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CHAPITRE XV

La protection royale. — Encore dans les trente premières années du xyii* siècle, la royauté ne cherchait pas à exercer une action sur les choses de Tesprit. Gens de lettres, savants, artistes, avaient d'autres protecteurs que le roi : les grandes maisons seigneuriales étaient encore assez puissantes et assez magnifiques pour leur fournir des patrons. Chapelain était pensionnaire des Longueville, Mairet des Montmorency, Balzac des d'Épernon, Corneille, luimême, des Guise. Les artistes se reconnaissaient les clients de quiconque, prélat, grand seigneur, financier ^, les soutenait de ses faveurs ou de ses commandes. Le roi était encore pauvre : quand Malherbe demanda une pension au Béarnais, celui-ci se borna à le recommander à M. de Bellegarde ; quand Corneille parla de dédier à Louis XIII son « Polyeucte », on n'osa assurer au monarque que cela ne lui coûterait rien : U refusa, et ce fut ensuite sa veuve qui accepta.

ilichelieu est le premier qui ait eu Fidée d'offrir aux « nourrissons des Muses » le patronage royal. Il distribua quelques pensions.

La feuille des pensions. — Colbert reprit l'idée avec plus de libéralité et d'ampleur. U créa la feuille des pensions.

1. Corneille dédiait son « Cinna » à M. de Montauron, un financier, qai rai donna 200 pistoles. PIqb tard, La Fontaine est pensionné par Foaqnet. hébergé par la duchesse de Bouillon, par la duchesse douairière d'Orléans, par Mme de la Sablière, qui le garde vingt ans chez elle. Le fabuliste fat an yrai bohème^ un homme de la génération précédente, Tivant au jour le jour, et se laissant protéger par qui voulait bien.

qui fut une sorte de pendant à la feuille des bénéfices^. EWq fut dressée en 1663, en partie sur les indications de Chapelain. On y trouve d'abord Chapelain, qui s'intitule luimême « le plus grand poète français qui ait jamais été et du plus solide jugement », et que Boileau appelle seulement « le mieux rente de tous les beaux esprits »; puis quelques grands noms de la littérature, Molière, les deux Corneille, Racine, Fléchier, Mézeray, Quinault, Charles Perrault, et plus tard Boileau lui-même ; enfin des médiocrités, des victimes de Boileau, les abbés Cotin, Cassagne, de Pure. A côté des Français, on y trouve des étrangers : le littérateur Graziani, le jurisconsulte Conringius, Ferrari, professeur d'éloquence à l'université de Padoue; les érudits Bœklerus, Gevaertius, Heinsius, Vossius, car beaucoup de ces Allemands ou Hollandais sont affligés de noms en us ; les mathématiciens et astronomes, Cassini, de Bologne; Viviani, de Florence; Huyghens, de la Haye; Hévélius, de Dantzig.

Sans doute, il est plus honorable pour le littérateur ou le savant français d'être pensionné par le roi que par des particuliers, quelque grands seigneurs qu'ils soient. C'est un progrès sur l'état de choses antérieur. D'autre part, la gloire du roi de France n'est pas médiocrement accrue de la protection qu'il étend sur les hommes distingués de l'Europe entière, comme s'il était l'universel patron des intelligences 2. Louis XIV fera plus que pensionner les artistes. Il anoblit Lulli, Le Nôtre, Mansard, Le Brun, auquel

1. Ces pensions, nous raconte malicieusement Charles Perrault, « se portèrent, la première année, chez tous les gratifiés par le commis du greffier des bâtiments, dans des bourses de soie les plus propres du monde; la seconde année, dans des bourses de ouir. Comme toutes choses ne peuvent p«8 demeurer au même état et Tont naturellement en dépérissant, les années suivantes, il fallut aller recevoir soi-même les pensions chez le trésorier en monnaie ordinaire. Les années bientôt eurent quinze et seize mois, et, quand on déclara la guerre à l'Espagne, tine grande partie de ces gratifications t^amortirent. » Corneille, dans une épitre au roi, constate le même fait :

Puissiez- vous dans cent ans donner encore des lois, Et puissent tous vos ans être de quinze mois. Comme vos commis font les nôtres !

