IV. La philosophie et Pliistoire
La philosophie. — La Renaissance avait opéré une première émancipation de Tesprit humain : à Tautorité d*Arlstote, du faux Aristote, maître absolu des intelligences depuis plus de mille ans, elle avait opposé celle d'un autre Gfrec, Platon, et celle d* Aristote lui-même mieux connu. Sous des autorités rivales, l'esprit humain était un peu plus libre; mais c'était toi^jours la domination de l'autorité. En 1624, le Parlement de Paris avait rendu un arrêt qui menaçait de mort « ceux qui enseigneraient des doctrines contraires à celles des auteurs anciens et approuvés ».
René desgartbs affecta d'ignorer tout ce qu'on avait dit et enseigné avant lui. Son doute méthodique s*attaqua à tous les dogmes philosophiques, à l'existence même du monde qu'il avait sous les yeux. Il ne trouva qu'un seul fait que nul scepticisme ne pouvait attaquer : le fait qu'il pensait, c'est-à-dire sa propre existence révélée par l'activité de sa pensée. De là cette célèbre formule : « Je pense, donc je suis. >
Ce point établi, il essaya, du fait de l'existence du mot, c'est-à-dire de l'àme, de conclure à l'existence du non-moi^ c'est-à-dire de Dieu lui-même, de notre corps et de tout le monde extérieur. Or, parmi nos idées, il en remarqua qui, à son avis, ne peuvent avoir été introduites dans notre intellect par un emprunt au monde matériel, mais qui sont nées avec nous. C'est ce que Descartes appela les idées innées : par exemple, l'idée du parfait, l'idée de Vinfnù
Gomme ces idées n'ont pu être formées en nous par la contemplation des choses matérielles, qui sont des choses finies et imparfaites, il faut qu'elles viennent d'une autre source. Elles ne peuvent être dans notre intelligence que le reflet du por/hif, de l'in/îni, c'est-à-dire de Dieu. C'est ainsi, dit Descartes, que « sans sortir de nous-mêmes, nous pou-
Tons connaître Dieu plus facilement que nous ne connaissons les choses de ce monde ».
Dieu étant Tinfini et le parfait, il est facile de déduire ses autres attributs : il est éternel, immuable, souverainement libre, tout-counaissant, tout-puissant. Il a créé le monde et il le conserve par une action permanente de sa Providence.
Ainsi, dans la théorie de Descartes, Fexistence de T&me se prouve par le fait même de la pensée; Fexistence de Dieu ei ses attributs se tirent des idées innées; Texistence du monde et sa constitution physique se tirent des attributs 4e Dieu.
Tels sont les principes de la philosophie nouvelle, exposés dans le « Discours de la méthode » et dans les « Méditations ». Le premier a paru en 1637 ^. Cette date marque donc l'apparition d'une philosophie indépendante et originale. Descartes Ta créée, non en cherchant dans les « auteurs anciens et autorisés », non dans Aristote ou Platon, non dans saint Anselme ou saint Thomas, mais en regardant dans sa pensée. C'est la fin de Yautorité dans les choses de l'esprit.
De sa philosophie. Descartes a fait sortir une théorie des autres sciences, physique, chimie, physiologie, médecine, etc. Il explique la plupart des phénomènes par des forces mécaniques '. Une de ses plus célèbres théories, c'est Vhypothése des tourbillons. Avant la création, la matière était en repos. Dieu lui a imprimé le mouvement : alors toutes les molécules ^ parcelles in Uniment petites dont se compose la matière, ont subi l'impulsion; gênées les ones par les autres, elles n'ont pu se mouvoir en ligne directe, mais suivant des lignes circulaires ; non pas autour
1. Les AîédUationa en 1Ô41, les Principes de philosophie en 1644, le Traité des passions de l'âme en 1649, le Traité de V homme en 1664, après sa mort.
2. Parmi les doctrines de Descaries, sa théorie de Tàme des bétes a eu un grand retentissement dans la société et dans la littérature dn xvii* siècle. D'après lai, l'homme seul pouvant avoir une àme, les bétes sont de pures machines. Tel des disciples de Descaries, i.Jalebranche, excellent homme d'ailleurs, maltraitait sa chienne à coups de pied, assurant que les animaux sont absolument dénués de sensibilité « les cris que leur arrachent les coups n'ayant pas d'autre importance que ceux d'une poupée automate. La Fontaine, au contraire, en sa qualité d'ami de» botes, réclame pour eux une àme : U fable des Deux Rats, du Renard et de l'OEuf est un plaidoyer en leur faveur.
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d*uD centre unique, mais d'une infinité de centres. Ainsi les molécules ont tourné jusqu'à ce qu'elles se fussent agrégées et condensées pour former les diverses substances.
