‹ Histoire de la civilisation françaiseChapitre 8 sur 135 · II. Le clergé régulier · texte numérisé non relu

II. Le clergé régulier

lo Les anciens ordres. — Les ordres religieux fondés au moyen âge et à l'époque de la Réforme continuaient à prospérer en France. Les ordres mendiants avaient inter* prêté leur vœu de pauvreté en ce sens qu'individuellement les moines ne devaient rien posséder; mais les Dominicains, Grands- Augustins, Carmes, et tous les ordres issus des Franciscains, les Minimes, Récollets, Capucins, possédaient de nombreuses maisons et d'importants domaines;.

Des anciens ordres religieux militaires, un seul, l'ordre du Temple, avait disparu ; Vordre de Saint-Lazare et ïordre des Hospitaliers, devenu depuis 1530 Vordre de Malte, subsistaient.

L'ordre de Saint- Lazare, introduit en France sous Louis VII, avait été réuni par Henri IV, en 1608, à celui de Notre- Dame du MoDt-Carmel, qu'il venait de fonder. La maison mère était toujours celle que lui avait donnée Louis VU : celle de Boigny. L'ordre comptait 100 chevaliers et 50 coni'mandeursi

L'ordre de Malte, bien plus puissant, possédait en France de nombreux domaines, sous le nom de commanderies, bailliages et prieurés. Cet ordre, qui avait son siège dans rUe de Malte, se divisait en sept nations ou langues : Provence, Auvergne, France, Italie, Aragon, Allemagne, Gaitille. La huitième langue, Angleterre, avait disparu après le

schisiûe de la Grande-Bretagne. L'ordre comptait, dans le monde entier, 2 000 chevaliers, 300 chapelains et 300 frères d'obédience. En France seulement, il possédait six grandi prieurés, quatre bailliages, et deux cent quatorze commanderies. On exigeait, pour entrer dans Tordre de Malte, comme dans Tordre de Saint-Lazare, quatre quartiers da noblesse.

2» Les nouveaux ordres. — Au xvn« siècle, et surtout dans sa première moitié, il y a une recrudescence du zèle monastique, qui disparaît au siècle suivant.

En 1605, les Carmes déchatissés, issus des anciens Carmes par la réforme espagnole de sainte Thérèse, saint Jean de la Croix et Antoine de Jésus, s'établissent en France. En 4608, les AuQustins déchaussés ou Petits Pères de la mort^ issus d'une réforme des Grands-Augustins, se transportent du Dauphiné à Paris, et Louis XIIl, en 1629, pose la première pierre de leur église, rue Notre-Dame des Victoires. A côté de ces religieux mendiants, Tancien ordre de Saint- Benoit donna naissance, vers 1600, aux Bénédictins de Saint' Vanne (Verdun), en 1 621 , aux Bénédictins de Saint-Maur^ cette congrégation qui compta tant d'historiens et d'érudits, et aux Bénédictins réformés de Cluny, De Tordre de Citeaux^ Tabbé de Rancé fait sortir, en 4633, les Trappistes,

Les congrégations qui s'étaient fondées au xvi« siècle «n Italie pour organiser, par la prédication, l'enseignement de la jeunesse et la direction des séminaires, la résistance au protestantisme, passent les monts : en 1608, les Bama-^ bites, ou clercs réguliers de J a congrégation de Saint-Paul; en 1611 , les OratorienSj constitués par le cardinal de Bérulle sur le modèle donné en 1548 par saint Philippe de Néri; en 1641, les Théatins, qui se consacrent, comme les précédents, au sacerdoce, à la prédication, et aussi aux mis* sions étrangères.

En 1641, Ollier fonde la Société des prêtres de Saint-Sul-' pice pour le recrutement du clergé séculier : ce n'était point une congrégation^ mais une association séculière.

Parmi les congrégations plus spécialement consacrées à Tassistance publique, les Frères de la Charité, en 1601, nous arrivent d'Espagne; en 1632, Vincent de Paul fonde les Lazaristes f qui se signalent par leurs missions, par leur

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zèle^ souvent un pea rude^ auprès des galériens, et dont les couvents sont aussi des maisons de correction pour let jeunes gens. A. Paris^ ils administrent Saint-Lazare..

Parmi les congrégations enseignantes , les Etidistes , prêtres séculiers, sont fondés, en i643, par Eudes de Mézeray, frère du célèbre historien. Les Doctrinaires ou Pères de la doctrine chrétienne, qui se chargent surtout d'enseigner le catéchisme au peuple, mais qui ouvrent bientôt 26 collèges , se répandent d'Avignon dans le royaume. Les Frères des écoles chrétiennes, qui devaient exercer une si grande influence sur l'instruction du peuple, sont fondés, en 1680, par le bienheureux J.-B. de la Salle.