2. n ne faudrait pas croire que le roi de France fût absolument seul à protéger les savants. Il suffit de rappeler ce que la reine Christine de Suède A fait pour Descartes, les rois de Danemark et les princes de la maison d'Aa« tndbe pour Tycho-Brahé.

il permet de placer dans ses armoiries nouvelles la Ûeur de lys et le soleil. Les enfants de ses artistes comme ceux de ses ministres entrent de plain-pied dans les grandes familles : la fille de Mignard devient comtesse de Feuquières ; celle de Lefèvre, marquise de La Valette.

Appui donné ans saTantsi. — Aux savants Golbert ne donne pas seulement de Targent, mais des moyens de travail : pour eux il crée des chaires nouvelles au Jardin du Boi, fait bâtir l'Observatoire de Paris, subventionne des missions et des expéditions scientifiques. Il fait prêtera Baluze les manuscrits rares dont il a besoin pour ses travaux. Il encourage la Thaumassière à écrire son excellente histoire du Berry. Racine et Boileau reçoivent le titre d'historiographes du roi. De la petite Librairie royale, qui ne comptait pas plus de 16 746 volumes, Golbert fait la Bibliothèque du raij Fenrichit de manuscrits rares que ses agents diplomatiques sont chargés de rechercher dans tout l'Orient. Il, y commence le magnifique Cabinet des médailles et le Cabinet des estampes. Il trouve dans les galeries du Louvre deux cents tableaux : il en laisse 2500. 11 est le fondateur du « Journal des savants », qui existe encore aujourd'hui.

L'Académie française. — Parmi les sociétés littéraires qui s'étaient formées au temps de Henri IV et de Louis XIII, comme celle de Vhôtel de Rambouillet, il y en avait une qui était plus nombreuse que les autres. Elle se réunissait chez un conseiller du roi nommé Conrart. Elle ne comtprenait que des littérateurs de second ordre, peu connus Aujourd'hui, mais qui avaient alors une réputation : Chapelain, Godeau, Gombauld, etc., car ni Balzac, ni Gorneille, ni Rotrou, ni à plus forte raison Ûescartes ou Pascal, n'en faisaient partie. Richelieu, qui n'aimait pas les réunions libres, si inoffensives qu'elles fussent, chargea Boisrobert, un de ses poètes domestiques, de demander aux membres de ce cénacle « s'ils ne voudraient pas faire un corps et s'assembler régulièrement et sous une autorité publique » Après quelque hésitation, ils acceptèrent, ou plutôt ils n'osèrent refuser. Le Parlement, en garde contre toutes les entreprises du cardinal, craignant de le voir constituer un autre Conseil d'État, montra quelque répugnance à enre-

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gistrer l'édit de fondation. G^est ainsi que fut créée Y Académie française (1635). Elle se proposa « d'établir un certain usage des mots, de rendre la langue plus éloquente » et, par conséquent, de dresser un Dictionnaire. L'article premier de sa charte portait que « personne ne serait admis à FAcadémie qui ne fût agréable à Monseigneur le protecteur », c'est-à-dire à Richelieu. On s*étudia donc à lui être agréable en tout, notamment dans Tafifaire du CidK

Colbert imprime à TAcadémie un caractère plus officiel en obtenant du roi, en 1672, qu'elle se réunisse au Louvre. 11 presse ses travaux, il établit les jetons de présence, il accepte d'en être membre, il assiste aux séances. L'Académie remercie en des termes qui prouvent que le but de ces réformes ne lui a pas échappé. « Qu'un roi, s'écrie son orateur, ait assez aimé les lettres pour loger une académie dans sa propre maison, c'est ce que la postérité n'apprendra guère que parmi les actions de Louis le Grand. 11 ne se contente pas de nous accorder sa protection toute-puissante : il veut nous attacher à titre de domestiques. 11 veut que la majesté royalA et les belles-lettres n'aient qu'un même palais ^. »

1. Le cardinal tenait les académiciens par sa feuille despensionê et disait: « Je les aimerai comme ils m'aimeront »

L'Académie française ne se composa, dans le début, que de littérateurs médiocres. On y admit presque aussitôt de grands seigneurs, des gens en place. Le petit-âls du chancelier Séguier y entra k dix-sept ans (plus tard, le dac da Maine, fils légitimé de Louis XIV, à quinze ans). Non seulement les personnages haut placés y étaient admis sans avoir écrit une ligne, comme par droit de naissance; mais, quand les académiciens commencèrent à toucher des honoraires sous forme de jetons de présence, des serviteurs, des poètes domestiques de grande maison, y furent introduits par Tinflaence de leurs patrons. Bussy-Rabutin disait avec autant de raison que d'impertinence : « Il faudra pourtant y laisser toujours un nombre de gens de lettres suffisant, quand ce ne serait que pour achever le Dictionnaire, et pour Tassiduité que des gens comme nous ne sauraient avoir en ce lieu'là. » L'Académie ne se releva que lorsque, à côté des grands seigneurs qui y affluèrent toujours, elle pot appeler à elle les grands littérateurs.