La philosophie de Descartes s'appela le eariésianisme et ses adeptes les cartésiens. Pendant plus d'un siècle, elle a été l'entretien des. sayants, non seulement en France, mais dans tout l'univers civilisé, et a eu son influence même sur notre littératare. Descartes a trouvé d'illustres contradicteurs et d'illustres disciples. Parmi les premiers, la plupart, comme Gassendi, n'attaquaient que certaines de ses doctrines. Parmi les seconds, les uns, comme le y. hersehub» comme le p. andré, comme bossuet dans le a Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même », comme fêreloh dans le « Traité de l'existence de Dieu », comme les philosophes de Port-Royal, abnauld, higole, se sont bornés à développer ses idées ^. Les autres, et ce eont les plus grands, comme ha&cbrancie en France, comme sputoka en Hollande, comme lbibnitz en Allemagne, les ont modifiées de telle façon qu'ils ont gre£fé sur sa philosophie des philosophies nouvelles et originales. En exagérant plus ou moins l'idée primitive, ils sont devenus eux-mêmes des chefs d'école *•
La philosophie de Descartes, par cela seul qu'elle brisait le joug de l'autorité et qu'elle inaugurait pour tous, pour ses adversaires comme pour ses disciples, la liberté scientifique, a donc été une philosophie révolutionnaire. Depuis lors, Descartes lui-même est passé au rang d'une
1. Le traité de Bo3&uet, destiné à réduoation du Dauphin, n*a été publié cpi'enl722; celui de Fénelon, rédigé poor réducstion du duc de Bourgogne, « paru en 1713. Arnauid et Nicole ont publié en 1668 la célèbre Loffique de Port-Royal ou « TArt de penser ».
Bossuet n'adhère pas ouvertement an oartésianisme : il en mélange les doctrines avec celles de saint Thomas d'Aquin. Le P. André dit de lui qu'il •Tait été « élevé dan» l'obscur thomisme, et se trourait ainsi placé dans un point de vue d'où il n'est pas possible de Toir olair dans les principes de la ▼raie philosophie ».
2. Malebranche, prêtre de l'Oratoire, a pnblié la Meeherche de la vérité (1674-1675) et les Entretiens sur la métaphysique (ieSS). Il rejette les idées innées et voit tout en Dieu (Théorie de la vision en Dieu). C'est an théologien encore plus qu'an philosophe. — Spincm, Hollandais, de race juive, ▼oit aussi le monde en Dieu; il est le fondaienr d'une sorte de panthéisme. — Leibnitx, de Leipsig (Saxe), philosophe, mathémattoien, astronome, ph^ sici«i, savant universel, un des plus grands génies des temps modernes, n publié les Essais eur l'entendement humain (1704) et la Théodicée (1710).
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autorité et ses doctrines soat deventieS) en grande partie, dans nos écoles, les doctrines officielles; mais, au xvii* siècle, ce sont précisément les autorités constituées et les écoles officielles qui l'ont combattu avec le plus d'acharnement. Heureusement pour sa tranquillité, il a peu vécu en France et il est mort avant le gouvernement personnel de Louis XIY (1650). En 1663, des fanatiques de France et de Belgique obtinrent la condamnation de sa doctrîne par la congrégation de l'Index et par la cour de Rome. La Sorbonne la censura. Le roi interdit de prononcer Téloge de -Deecartes, lorsque son corps fut rapporté de Suède (1667), et ne permit pas aux Pères de* Sainte^eneviève de lui élever un monument. En 1671, Farchevèque de Pans, par ordre de la cour, défendit d'enseigner le cm'tésianisme et de passer des thèses sur ce sujet. La faculté de médecine joignit ses protestations à celles de la faculté de théologie. Les universités de provinces, Angers, Gaen, suivirent le mouvement. L'université de Paris présenta enfin une requête au Parlement pour obtenir que les ouvrages de Bescartes, conformément à Farrêt de 1624, fassent interdits en France. Boileau intervint et, en publiant « 1* Arrêt burlesque pour le maintien de la doctrine d'Aristote », empêcha le Parlement d'encourir ce ridicule. Molière, à plusieurs reprises, s'attaqua aussi au fétichisme professé dans les écoles pour le philosophe grec.
Quelques précautions qu*ait prises Descartes pour ne kem'ter en rien les enseignements de l'Église, les théologiens catholiques prétendaient que sa doctrine sur les substances était incompatible avec le dogme de rEucharistie *. Les théologiens protestants ne furent pas plus tolérants. En France, certains catholiques comparaient Descartes à Luther et à Calvin; en Hollande, certains calvinistes l'accusaient de connivence avec les jésuites» Les jésuites, à leur tour, voyaient en lui un soutien du jansénisme, auquel Descartes n'avait eu garde de penser; ils interdirent dans
1. Il est vrai que certains cartésiens, tout comme les disciples de Bérenger on d'Âbélard au moyen âge, étant plutôt théologiens que philosophes, s'empressaient d'appliquer les principes de la doctrine nouvelle à l'explication des mystères, et, par là, attiraient sur eux-mêmes et sur la doctrine les rigueurs de i' orthodoxie.
