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IV. Théories et tentatives de réformes

Théories sur rédacation des femmes au xvii® siècle t nme de Maintenon et Fénelon. — L'éducation des femmes du peuple, nous Pavons vu, fut presque nulle sous Tancien régime. Même dans les classes supérieures, elle fut généralement négligée. On peut considérer comme des exceptions Mme de Sévigné, Mme de Grignan, Mme de La Fayette. Dans ses « Femmes savantes », Molière lui-même se montre peu sympathique à une instruction un peu développée de la femme. La bourgeoisie, après la fermeture des dernières maisons jansénistes (1752), dut se résigner à envoyer ses filles dans les couvents.

En i6S6, Mme DE MAINTENON avait fondé, pour l'éducation des filles pauvres de la noblesse, la maison de Saint- Cyr, qu'elle dirigea et qu'elle inspecta pendant trente années, et qui était une sorte de couvent laïque. Elle se défiait des influences de la famille, car elle tint à séquestrer ses élèves et à rendre rares les visites des parents : quatre fois par an, à raison d'une demi-heure chaque fois. Ses programmes étaient très restreints : peu de littérature, en dépit des représentations à''Esther et d'Athalie. Encore moins d'histoire *. L'éducation était surtout morale. La religion y tenait le premier rang, sans qu'on abusât des pratiques de dévotion et des « ragoûts d'oraison ». On prescrivait une grande simplicité dans la mise et le langage. On encourageait les travaux des mains, les ouvrages à l'aiguille, l'art culinaire, et Mme de Maintenon gourmandait les jeunes filles qui « craignent la fumée, la poussière, les puanteurs, jusqu'à en faire des plaintes et des grimaces, comme si tout était perdu ».

Malgré une certaine étroitesse de vues, les écrits de

Mme de Maintenon, ses « Lettres sur l'éducation des filles»,

ses « Entretiens », ses « Conseils aux jeunes filles », sont

encore à méditer aujourd'hui.

FÉNELON, ce grand seigneur d'Eglise, se montre bien

1. Même l'histoire ancienne est laissée de côté. « Je craindrais, écrit Mme de Maintenon, que ces grands traits de générosité et d'héroïsme ne leur élevassent trop l'esprit. »

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plus large que Mme de Maintenon. Son « Traité de l'éducation des filles » (1683), rédigé à la prière du duc et de la duchesse de Beauvilliers, est plus libéral que le système qui fut ensuite en usage à Saint-Gyr. « J'estime, écrit-il, Téducation des bons couvents, mais je compte encore plus sur celle d'une bonne mère. » Une jeune fille destinée au monde « sort du couvent comme une personne qu'on aurait nourrie dans les ténèbres d'une profonde caverne et qu'on ferait tout à coup passer au grand jour ». Il ne cherche pas à mutiler les facultés naturelles de l'élève ; il veut, au contraire, « qu'on excite chez les jeunes filles la tendresse de cœur » et qu'on profite soigneusement de l'heureuse « curiosité des enfants ». Il se plaint qu'on donne aux femmes « trop peu d'instruction ». Il demande qu'on les mette en garde contre la paresse, la langueur de l'âme, le romanesque, et la manie, alors fort répandue, de « décider sur la religion ». Il ne déconseille pas la lecture des auteurs profanes, pourvu qu'on en écarte ce qui est dangereux pour la pureté de l'àme, ni l'étude de l'histoire ancienne et moderne, ni même l'étude des langues : seulement il préfère celle du latin à celle des langues vivantes alors le plus en faveur, l'italien et l'espagnol, à cause des livres dangereux publiés en ces deux langues. Il est sévère pour la musique; il croit que la peinture « tourne plus aisément an bien ».

Théories sur Tédacation au xvni* siècle s Roliin , Ronssean, Condillae. -^ Au xvm* siècle, avec le progrès des idées politiques et sociales, avec le développement des sciences, les vues sur l'éducation s'élargissent. Pour cette société de l'avenir qu'on pressent déjà, on comprend qu'il faut préparer des hommes nouveaux, non plus des sujets, mais des citoyens.