2. L'Académie française ne tarda pas à fonder un prix d'éloquence et un . prix de poésie. Le sujet du concours était invariablement l'éloge du roi. Par

exemple, on proposait cette question : « Quelle est de toutes les vertus du monarque celle qui mérite la préférence? » Le roi, qui était toij^ours consulté en pareil cas, voulut faire acte de modestie et modifia ainsi la formule : « Le roi n'est pas moins distingué par les vertus qui font Thonnéto Jiomme qne par celles qui font les grands rois. » Les lauréats, conviés à qm

Les antres Académies. — Cette forme d'académie, qui permet d'embrigader les talents, qui introduit dans « la république des lettres » la discipline monarchique, plaît à Colbert. Les académies sont des espèces de manufactures royales pour les choses de Fesprit ; des corporations privilégiées analogues à celles de l'industrie, et en dehors desquelles on n'était pas considéré comme un maître; des espèces de collèges consacrés au culte de Louis, comme autrefois les collèges d'augustales au culte de l'empereur Auguste.

En 1663, Colbert fonde l'Académie des inscriptions et belles-lettres, qui est devenue le centre des hautes études d'érudition, mais qui alors avait pour mission principale de coinposer des inscriptions pour les monuments élevés à la gloire du roi et de faire frapper les médailles destinées à immortaliser les grands faits du règne. Son vrai titre était alors (c Académie des inscriptions et des médailles {numismatum) ». On l'appelait aussi la Petite Académie,

L'Académie de peinture et de sculpture, qui existait depuis 1648, mais qui fut reconstituée en 1664, sollicita Colbert d'être son protecteur. Il la plaça sous la direction despotique du peintre Le Brun; mais les mattres-peintres qui n'en faisaient pas partie restèrent organisés en corporation de métier, sous le nom d'académie de Saint-Luc,

Les réunions privées entre Descartes, Gassendi, Pascal et autres savants distingués, donnèrent à Colbert Tidée de fonder, en 1666, l'Académie des sciences.

En 1666 s'ouvre l'Académie de France à Rome, composée d'abord de six peintres, quatre sculpteurs, deux archi-

émulation de flatterie, ne recalaient devant aacone hyperbole. L'on d'eux s'écriait :

Sagesse, esprit, (prandeor, conrage, majesté. Tout nous montre en Lonis une divinité.

Un autre terminait son poème par cette prière :

Laissez-nous en jouir quelques siècles encore.

Même l'œuvre du Dictionnaire était un prétexte à l'adulation. Racine déclarait qu'une telle t&che ne pouvait être fastidieuse : « Tous les mois de la langue, toutes les syllabes nous paraissent précieuses, parce que nous les regardons comme autant d'instruments qui doivent servir à la gloire de notre auguste protecteur. »

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tectes, qui, sous la direction d'un recteur^ doivent y compléter leurs études et se pénétrer du génie de Tantiquité.

En 1671, du « conseil des bâtiments », Colbert fait TAcadémie d'architecture.

Il avait conçu» dès 1666, l'idée d'une académie universelle, où seraient venus se réunir en un seul corps les littérateurs, les érudits, les savants, les artistes. C'est une idée que la Convention reprendra un iour en fondant l'Institut de France»

Les académies furent certainement utiles ; elles excitaient parmi les talents de tout ordre, par l'espérance d'un siège académique, une vive émulation; dans l'état d'isolement et de dispersion où se trouvaient les beaux esprits, elles les mettaient à 1 abri de l'insolence des grands ; elles leur assuraient le respect que commandait alors toute corporation puissante. Cette épithète de royale dont toutes se paraient les plaçait au rang des grands corps de l'État : en 1668, l'Académie française fut admise avec le Parlement à présenter ses hommages à Louis XIV conquérant de la Flandre.

