LES IDÉES PHILOSOPHIQUES AU XYIII« SIECLE Â
Comme nulle génération ne fut plus sentimentale que celle de la seconde moitié du xviip siècle français, la théorie d*Adam Smith deyint beaucoup plus populaire que celle de Hobbes. A tout propos, on parlait alors de sensibilité et chacun aimait à se donner pour un homme sensible. Or l'homme sensible, croyait-on, est toujours •oertueux. rousseaïï, dans son « Emile », professe que « l'homme est un être naturellement bon, aimant la justice et Tordre ». A la doctrine du péché originel et de notre perversité native, enseignée par l'Église, on opposa donc celle de la bonté native de l'homme. Si parfois il dément, par ses actes, ces instincts vertueux, c'est que la nature a été contrariée chez lui par les institutions sociales. « La nature a fait Thomme heureux et bon », dit Rousseau ; c'est la société q^i a le déprave et le rend misérable ».
Une autre cause tendit à rendre incertaines les bases de la morale. Les récits plus ou moins exacts des voyageurs sur les nations de l'Inde et de la Chine, sur les sauvages de TAmérique ou de l'Océanie, firent admettre que la morale professée jusqu'alors par les Européens n'était pas celle de tous les peuples. Aux lies Tahiti, par exemple, la propriété n'existait pas, assurait-on, et ce n'était pas un crime que de prendre dans la case d'autrui ce dont on avait besoin ou simplement envie. Les unions y étaient libres; les prohibitions pour les mariages entre les plus proches parents n'y étaient pas observées; la jalousie entre époux n'y semblait pas connue. Chez d'autres peuplades, on entendait de la façon la plus étrange le respect envers les pères et les mères : quand ils devenaient vieux, on les tuait et on les mangeait pieusement, pour leur épargner les misères de la sénilité. Diderot et d'autres en concluaient que la morale est relative, qu'elle dépend des temps et des pays, et qu'il n'y a aucune prescription du Bécalogue qui se soit universellement imposée.
Il ne faut pas croire cependant que la génération qui s'éprit de ces théories singulières fût vraiment dénuée de moralité. Dans les classes supérieures de la société, il y eut peut-être moins d'austérité qu'à l'époque précédente, plus de liberté dans la conduite, plus de licence dans le langage. La nation dans son ensemble, les meilleurs parmi les philosophes, n'en furent pas atteints. Il y eut au moins autant
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d'hommes probes, d'amis sûrs et de bons citoyens qu'à l'époque précédente. Il y a mieux : c'est qu'aucune génération ne fut plus éprise de justice, de philanthropie, de bienfai-* sance ; aucune n*aima d'un amour plus large les classes souf frantes, l'humanité tout entière ; aucune ne ressentit plus yiyement les iniquités sociales, la barbarie des lois anciennes, la cruauté et l'absurdité des guerres, l'insuffisance de l'assistance publique; aucune ne fît plus sincèrement le rêve de la paix perpétuelle et du bonheur universel ; aucune n'a montré plus d'abnégation, plus de dévouement pour les idées. Ces hommes, à qui les bases de la morale semblaient incertaines et la vie future très douteuse, s'honorèrent cependant par leur ardeur à faire prévaloir ce qu'ils considéraient comme la justice et la vérité et, quand vinrent les jours d'épreuves, par l'intrépidité avec laquelle ils sacrifièrent leurs vies. Pendant la Révolution, on vit, divisés par leurs opinions politiques, mais unis par une éducation commune et presque tous plus ou moins voUairienSy les royalistes mourir bravement pour leur roi, les girondins pour la liberté, les jacobins pour la souveraineté populsdre.
Idées nouvelles sar la polltiqve et sur les lois. — La littérature du xvm* siècle vaut moins par la forme que par les idées qu'elle a formulées, prc^agées, armées en guerre, et par lesquelles non seulement la France, mais le monde entier, ont été renouvelés. La littérature, sérieuse ou légère, se confond avec la philosophie. Le*mot de philosophie a d'ailleurs pris un sens nouveau, qui est particulier à ce siècle. Un philosophe ne s'occupe plus seulement de Dieu et de l'âjne, pour les affirmer ou pour les nier : un philosophe et a die les institutions et les lois; il les critique et souvent les condamne ; il indique sur quelles bases rationnelles on pourrait reconstituer un ordre social meilleur et plus juste.
La philosophie n'est plus seulement dans les traités spéciaux : elle prend toutes les formes. Les tragédies de Voltaire, médiocres comme littérature, sontimportantes comme philosophie : à tout moment y reviennent l'éloge de la tolérance religieuse et la condamnation du fanatisme. Sa Henriade, comme poème épique, est ennuyeuse : mais le nom et l'exemple du grand Henri, qui a donnée la France l'édit