ROLLiN, dans son « Traité des études » (1725-1728), a l'air d'appartenir au siècle précédent. Son but est surtout de former de bons chrétiens et de fidèles sujets du roi. Pour combattre notre « corruption naturelle », il reconnaît que les lettres seront d'un précieux secours. Sa conception de l'éducation, que certains universitaires du temps trouvaient pleine de nouveautés dangereuses, nous paraît au contraire fort voisine de la routine. Le plus souvent, il se borne à donner des conseils pratiques, et même minutieux à l'excès,

comme lorsqu'il recommande aux écoliers de tailler euxmêmes leurs plumes d'oie. Il a des recettes pour faire de bons thèmes, de bonnes versions, de bons vers latins. Pour lui, l'étude de la littérature française ne comprend pas le théâtre : Rollin permet les deux pièces sacrées de Racine, mais pas les autres ; il exclut celles de Corneille. Il se croit très hardi en admettant l'étude de Descartes et Maiebranche. Il n'y a de place, dans ses programmes, ni pour les langues vivantes, ni pour l'histoire nationale, ni pour les sciences. U se borne à réglementer les châtiments corporels au lieu de les proscrire absolument.

L' « Emile » de Rousseau (1762) est en parfait contraste avec le « Traité des études ». Trente-six ans ont passé entre ces deux ouvrages et, dans rintervalle, les « Pensées sur réducation » de Locke (1693) ont été traduites en français *. Rousseau, comme éducateur, peut sembler suspect : il a mis ses rejetons aux Enfants-Trouvés. Cependant, que d'idées généreuses dans son œuvre, que de vues neuves, souvent justes, et qui ont fait leur chemin dans le monde!

Dans le premier livre de l'Emile, Rousseau proteste contre cette pratique barbare, encore en usage dans nos campagnes, d'emmailloter les enfants au point de leur ôter tout usage de leurs membres et d'en arrêter le développement. U proteste contre l'habitude, alors si répandue dans la noblesse et la bourgeoisie, de confier l'allaitement des nouveau-nés à des nourrices mercenaires. Ses objurgations obtiennent un tel succès que de grandes dames se mettent à allaiter leurs enfants.

« Comme la véritable nourrice est la môre, le véritable précepteur est le père. » Quand son Emile est devenu grand, Rousseau s'occupe moins d'encombrer sa mémoire de notions apprises que de développer son esprit par la réflexion et de lui faire retrouver lui-même les principales vérités découvertes par nos devanciers. Il supprime les livres, à l'exception de « Robinson Crusoé ^.» Il compte

1. De plus, BoNNEVAL, Tauteurdes Éléments de l'éducation, des Progrès d» réducation (1743), des Réflexions sur le premier âge de Vhomme, a formulé certaines règles de l'éducation rationnelle.

2. Robinson Crusoé, de l'Anglais Daniel de Foë, avait para en 1709 et m'avait pas tardé à être connu et traduit en France.

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presque uniquement sur les conversations avec le maître, sur renseignement oral et vivant, avant tout, sur les leçons de Texpérience, le contact avec les hommes et les choses. Les lettres, qui occupent toute la place dans l'éducation officielle, n'en ont presque aucune dans ceUe de Rousseau. Au contraire, les sciences, la géographie, apprise non par les cartes, mais surtout par les voyages, prennent une large part. Reprenant une idée de Rabelais, il veut que l'éducation physique, les promenades à pied, la gymnastique, la natation, et que l'éducation artistique, la musique et le dessin, prédominent. Il veut que l'élève travaille de ses mains, apprenne un métier manuel. Il lui fait visiter les laboratoires, les ateliers, les boutiques. C'est seulement à seize ou dix-huit ans qu'on s'occupera de son éducation religieuse et qu'on lui parlera de Dieu : pour cela, on n'ouvrira pas un catéchisme, ni même un traité de philosophie : on lui montrera Dieu dans ses œuvres, dans la splendeur d'un lever de soleil ou d'une nuit rayonnante d'étoiles.

Rousseau, dans la dernière partie de son traité, s'est occupé de l'éducation des ûlles. Ne faut-il pas à Emile une épouse digne de lui? Ce sera Sophie. A cette jeune fille on donnera surtout une éducation pratique, celle qu'on puise dans la famille; peu d'études scientifiques et littéraires, mais des habitudes de bonne ménagère, les travaux à l'aiguille, l'usage du monde, les arts d'agrément; de la religion, mais p s de pratiques de dévotion. En un mot, son rôle étant d'être une compagne utile et charmante, tout est conçu en vue d'atteindre ce but. Peut-être la personnalité de Sophie est-elle un peu sacrifiée à celle d'Emile; peut-être Rousseau est-il moins éloigné qu'il ne le croit de Mme de Maintenon; mais le xvui* siècle n'avait pas encore imaginé la femme indépendante ^ .