Les Gobelins. — La manufacture des Gobelins, fondée par Colbert, en 1671, sous le titre de « manufacture royale des meubles de la couronne », ne fut pas une simple fabrique de tapisseries. Colbert la plaça sous la direction de Le Brun et, après la mort de celui-ci, sous la direction de Mignard. Il y appela des peintres, comme Van der Meulen, des sculpteurs, comme Coysevox, des graveurs, comme Nanteuil et Ëdelinck, des fondeurs-ciseleurs, des ornemanistes, comme les Caffîéri, comme Cucci, comme Boulle. 11 y réunit soixante enfants qui devaient y former un séminaire sous les ordres du directeur et y apprendre le dessin. C'est aux Gobelins que furent tissées ces merveilleuses tapisseries reproduisant les chefs-d'œuvre de Raphaël, de Mantegna, de Poussin, de Mignard, de Le Brun; et c'est là aussi que furent exécutés les chapiteaux du Louvre, les sculptures de pierre et de marbre qui ornèrent la façade des palais royaux, les meubles somptueux, les bronzes, les trophées qui décorèrent leurs salles; c'est là que fut fondue et ciselée cette magnifique argenterie du roi, surtouts de table, plats énormes, vases gigantesques, lampadaires, caisses d'orangers : immense réserve de métal pré-

cieux que ne put défendre la valeur de la main-d'œuvre. Après avoir fait la splendeur artistique des beaux jours de la monarchie, elle fut sa ressource suprême dans les années calamiteuses, et finit par prendre tout entière le chemin de la Monnaie pour y être transformée en écus. Les Gobelins, avec les ateliers royaux des galeries du Louvre, furent donc, sous la royauté, notre grande École des arts décoratifs.

Discipline monarehlqae des lettres. — La Renaissance avait été surtout une période de liberté ; le siècle de Louis XIV est caractérisé par l'ordre et la discipline monarchiques. Cette tutelle de la royauté devait être plus lourde qu'on ne le croyait. Louis XIV et ses ministres devaient forcément y apporter le même esprit de protection et de réglementation qui présidait à leurs relations avec les municipalités, les corporations, l'industrie, le commerce, les colonies.

Les historiens s'aperçoivent bientôt que le roi est un protecteur plus exigeant que les seigneurs d'autrefois. Ceuxci, pourvu qu'on fît l'éloge de leur famille, laissaient à leurs clients entière liberté pour le reste; mais l'histoire des ancêtres de Louis XIV, c'était l'histoire même du pays; et, sa gloire touchant à tout, on n'était plus libre sur rien. Colbert fait savoir à Mézeray que, s'il tient à garder sa pension de 4000 livres, il ait à parler avec plus de retenue de la gabelle et des tailles, à s'abstenir de réflexions trop libres sur la politique des anciens rois. Mézeray n'ayant compris qu'à moite, on lui supprime la moitié de sa pension, et nous assistons au triste spectacle d'un écrivain qui, avec son indépendance, perd sa dignité. Tout désolé, il écrit à Colbert : « Je cherche jusqu'au fond de mon âme, et ma conscience ne me reproche rien; je travaille, monseigneur, selon vos intentions et selon les règles que vous m'avez prescrites; je porte mes feuilles à M. Perrault. » Ainsi, à la censure de la police s'ajoute une autre censure plus exigeante; à la crainte d'aller à la Bastille se joint celle de perdre les bienfaits du roi *.

1. Il arriva pire à un Italien, Tabbé Primi, qu'on avait amené, à force do caresses, à écrire une histoire de Louis XIV : le roi en fut mécontent, supprima l'ouvrage, saisit les papiers de l'auteur et le mit à la Bastille. Aussi,

La poésie, qui vit de fictions, était un peu moins gênée que l'histoire, mais la protection royale lui était lourde aussi. Molière, pour arriver à faire admettre les hardiesses de son « Tartufe », termine la pièce par l'éloge du « monarque, ennemi de la fraude ». Corneille, resté fier et peu souple, est délaissé, et sa vieillesse en est attristée. Son heureux: rival, Racine, doit son crédit auprès de la cour à la souplesse de son talent et de son caractère, non moins qu'à son génie. Molière, valet de chambre du roi, avait bien le sentiment de ce que la liberté de l'esprit pouvait perdre à cette tutelle royale : on en trouve l'aveu jusque dans son épître élogieuse à Colbert sur l'achèvement du Val-de-Grâce*.