Enfin le zèle de Louis XIV pour la conversion des calvinistes amène la fondation des Nouveaux catholiques et Nouvelles catholiques, recrutés parmi les protestants et protestantes convertis, et dont les maisons serveat souvent de prisons à leurs anciens coreligionnaires.

Les plus nombreuses des congrégations qui se constituent alors en Franoe soni; celles de femmes. En 1603. nous arrivent les Carmélites , filles de sainte Thérèse; en i608, les Capucines ou Filles de la Passion, sur le boulevard des Capucines. En 161^ s'établissent à Paris les Visitan-dineSy ou religieuses de la Visitation, fondées récemment par saint François de Sales et Mme de Chantai. En 1621 arrivent de Poitiers à Paris les Filles du Calvaire; en 1622, les Feuillantines y arrivent de Toulouse. En 1624, les Ber" nardines réformées apparaissent à Grenoble, et les Annon* dades célestes ou Filles blettes viennent de Gênes à Paris. En 1633, les Pilles de Notre-Dame de la Miséncorde son; fondées à Âix, et les Augustines, déjà fondées à Paris, sont approuvées par Urbain VlU. En 1635, les Filles de la Coti" eeption, religieuses du, tiers ordre de Saint-François, ont un couvent à Paris. En 1652 s'y établissent, sous la protection de la reine Anne d'Autriche, les religieuses du Saint-Sacrement ou de Y Adoration perpétuelle, une branche des Bénédictines. Cette reine avait déjà fait bâtir pour d'autres Bénédictines le Val-de-Gràce. Le nom de nombreuses rues et boulevards témoignent encore aujourd'hui de l'aspect nouveau que dut alors donner à Paris la fondation de ta it de maisons cloîtrées^

Ces ordres sont surtout coateniplatifs. Voici des ordres pins miMiants. D'abcN^d, ks Filles de la Madeleine^ ou Maji^knaetteSy en 1620, qui se consacrent aux filles repenties; les Sœurs de charité oi& Sœurs grises, fondées en 1633 par Vincent de Paul et Mme de Ma^illac, et qui s'intitulent « Servantes des pauvres màXades ». Puis, comme ordres enseignants, les Ursulines, en 1608; les FiUes de la eon-^, grégation Notre-Dame^ en 1615; lâs Pilks de la Croix^ en 1642; les Filles de l'isnstructio» chrétienne y en 1657.

Autorité da roi sur les commaBaiilés religleaseM ^ — ce L'établissement d'un ordre religieux intéressant essentiellement la police du royaume, nous apprend le Réper-* totre de Guyot, aucun ne peut s'y introduire sans la permission expresse du roi, mAoifestée par des lettres pfttentés ei scellées. » Trois édits de Louis XIV (1659, 1666 et 1695) oonfiriDÊnt ce droit réclamé par les rois et Féten* dent méms aux hospices. Louis XV renouvelle ces dispositions par lie célèbre édit de 1749, inspiré par d'Aguesseau et Machault, où il déclare son intention de restreindre cette multitude d'établissements, « entre autres motifs, par le désir de prévenir la ruine des familles qui, souvent par des motifs d'orgueilyse dépouillent de leurs biens pour doter ces maisons» : les établissements fondés sans autorisation expresse seront fermés^ et le roi se réserve de disposer de leurs biens.

Pins d'une fois encore, pendant le xvm« siècle, le gouvernement s'arrogea le droit de supprima des couventsi jugés inutiles, de réunir en une seule des maisons qui Bravaient qu'un nombre insuffisant de religieux, de dis> poser des biens des établissements supprimés. Brienne, archevêque de Toukmse, préside la Commission des réguliers, fondée en 1706, qui, rien que dans le diocèse d'Arles, sup* prime neuf congrégations. Un rapport de 1776 constate que les Capucins, en huit ans, ont perdu 800 membres, les Grands- Augustins 300, les Dominicains autant; il prévoit que, dans douze ou quinze ans, « la plupart des corps ré-

1. Un édifc de Looi» XlIT boh» «pporie une preuve bien frappante dn droil de police que la royauté exerçait sur les congrégations; il interdit aux ohefs des ordres mendianta de convoqner leurs chapitres hors du royaume, menaçant « d'extirper, de jeter et de mettre hors du royaume tous les religieux de Tordre de ceux qui feraient le contraire ».

guliers seront complètement éteints ou réduits à un état de défaillance peu différent de la mort ». L'œuvre est reprise et poussée avec plus d'ardeur encore par la Commission de.rUnioriy fondée en 1770, et qui fonctionna jusqu'à la Révolution. Elle fonctionna si bien qu'en 1770 on comptait 26 000 religieux (hommes) dans 3000 maisons et qu'en 1789 il n'y en a plus que 15 000 dans 300 maisons.

