle de 4714 exige que le maître ait obtenu par écrit la permission du gouverneur; celle de 1723 ne reconnaît au maître

1. Edit de mars 1724, art. 6. — « Défendons à nos sujets blancs, de l'iiii •t de l'autre sexe, de contracter mariages avec les noirs, à peine de po&ition et d'amende arbitraire ; et à tous curés, prêtres ou missionnaires, séculiers ou réguliers, et même aux aumôniers des vaisseaux, de les marier. »

le droit d*affranchissement qu'à Fàge de vingt-trois ans; celle de 1777 stipule que le vieux principe en vertu duquel « tout esclave devient libre en touchant le sol français » ne s'applique pas aux nègres. Ce dernier acte est du règne de Louis XVI! La condition de Tesclave, malgré le progrès de la civilisation, allait chaque jour s*aggravant.

Ouvrages a consulter. — Léon Guérîn, ffist. maritime de France. — Trousset, Hist. nationale de ta marine et des marins lançais. — De Lapeyrouse-Bonûls, Sis t. de la marine française. — G. Coste, Les anciennes troupes de la marine. — M. Loir, La marine royale en 1789.

— Eugène Sue, Correspondance de Sourdis (amiral sous Richelieu) et ffist. de la marine française sous Louis XrV. — Gougeard, La marine de guerre : Richelieu et Colhert. — Clément, Hist. de Colbert. — Marion, Ma^hault d'Arnouville. — Amiral Julien de la Gravière, La marine d'autrefois. — Delarbre, TourviUe. — Jal, Abraham Du^uesne; Archéologie navale. — Chevalier, La marine française pendant la guerre d'Amérique.

— Ch. Bréard, jou-rnal du corsaire Jean Doublet (sous Louis XIV).

Malte-Brun, Géo^rap/iïe, t.I [Hist.).

— Vivien de Saint-Martin, Hist. de la géogr. — Raynal, Hist. philosophique des deux Indes. — Pauliat, Louis XIV et la Compagnie des Indes en 1664, et La politique coloniale sous l'ancien régime. — Duval, Les colonies et la politique coloniale de la France. — Alfred Rambaud, La France coloniale. — Leroy- Beaulieu, De la colonisation chez les peuples modernes.

— Dussieux, Le Canada sous la dominât ion française. — Garneau, Hist.

du Canada. — Rameau de Saint-Père, Une colonie féodale (Acadie). — Bon-

nechose, Montcalm, et le Canada. — Margry, Découvertes et établissements des Français dans V Amérique du Nord. — Lorin, Le comte de Frontenac. — Barbé-Marbois, Hist. de la Louisiane. — OExmelin, Hist.

des aventuriers-flibustiers (1775). — Dcsalles. Hist. des Antilles. — Lacour, Hist. de la Guadeloupe. — àjoreau de Saint-Méry, Lois et constitutions des colonies françaises de l'Amérique sous le vent. — Henry d'Escamps, Hist. et géog. de Madagascar. — Pouget de Saint-André, L>a colonisation de Madagascar sous Louis XV. — Berlioux, André Brue et les origines de la colonie française du Sénégal. — Barchou de Penhoen, Histoire de la conq. de VInde par l'Angleterre (t. I et II). — Malleson, Hist. des Français dans l'Inde,

— Saint-Priest, Etudes historiques :

la perte de VInde sous Louis Xv. — Bionne, Hist. de Dupleix. — T. Hamont, Dupleix et Lally-Tollendal.

— C ultra, Dupleix. — Castonnet des Fossés, Les relations de la France avec le Tong-Kinet la Cochinchine ei VInde française avant Dupleix. — Lanier, Etude hist. sur les relations de la France et du royaume de Siam,

L'Histoire générale des voyages, publiée en plusieurs volumes au xvin* siècle. — Articles de V Encyclopédie de Diderot et d'Alembert.

Musée a visiter : le Musée de la marine an Louvre.

Page 1