Discipline des sciences. — Le goût du roi était alors pour l'astronomie ; on lui avait fait entendre que rien ne serait plus glorieux que de l'encourager : il y avait une sorte de parenté entre l'astre de la France et les astres du ciel ; enfin, l'astronomie continuait à bénéficier de la faveur dont avait joui autrefois l'astrologie. Aussi, en fait de savant, ne voit-on guère sur la feuille des pensions que des astronomes. Encore ceux-ci sont -ils soumis à une discipline assez rigoureuse. L'abbé Picard, envoyé pour une mission scientifique en Danemark, se sent malade et veut rentrer. On lui fait savoir qu'il ne reviendra que lorsqu'il aura terminé toutes ses études. « Et pour lors, lui écrit Colbert, je vous dirai de revenir. »'

Discipline des beaux-arts. — Le roi n'aimait pas les tableaux de genre à la façon hollandaise ou flamande. « Otez-moi ces magots, » disait-il en parlant des Téniers. On n'osa plus rien faire de semblable, et la peinture de genre fut délaissée. La mode fut à la grande peinture, noble, classique, aux sujets historiques, surtout mythologiques, qui prêtent tant aux allusions flatteuses. Le modèle proposé à tous furent les « Batailles d'Alexandre » par Le Brun ; or, Alexandre, c'était encore Louis XIV. Quiconque tenait un pinceau ou un ciseau fut soumis à l'autorité de Le Brun.

en 1683, l'Anglais Burnet, à qui l'on offrit une pension, à charge d'écrire une histoire « assez partiale » du grand roi, s'empressa de repasser le détroit. 1. Il dit au puissant ministre :

Qui be donne à la cour se dérobe à son arL

LA BOYAUTlu ET LE MOUVEMENT INTELLECTUEL 289

Nommé premier peintre du roi, directeur de T Académie de peinture et de sculpture, seul en possession de donner les plans et modèles de tout ce qui s'exécutera dans Paris et dans les palais royaux, toujours travaillant jusqu'à quatrevingt-cinq ans. Le Brun eut un de ces longs règnes, long comme celui de Louis XIV ou de Louis XV, qui pèsent sur plusieurs générations et finissent par opprimer les intelli- ;gences en empêchant leur renouvellement. Pierre Mignard refuse de se plier à ce joug : aussi ne consentira-t-il à faire partie de l'Académie qu'après la mort de son rival *. Pourtant Mignard lui-même n^était point entièrement dépourvu d'esprit de cour. Gomme il faisait pour la dixième fois le portrait du roi : « Mignard, lui dit celui-ci, vous me trouvez vieilli. — Sire, répondit Partiste, il est vrai que je vois quelques victoires de plus sur le front de Votre Majesté. » L'Académie française de Rome était alors administrée comme un couvent. Les élèves, levés à cinq heures en été, à six heures en hiver, couchés à dix, devaient matin et soir se rendre auprès du recteur pour faire la prière en commun. 11 leur était interdit de travailler pour d'autres que pour le roi. Défense leur fut faite de porter i'épée. u Au premier témoignage que vous me rendrez qu'ils la portent, écrivait le miuistre,... je vous enverrai des. ordres pour les mettre hors de l'Académie. » Quand Louvois succède à Colbert dans la surintendance des beaux-arts, il parle aux jeunes peintres comme aux cadets de ses régiments. Il les mène militairement. « Il faut chasser de l'Académie, écrit-il, celui qui a refusé de travailler à la copie du Tibre, et ne lui rien donner pour son voyage. Vous pouvez, outre cela, l'assurer, en présence de tous ses camarades, qu'il ne travaillera point pour le compte du roi, lorsqu'il sera de retour ici. » Dans une autre lettre, il prescrit de punir les élèves de cette école en donnant un tiers de leur pension de trimestre aux capucins de Rome : « Et si cela ne les corrige pas et qu'ils ne s'appliquent pas uni-