L'abolition de la Compagnie de Jésus est l'exemple le plus éclatant des droits reconnus à la royauté au sujet des congrégations religieuses.

Enfin, l'autorité royale, préoccupée du lent accroissement de la population, avait, en 1768, élevé à vingt-un ans pour les hommes, à dix-huit ans pour les filles, T&ge auquel on pouvait prononcer des vœux perpétuels *.

Statistique des monastères. — On ne sait pas exactement le nombre des couvents qui existaient en France au XVIII® siècle. L'abbé Expilly compte 800 abbayes d'hommes, 208 de femmes, 680 chapitres des deux sexes. Avec les simples prieurés, il faudrait admettre environ SOOO maisons monastiques, peuplées d'environ 100 000 religieux des deux sexes et de tout ordre *.

Parmi les monastères, il y en avait de nobles et de non nobles, de très riches et de très pauvres. Les Prémontrés, qui n'étaient que 399, avaient un revenu d'un million; les Bénédictins de Gluny, qui n'étaient que 298, avaient 1 800 000 livres de rentes; dom Recourt, abbé de Gair-* vaux, dépensait par an 400 000 livres. Au contraire les Sœurs grises, les Minimes, les Récollets vivaient dans l'indigence.

Deux abus autorisés. — Deux abus surtout s'étaient développés et avaient efiacé dans le monde monastique la tradition des temps primitifs : le chapitre noble et la commende,

i^ Les chapitres nobles. — Certains couvents, surtout

1. Cet édit statuait, en outre, que toute maison qui aurait moins de ir> religieux serait fermée et qu'il ne pourrait y avoir dans un bailliage <;' l'une maison de chaque ordre.

2. Lo nombre en est bien plus élevé aujourd'hui; en 188(?, on comptait •i^'500 membres des ordres ou congrégations d'hommes et 129 000 mcm- Lrus des ordres ou congrégations de femmes.

ceux de femmes, avaient été sécularisés et étaient devenus des chapitres nobles. Les religieuses y portaient le nom de chanoinesses. Elles s*y étaient affranchies de la clôture, du vœu de pauvreté. Elles portaient le costume laïque, recevaient grande société dans la maison, et conservaient, en sortant de la maison, le droit de se marier. On y admettait de toutes jeunes filles, même des enfants en nourrice. La seule obligation, pour y être acceptée, était d'exhiber de nombreux quartiers de noblesse.

Le plus célèbre de ces chapitres était celui de Remiremont, en Lorraine. L'abbesse était princesse du Saint-Empire, avait pour insigne une crosse d'or, menait un train royal, n'allait qu'en carrosse à six chevaux. Elle percevait à la fois la dîme ecclésiastique et les redevances féodales sur deux cents villages, et nommait à près de cent cures en Lorraine, Bourgogne, Alsace, Franche-Comté.

L'abbaye de Saint-Claude, en Franche-Comté, habitée par des religieux soumis à la règle de saint Benoît, éprouva la même transformation. En 1740, elle fut sécularisée et devint un chapitre de chanoines : pour y être admis, il falfait faire preuve de seize quartiers de noblesse en remontant jusqu'au trisaïeul dans les deux lignes.

2° L.CS abbayes en commende. — On appelait abbaye régulière ou en règle celle où l'abbé était religieux de l'ordre et en portait l'habit, et abbaye en commende, celle dont l'abbé n'était pas un religieux de l'ordre. Dans le premier cas, l'abbé était élu, avec plus ou moins de liberté dans les élections ; dans le second cas, il était nommé par le roi.

Par la commende,le roi confiait à un clerc séculier Padmînistration d'une abbaye. Il n'était pas nécessaire que celui-ci eût fait des vœux monastiques, ni même qu'il tût prêtre. U suffisait qu'il eût pris, à un moment quelconque, la tonsure, et qu'il eût ainsi acquis la qualité de clerc ^. Un conseiller au Parlement, un chevalier de Malte, pouvait être nommé. Encore moins était-il nécessaire qu'il remplit les devoirs de sa charge ou qu'il résidât dans le couveni. D pouvait n'y paraître jamais, et même ignorer où il était

1. Comtxie tout clero était apte à recevoir une abbaye, l'usage s'introduisit alors de donner, ne fûL-ce que par politerae, le titre d'abbé à toat ecclésiastique qui n'était pas évèque. Il s'est maintenu jusqu'à nos jours.