Rousseau eut une influence énorme sur tous ceux qui, après lui, se sont occupés d'éducation. Il est le créateur de la pédagogie (c'est-à-dire de l'éducation) moderne. Il a eu

1. Le livre de Rousseau, en matière d'éducation féminine, avait été précédé par les Réflexions nouvelles sur les femmes (1727), et les Avis d'une mère à sa fille (1734), de Mme dk Lambert. Celle-ci s*est montrée bien plus libérale que Mme de Maintenon et même que Fénelon, car elle permet aux femmes la lecture des auteurs anciens et Tétude de la philosophie cartésienne.

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des contradicteurs, comme Mme de Genlis, qui, dans « Adèle et Théodore » (1782), a donné la contre-partie d'Emile et Sophie, comme le P. Gerdil, comme Formey, dans leurs ouvrages intitulés « TAnti-Émile » (1763); comme Leveson, dans sou « Emile chrttien » (1764), etc. Toutes ces réfutations ou prétendues réfutations ne prouvent que la popu* larité de son œuvre. Il mit à la mode parmi les femmes de son temps le goût de la pédagogie. Mme d'Épinay, Mme de Staël correspondirent avec lui, se déclarèrent ses disciples, bebnabdin de saint-pierre, dans ses Écoles de la patrie y cherche à appliquer les principes de Rousseau à l'éducation publique : il voudrait qu'on fît la classe dans des parcs et des jardins, dont les fleurs et les insectes formeraient autant de sujets pour un enseignement attrayant et pratique. L'illustre philosophe allemand Kant, de Eœnigsberg, lut Emile avec « une telle avidité que la régularité de ses promenades en fut un instant troublée » : il s'en inspira dans son petit traité de « Pédagogie ». Gœthe, Schiller, Lessing, les plus grands des Allemands de ce temps, furent des admirateurs de Rousseau et adoptèrent beaucoup de ses idées. Les célèbres pédagogues allemands ou suisses, basedow, de Dessau, créateur du Philanthropium, et inventeur des leçons de choses; pestalozzi, de Zurich, qui ouvrit des écoles gratuites et écrivit pour les enfants tant de livres charmants; frsbel, le fondateur des Jardins d'enfants, fjirent tous des disciples de Rousseau.

Le « Cours d'études » (1769) de condiilac mérite d'être cité, quoiqu'il n'ait pas eu le même retentissement que rÉmile. Il le rédigea d'après les leçons qu'il avait professées devant un petit-fîls de Louis XV, destiné à être duc de Parme. Successeur de Bossuet et de Fénelon dans cette tâche des éducations princières, il suit naturellement une autre méthode, car il n'oublie pas qu'il est le créateur de la philosophie de la sensation. Il mène son élève par le chemin qu'a suivi l'esprit humain : il lui fait « refaire ce que les peuples ont fait ». Il y a un peu trop de raisonnement et de système dans cette pédagogie. On peut cependant y puiser quelques idées heureuses, comme lorsqu'il recommande de se servir des jeux mêmes de l'enfant pour l'instruire; d'exercer son intelligence et son jugement plutôt que sa

mémoire ; de ne lui faire apprendre par coeur que ce qu'il . entend parfaitement.

Nous allons maintenant assister à une tentative sérieuse pour réformer l'enseignement public et faire passer dans la pratique quelques-unes des idées nouvelles élaborées par les philosophes.

Tentatives de réformes dans renseignement publie. — Après la suppression des jésuites, qui entraîna la fermeture de leurs collèges, les magistrats des Parlements essayèrent de compléter leur victoire en réformant les études, tant dans les universités que dans les collèges. Le grand ennemi des jésuites, la chalotais, procureur général au Parlement de Rennes, avait écrit en 1763 son « Essai d'éducation nationale >». Ce mot même d'éducation natiO' féale annonçait toute une révolution. D'autres magistrats éminents, Guyton de Morveau, le grand chimiste, à Dijon; Montclar et Saissin, à Grenoble; Laverdy et le président aouAND, à Paris, émirent des idées analogues. Un livre de ce dernier, le « Compte rendu », quHl présenta en 1768 au Parlement de Paris, mérite notre attention. Il demande que « la langue française marche d'un pied égal avec la latine » ; que les actions de nos rois et de nos grands hommes ne soient plus ignorées et que l'enseignement de l'histoire soit confié à des maîtres spéciaux ; que les sciences nouvelles ne soient plus confondues avec la philosophie, mais qu'elles aient leurs professeurs à elles. Ses Visiteurs, chargés de surveiller les études, rappellent nos inspecteurs actuels de l'université; son Bureau de correspondance y qui a pour mission d'assurer Tharmonie dans les programmes, la suite dans les méthodes, le maintien de la discipline et de la hiérarchie, annonce déjà le futur ministère de l'instruction publique; sa Maison d'institution est la première idée de notre École normale supérieure. Cette idée allait être, en partie, réalisée.