1. « Monsieur, écrivait Mignard à Colbert, le roi est le maître, et, sll m'ordonne de quitter le royaume, jo suis prêt à partir. Mais sachez bien qu'avec ces cinq doigts il n'y a point de pays en Europe où je ne sois plus considéré et où je ne puisse faire une plus grande fortune qu'en Fiance. «

R. Civil, T. n. 17

quement à travailler, je vous ordonne de les renvoyer tous, les uns après les autres, sans leur rien donner pour leur voyage ; et ils pourront s'assurer qu'en arrivant ici je les ferai mettre à Saint- Lazare pour un an. »

Ce n'est pas seulement aux élèves qu'il parle sur ce tonr. Le sculpteur Dossier ayant mis quelque retard à lui livrer une statue : « Dites-lui, écrit le ministre..., que si je n'apprends pas qu'il y travaille avec diligence, je le ferai mettre en prison, pour lui apprendre, après avoir reçu 3900 livres, à demander encore de l'argent. »

InconTénients de la discipline monsrehiqae. — Assurément la protection royale a eu de bons effets . Quels encouragements aux arts, par exemple, que tous ces travaux! Quelles occasions de belles commandes que Versailles, le Louvre, les Invalides, le Val-de-Grâce, à construire, à décorer de statues, de tableaux, de moulures ! Mais elle n'est point désintéressée cette protection royale. Colbert l'avoue. « Sa Majesté, écrit-il, aimant les beaux-arts autant qu'elle le fait, les cultivera encore avec d'autant plus de soin qu'ils pourront servir à éterniser ses grandes et glorieuses actions. »

Il y a du caprice dans les faveurs du roi. Pour qu'un souverain pût sans inconvénient régenter les lettres et les arts, il faudrait qu'il fût infaillible et d'une intelligence à tout embrasser et à tout comprendre. Or, Louis XIV ne comprit pas tout et se trompa souvent. Quand il interdit, en 4667, l'éloge funèbre de Descartes, savait-il seulement que celui-ci était le plus éminent penseur de l'époque f Quand Boileau lui dit un jour que le plus grand poète du siècle, c'était Molière, il répondit naïvement : « Je ne le savais pas. » Il est fâcheux qu'un seul fasse la loi dans les choses de l'esprit. Il y avait plus de liberté au xvi« siècle, parce qu'il y avait alors beaucoup de protecteurs, donc beaucoup de goûts différents; le poète ou l'artiste pouvait choisir la voie qui lui convenait le mieux. Maintenant le roi est presque seul assez riche pour faire des commandes : et il commande ses palais à Mansart, ses jardins à Le Nôtre, ses tableaux à Le Brun, ses statues à Girardon, ses tragédies à Racine ,^ ses comédies à Molière, sa musique à Lulli. Par cela même, il impose son goût. Sans doute ce

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goût est élevé et pur, les hommes qu'il distingue sont les premiers dans leur art, et toutes les productions de Tesprit ont alors un cachet merveilleux d'élégance, de noblesse et de grandeur; mais n'est-il pas à craindre qu'à côté de Fart qui plait au maître, d'autres formes de Taort ne soienl sacrifiées, et que le génie humain ne soit privé d'une partie de ses ressources et de ses facultés?

Effets de Viuloléraaee veUgieiise. ~ Si encore lat tutelle exercée par la royauté affranchissait les intelligences de toute autre tuteUe; mais non. Il y a toujours à Rome une congrégation de l'Index, à Paris une faculté de théologie à laquelle toutes les- nouveautés sont suspectes ^. La philosophie de Descartes est proscrite en France ^. Le grand) LeibnitZf qui ne demanderait qu'à s'établir en France et qui a publié plusieurs de ses œuvres en français, ne peut être pensionnaire de l'Académie des sciences parce qu'il est protestant. La contrainte imposée par la royauté s'ajoute aux anciennes contraintes, sans les supprimer. Le littéi^teur,, le savant, l'artiste, comme le pauvre paysan, continueat à subir le joug des autorités du passé avec celui des autorités nouvelles.