situé. Le fils dé rintendant la Galaizière, âgé de sept ans, fut abbé de Saint-Mlhiel. Yoilà ce qu'on appelait être pourvu d'une abbaye : c'était une façon d'assurer à un jeune homme quarante ou cinquante mille livres de rentes. Rien n*empêchait que la même personne réunit huit ou dix abbayes : cela augmentait ses revenus sans augmenter sa peine. Le Heu où Ton rencontrait habituellemënt ces singuliers abbés, c'était le lever du roi, Tantichambre des ministres , le boudoir des femmes influentes. Vabbé de cowr, élégant,, spirituel, galant, avec sa cadotte et son petit collet, est un type caractéristique du XVIII* siècle et qui ne pouvait pas lui survivre.

L'abbé commendataire était le parasite du couvent, dont il était censé être le chef. Des revenus du monastère, on faisait deux parts : l'une pour la mense abbatiale, on table de l'abbé, l'autre pour la mense œnventueUe^ ou table des moines. Les religieux vivaient de ce que leur laissait Vabbé. Ils avaient pour chef réel un prieiar.

Les couvents qui n'étaient que des succursales d'autres couvents, et n'avaient pas la dignité d'abbaye, avaient également à leur tête un prieur.

Despotisme des supérieurs. — • Dans les couvents qui avaient conservé la règle, l'abbé élu, lui aussi, était le plus souvent un noble. S*il résidait dans le couvent, il y vivait à part, de sa mense abbatiale. U était parfois un maître incommode, tyrannique, méprisant ses prétendus frères, qui n'étaient guère que des plébéiens, enclin à exercer sur eux un cruel despotisme, ayant à sa disposition contre les récalcitrants le fouet et Fiw-poce, c'est-à-dire le cachot. En 17€3, } abbaye de Glairvaux fut condamnée par le parlement de Paris à 40 000 écus d'amende pour avoir laissé périr des religieux dans un de ses cachots souterrains. Au xviii* siècle, il fut admis que l'abbé ne pouvait infliger des emprisonnements arbitraires et que le moine condamné à cette peine avait le droit d'appel au général de l'ordre et même au saint- siège.

. Dans chaque couvent, il y avait donc des privilégiés et des sacrifiés : l'inégalité sociale s'y reflétait et l'esprit despotique de l'ancien régime s'y retrouvait.

Vocations reli^^ienses foreées. — Beaucoup de reli-

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gieux et de religieuses n'étaient pas entrés au couvent de leur plein gré. Les familles nobles, dans leur désir de laisser Umt leur bien à Tainé des fils, se débarrassaient des filles et des cadets comme eUes pouTaient. Même après redit de 1768, elles contiBuatent à les envoyer au couvent quand ils n'étaient que des enfants, comptaiit bien qu'ils n*en sortiraient plus. Le jeune homme ou la jeune fille, une fois leurs vœux prononcés, étaient frappés par la loi de mort civile : ils n'existaient plus pour leurs familles et ne pouvaient jamais réclamer aucune part de leurs biens. La loi rendait obligatoires les vœux prononcés. Le moine oa la religieuse fîagitifs étaient ramenés dans la sainte maison par la maréchaussée.

Ainsi donc, à part les monastères où se pratiquaient les vertus antiques, où se cultivaient les sciences histortqùes, les couvents servaient à doter des filles nobles, à enrichir des abbés commendataires; ilis étaient une retraite honorable pour quelc^es-uns, une prisoo po«r les prêtres coupables ^t les protestants à convertir, une geôle qui garantissait les familles contre les revendications de leurs enfants sacrifiés. C'était pour un tel résultat que les couvents détenaient un sixième du territoire français, qu'ils levaient des dîmes énormes, qu'ils accaparaient les ressources destinées primitivement à l'entretien des écoles et des églises, qu'ils exerçaient sur «ne infinité de villages la justice et les droits seigneuriaux, et que certains d'entre eux retenaient des sujets du roi à l'état de serfs mainmor* tables !

m. Le clergé séculier.

]>s éTèehés. — Au temps de Louis XIV, on se préoccupait encore, dans la distribution des évêchés, du mérite autant que de la noblesse : on choisissait les évéques dans l'aristocratie, comme Fénelon, mais aussi dans la bourgeoisie, comme Bossuet, fils d'un magistrat, Fléchier, fils d'iin notaire, Massillon, fils d'un épicier. Au xviii« siècle, on fait des choix moins recommandables : Dubois est archevêque de Gambrai, Puis Paristocratie de cour se jette

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sur les évêchés comme sur toutes les places lucratives. Li feuille des bénéfices est entre les mains d'un ministre, et c'est souvent une favorite du roi, Mme de Pompadour, parexemple, qui dicte les choix. En 1789, sur 18 archevêques et 121 évéques, on ne compte que trois noms roturiers.