En 1762, sur la proposition du Parlement de Paris, on groupe, au collège Louis-le-Grand, un certain nombre d'étudiants , munis de bourses* royales données au concours et vivant dans l'internat, afm de former « une pépinière de professeurs ». A la sortie comme à l'entrée de cette École normale, il y a des examens : les examens de

sortie permettent d'obtenir Vagrégation. Il y a déjà trois agrégations : celles de philosophie, de rhétorique, de grammaire. Il n'y en a pas pour l'histoire, qui est alors considérée comme une science d'érudition et qui n'a pas, dans les collèges, de professeurs spéciaux.

Malheureusement les parlementaires, tout occupés de leurs luttes contre le clergé, qui, dans ses assemblées, réclamait pour l'Église la direction exclusive de l'enseignement, bientôt absorbés dans leur lutte dernière contre la royauté, n'eurent pas le temps de réaliser tous leurs plans.

Ainsi donc, pendant toute la durée de la monarchie, tandis que le peuple n'apprenait presque rien, les hautes classes, en général, apprenaient mal. Leur ignorance de l'histoire nationale explique pourquoi, au moment de la Révolution, on ne put se rendre un compte exact des faits sociaux et politiques que nous léguait l'ancien régime, pourquoi on détruisit pêle-mêle ce qu'il y avait de bon et de mauvais dans les institutions du passé, pourquoi, lorsqu'il s'agit de constituer une nation moderne, la nation française, on n'eut à la bouche que des exemples empruntés à l'antiquité, à Athènes, à Sparte, à Rome. Cette instructioc incomplète, cette fausse éducation classique était, en somme, une médiocre préparation au métier de légisUiteurs, si nouveau pour nos pères de la Révolutiou.

Ouvrages a consulter. — Compayré, Bist. critique des doctrines a'édtication en France et Bist. de la pédagogie. — Jssaurat, La pédagogie, son évolution et son histoire. — Vallet de Viriville, Bist. de l'inst. publique.

— Babeau, L'instruction primaire dans les campagnes avant 1789; Le village sous l'ancien régime {L'Ecole). — Buisson, Dictionnaire de pédagogie. — Lantoine, Bist. de l'ens. secondaire au xvii« siècle. — A. Franklin, La Sorbonne et Le collège des Quatre- Nations. — J. Qnicherat, Sainte-Barbe ^ collège, communauté^ institution. — ^^^\y» ^'^^ collèges en France avant la Révolution. — Hamel, Bist. du collège de JuUly. — Vérin, Etude sur Laricvlot.

— Sainle-Beuve, Bist. de Port- Royal. — Ch. Muteau, Les écoles et collèges en province. — Abbé Sicnrcl, L'éducation et les études classiques avant la Révolution. — Abbé Alla-n, La question d'enseignement en 178y, diaprés le* cahiers. — Mademoi-

selle de Foulques de Villnret, L'instruction primaire dans l'OrUanaxs.

— Jacquet, La vie littéraire dans une ville de province sous Louis S IV.

Ch. Jourdain. Bist. de l'université de Paris au xvii" et au xvui" siècle. — A. Douarcho. L'univ. de Paris et les jésuites. — J. Loiselenr, L'université d'Orléans, pendant la période de décadence. — BiiTibenel, Uist. de l'nniv.

de lois d'Orléans. — L. de Lens, L'université d'Anf/ers. — E. Martin, L'université de Pont-à-Mousson. — Beaune et d'Arbaumont, Les universités de Franche-Comté. — Estignard, La faculté de droit à Besançon. — Villcquez, Les écoles de droit en Franche-Comté et en Bourgogne.

— A. Germain, La faculté des arts de Montpellier; L'Ecole de droit de Montpellier; L'Ecole de médecine de Montpellier, etc. — Th. Lavallée, Bist. de la maison royale de Saint- Cyr. — Dupuy, L'Ecole not^male supérieure. — Liard, L'enseignement tupi' rieur en France,

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