C'est bien pis quand à la période de tolérance relative succède la période de persécution à outrance. Dans le grand désastre de la Révocation, que de pertes n'a pas subies la France intellectuelle I Que de Français qui auraient honoré la patrie sont allés porter leur misère et leuv génie à l'étranger! Sans parler des grands prédicateurs ou publicistes huguenots, voici Papin, Tinventeur de la machine à vapeur, qui meurt quelque part en Allemagne; le chimiste Nicolas Lénoiery, qui abandonne son cours, fréquenté

1. N'oablions pas que, depuis le coneile de Trente, Tespcit de réaotlou souf« liait sar l'Europe entière, principalement sur les pays catholiques du Midi. Le dominicain Giordano Bruno est brûlô à Rome (1600), pour des opinions phi- Wsophiques qui touchaient au panthéisme ; l'astranome GaKléeest condamné par rinquisitioa à la rétractation et à la {Hrisoa (1633) ; le dominicain Campanella, à Naples, subit vingt-sept années de captivité ; Vanini, aumônier du maréchal de Bassompierre, est pendu et bràlé à Toulouse (1619), sous prétexte d'athéieme. Voilà m début, dft sièda qui donae à penser.

2. Mazarin, homme d'Église, mais d'un esprit plus ouvert que Louis XIV, avait accordé à Desoartes une pension de 3000 livres, pour l'aider à continuer ses « belles expériences » et en considération « de l'utilité que sei recherches procuraient au genre humain ».

par de nombreux élèves, pour fuir en Angleterre*. Désaguliers, qui devait faire accomplir tant de progrès à Téleotricité, DoUond, qui construisit les premiers télescopes achromatiques, Jean-Henri Lambert, mathématicien et astronome de premier ordre, sont nés de parents français ; mais les deux premiers sont devenus des Anglais et celuici un Prussien. L*intolérance de Louis XIV a chassé de la patrie plus de Français éminents que sa magnificence n'y avait jadis attiré d'éminents étrangers.

Résaltats du rég^lme Imposé par Lonis XIV. — Une chose qui juge ce régime, c'est que l'éclat des arts et des lettres se soutienne si peu de temps. Le siècle reste grand tant que Louis XIV est entouré des hommes dont le talent était déjà né quand il commença à les protéger; mais il ne naît pas de génies nouveaux, et, quand la génération est épuisée, il ne s'en lève pas une autre pour la remplacer.

Ce gouvernement personnel ne présente qu'une seule période, et très courte, de splendeur littéraire et artistique. La dernière grande œuvre de littérature laïque, « Athalie », est de 1691. Si Bossuet, Fénelon, Bourdaloue, Massillon, c'est-à-dire le groupe des hommes d'Église, n'étaient pas là, si Saint-Simon ne se cachait pas pour écrire ses mémoires accusateurs, oh pourrait dire qu'il ne s'est pas écrit en France, à partir de la paix de Ryswick (1697), une seule œuvre de haute valeur littéraire. On peut faire la même observation pour les arts. Plusieurs des grands peintres du xvii« siècle ne doivent rien à Louis XIV : car Le Valentin est mort en 1632, Le Sueur en 1655, Laurent de la Hire en i656. Poussin en 1665. Claude le Lorrain et Philippe de Champagne, qui moururent, l'un en 1682 et l'autre en 1674, étaient déjà dans la plénitude de leur génie quand le roi commença à gouverner. Des quatre grands architectes du siècle, Mansart, Claude Perrault, Blondel, Bruand, aucun ne dépasse l'année 1697. Puget, le grand sculpteur, est mort en 1694. Lulli est mort en 1687 ; le poète Quinault, qui lui fournissait ordinairement le

1. Lémery put revenir ensuite en France, mais après avoir abjuré. — C'est alors aussi que le grand astronome Huy^hcns. un protestant, retourne en

oLIande.

libretto de ses opéras, meurt Tannée suivante. Après eux, il y a certainement comme une lacune dans Thistolre de Tart français. Au moment précis où la splendeur littéraire disparaît, disparait en partie la splendeur artistique. Les Académies fondées par Golbert subsistaient ; il y avait encore des noms sur la feuille des pensions; les ministres continuaient sans doute à conseiller et à réglementer; et cependant combien les vingt-cinq ou trente dernières années du règne sont pauvres en grands hommes!