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leurs écoles renseignement de ses doctrines et obligèrent la congrégation de FOratoire à suivre cette loi. Des professeurs, des curés cartésiens furent persécutés, exilés ou obligés de se rétracter. Certains allèrent jusqu*à dénoncer en Descartes et en ses disciples des athées déguisés. Tous les fanatîsmes se trouvèrent coalisés contre une philosophie dont le grand rôle dans Thistoire des idées humaines tient surtout à ce qu'elle fut un affranchissement.
PASCAL ne fonda pas une école S et ce fut heureux : quoique sa principale œuvre en philosophie ait des mérites supérieurs, ce n*est pas la liberté de penser qui serait sortie de sa doctrine. Il avait consacré les dernières années de sa vie à recueillir les matériaux d'un grand travail destiné à prouver la vérité de la religion chrétienne. Des fragments de cet ouvrage, des notes, des morceaux de papier enfilés sans ordre et sans suite furent retrouvés après sa mort. Ses amis de Port-Royal firent un choix dans ces papiers et publièrent, en 1670, la première .édition, fort incomplète, des « Pensées ' ». Dans son ardeur de croyant, dans sa passion de logicien, Pascal va droit à son but en renversant tout sur son passage. La raison est quelquefois un obstacle à la foi : c'est donc à la raison qu'il s'attaque, bien qu'on ne conçoive guère une vérité qui n'ait pas son appui dans la raison. Il se plaît à rabaisser la plus haute faculté de l'homme, à en faire ressortir les contradictions et les faiblesses, à l'amener résignée et humiliée au pied des autels. Si l'homme est gêné par sa raison pour croire, qu'il s'abêtisse m y a dans ce livre des passages admirables.
1. Biaise Pascal, né à Clermont-Ferrand (1623), mort à Paris (166S), dut, eomine Descartes, l'universalité de la science. Sa santé, naturellement faible, fut encore ébranlée par un travail de pensée intense. Il était profondément chrétien, et voyait le christianisme dans le jansénisme. Un accident de voiture au pont de Neuilly, qui le mit en danger de mort, le jeta dans une dévotion rigoureuse. Il eut même des visions, des hallucinations. Il se. retira à Por^Royal, y vécut danp la retraite : il avait demandé à être transporté aux Incurables, afin de mourir en la compagnie des pauvres.
Fiscal, à l'époque où il vivait dans les plaisirs mondains, aurait donné une œuvre d'une psychologie profonde et délicate, d*un tour aimable et libre : le Discours sur les passions de l'amour, qui fut publié, pour la première fois, en notre siècle, par M. Cousin. On n'est pas sûr qu'il soit de Pascal.
2. La première édition complète a été publiée, en 1S44, par M. Faagèr«. L'édition la plus estimée est celle de M. Havet, en lSô2.
d'une langue énergique et forte : tantôt des développements éloquents, tantôt des pensées d'une concision étrange sur le « roseau pensant », sur le « silence éternel des espaces infinis » ; des élans passionnés vers Dieu, des ironies douloureuses qui font comprendre tout ce que Pascal a souffert physiquement et moralement. Ce livre des Pensées, c'est surtout l'histoire d'une grande âme tourmentée par le doute, terrifiée et attirée par les mystères de la foi, que le dogme janséniste, assombri par la croyance à la prédestination, au petit nombre des élus, à Farbitraire de la grâce, lui rendait encore plus effrayants.
Les moralistes. — LA ROCHEFOUCAULD et LA bruyère ne sont pas des philosophes, mais des moralistes. Ce ne sont pas des écrivains de profession, et chacun d*eux n'a laissé qu'un petit volume. Le premier est un grand seigneur; le second, homme de bourgeoisie ou de petite noblesse, professeur d'histoire du petit-fils de Gondé, a vécu à la cour sans être assez titré pour être courtisan. La Rochefoucauld, qui a été un hardi frondeur et que le nouveau régime tient à l'écart, La Bruyère, qui a le spectacle de la cour et qui n'en est pas, sont naturellement portés à la critique. Le premier, dans ses « Maximes » d'une concision étudiée, ramène toutes les actions et les vertus mômes de l'homme à un mobile unique, qui n'est guère relevé : l'amour-propre. Le second, dans ses « Caractères », peint toute une galerie d'originaux, sur lesquels la médisance prétendait mettre des noms, connus. Ses aperçus sur la cour et sur la ville, sur les grands et sur les fmanciers, sur les dévots et sur les esprits forts, sur les prédicateurs et les coteries littéraires, sont parfois d'une liberté singulière.
L'histoire. — Le xvii*' siècle a commencé ^ à recueillir les monuments de notre ancienne histoire : bonqars, dans ses Gesta Dei per Francos, notre premier recueil des historiens des croisades (16il); oughesne, dans sa « Collection des historiens normands » (1619) et dans sa « Collection des historiens français » ; Denis godefrot, dans ses chroniques de Charles VI, Charles Vn et Charles YIU; Dom Luc d'aghért,
1. On peut dire eomntèneer^ car, avant Bongars, on ne peat citer d'aulrt recueil de documentB que celui de Pithou, au xvi^ siècle.