Changements apportés par le XVIII* siècle. — La royauté, au xviii« siècle, avec Louis XY, renonce à la direction qu'elle s'était arrogée sur les choses de l'esprit ^ Elle ne fait rien pour les lettres ; elle continue à ne faire presque rien pour les sciences ; la surintendance des beauxarts, confiée en 1751 à Poisson, marquis de Marigny et frère de Mme de Pompadour, n'encourage qu'un art inférieur. La royauté française laisse les souverains étrangers usurper le rôle de protection que Louis XIV exerçait autrefois dans leurs États.

lie patronage da roi remplacé par celai da public. — Au fond, les gens de lettres n'ont plus besoin de protecteur couronné. Au xvi® siècle, ils dépendaient des grands ; au xvn«, du roi ; au xviiie, ils ne dépendent plus que du public *.

Les rôles sont intervertis : naguère, Louis XIV s'offrait complaisamment aux adulations empressées des beaux esprits ; maintenant ce sont les souverains, j'entends les souverains étrangers, qui adulent les littérateurs. Louis XIV, en dépit de la légende, n'aurait pas invité Molière à sa

1. Sons Louis XV, l'Académie française s'émancipe. A partir de 1750, elle eesse de mettre an concours l'éternel éloge du roi, et propose celui des citoyens illustres, Sully, Descartes, etc. l\ est bien avéré désormais qu'il y a des grands hommes qui ne sont pas les rois.

8. En 1720, au commencement du siècle, un chevalier de Rohan peut encore se permettre de faire b&tonner Voltaire ; mais, seulement trente ans après, qui donc oserait, fût-il le plus grand seigneur du royaume, prendre une semblable liberté avec le plus médiocre des rimeurs? Il succomberait sous un déluge de pamphlets, et ce serait peut-être lui, non le battu, qui irait à la Bastille. D'ailleurs les gens de lettres «ont des nobles s'ils veulent. Jean le Rond, enfant trouvé, qui n'a d'autre nom que celui de l'église Saint-Jeanle-Rond, sur les marches de laquelle il fut déposé, s'appelle M. d'Alembert; Caron, fils d'un horloger, s'appelle M. de Beaumarchais, achète uoe charge éb secrétaire du roi et paraît à la cour ; Arouet, fils d'un notaire, s'appelle

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table; le roi de Prusse, Frédéric H, anra autour de la âeime les lettrés français, les traitera en égaux et ne fera pas moins qu^eux pour animer la conversation de traits ingénieux et spirituels.

Le roi Louis XY n'imite pas ses confrères couronnés. D'abord il est trop esclaye de la grande étiquette pour frayer avec des sujets ; puis il n'a pas de goût pour les lettrés; par-dessus tout, il les craint. Il s'agit bien vraiment de les protéger : il faut se protéger contre eux. Pour plaire «u nouveau maître, le public, ils s'attaquent à tout l'ancien «ystème de gouvernement. Tout est changé dans les rapports du roi et des gens de lettres. Jadis ceux-ci étaient la 'Splendeur et le luxe du trône : aujourd'hui ils en sont le péril. Ils ne sont plus dans la maison du roi, comme les académiciens de Colbert : ils sont dans le camp de la grande armée d'assiégeants, qui, n'osant encore attaquer le corps de place, c'est-à-dire le trône, bat en brèche et démolit les ouvrages avancés, l'Église, l'aristocratie, toutes les institutions. Le vrai roi des lettrés n'est plus à Versailles, il est à Femey.

Hostilité» indlffSérenee oa Impuissance dn pouvoir. — Sous Louis XrV, on terrifiait les lettrés par la rigueur des lois et on les séduisait par les faveurs. Sous Louis XY, on ne sait plus séduire *, et l'on ne réussit plus à terrifier. A voir le formidable appareil des lois pénales, des tribunaux, de la police ■, il semble qu'aucune parole libre ne puisse s*élever ' ! Mais l'esprit nouveau a partout des adeptes, ménie dans la justice et dans la police, même à la cour. La tyrannie, si régulière, si habile, si dure, sous Louis XIY, est restée tracassière, mais elle est devenue hésitante, capricieuse, ^ntasque, pleine de ménagements et de connivences. C'est dans les appartements mêmes de Mme dfi

M. de Voltaire, et, dans son château de Ferney, où il a sa chapelle et aumônier, exerce tous les droits seigneuriaux.

1. Les faveurs, les pensions du roi ne sont môme plus recherchées comme autrefois. « Un jour, raconte Montesquieu, N..., qui avait de certaines fins, me fit entendre qu'on me donnerait une pension. Je dis que, n'ayant point fait de bassesses, je n'avais pas besoin d'être consolé par des grâces. »

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