Un évéché était, en effet, une charge enviable. Celui de Séez, au xvni* siècle, rapportait 34 000 livres de rentes, celui de Sisteron, 36 000 : ils étaient classés parmi les médiocres. L'archevêque d'Albi en touchait 100000, celui de Narbonne 120 000, celui de Rouen 130 000, sommes qui représenteraient aujourd'hui une valeur quadruple. Gomme il n'était pas interdit de cumuler avec la prélature d'autres bénéfices, abbayes, prieurés, etc., le cardinal do Rohan ajoutait, aux 60000 livres qu'il avait comme évêque de Strasbourg, 340 000 livres provenant d'autres sources. Brienne, qui touchait 126 000 livres comme archevêque de Toulouse, en percevait 572 000 à d'autres titres.

Il n'est donc pas étonnant que la noblesse de cour, si dépensière et si besogneuse, sollicitât du roi les moindres évêchés. Ceux qu'on abandonnait à des roturiers de mérite étaient, en général, pauvrement dotés, comme celui de Gap, qui rapportait 8 000 livres. On les appelait évéchùi crottés ou évêchés de laquais.

Les antres bénéfices. — Les places de chanoines dans les chapitres ^, grassement rétribuées, 'n'imposaient au titulaire d'autre obligation que de se rendre trois fois par jour de sa maison à l'église cathédrale pour y chanter ou y entendre matines, messe et vêpres. Les canonicats, les évêchés, abbayes et prieurés comptaient parmi les bénéfices majeurs. Les bénéfices mineurs, c'étaient les places de chapelain dans les chapelles ou oratoires, les cures et les vicariats 2. Tout cela formait environ 50000 places à distribuer entre les personnes faisant profession de cléricature. Le mot même de bénéfices indique qu'on y voyait surtout un avantage fait à un clerc.

1. Certains chapitres admettaient des chanoines séculierst qui n'étaient pas tenus à suivre la règle, ni à résider. Ainsi le roi de France était ohniioine régulier des chapitres de Sainl-Denis, d'Âuch, etc. (à Auch, c'était en sa qiinlité de comte d* Armagnac).

X, En iT80, il y avait en France environ 35 000 paroisses.

Mode de nomination des curés. — Le roi seul nommait aux évêchés et à la plupart des abbayes ou prieurés. Les chapitres se recrutaient assez ordinairement par Téleotion. Les cures étaient soumises à un régime particulier reste d'une organisation plus ancienne.

En règle générale, et sauf dans certains cas où le pape, révêque ou le roi pouvait prétendre à la nomination, les curés étaient nommés par les patrons. Les patrons étaient les héritiers de ceux qui avaient fait autrefois la fondation destinée à entretenir une église, c'e§t-à-dire donné le terrain, élevé les constructions, constitué les revenus. Le patron était ordinairement le seigneur de la paroisse, et, au XVI il® siècle, le seigneur n'était pas toujours un noble. Ce pouvait être aussi, ou Tévêque, ou le chapitre d'une cathédrale, ou un couvent, si c'étaient eux qui avaient fait la fondation. Il y avait aussi des villes et des communautés de paysans qui exerçaient le droit de patronage. Les jurisconsultes du xvm^ siècle y voient une suite du droit de propriété. Même un patron hérétique, du moins aux époques où les protestants jouirent de quelque tolérance, pouvait exercer son droit. Le patron présentait son candidat à révêque, et celui-ci était obligé de Vinstituery à moins qu'il ne prouvât qu^il était absolument incapable ou indigne. Cette inst?tution s'appelait donc collation nécessaire ^ Ainsi, tandis qu'aujourd'hui les curés de canton sont toujours nommés par le gouvernement et les desservants toujours nommés par l'évêque, cela était précisément l'exception sous l'ancien régime.

Le plus souvent, le patron laïque réservait sa cure pour quelque fils ou quelque neveu. Souvent aussi, un évêque, un chapitre, un couvent d'hommes ou de femmes, s'il avait le droit de patronage, gardait le titre et les revenus de la cure. Tel monastère d'hommes les gardait parce qu'il avait autrefois fourni un religieux pour desservir la paroisse,, et quoique ce religieux eût été depuis longtemps remplacé par un prêtre séculier. A l'origine, ces moines ne nommaient le curé qu'à titre de vicaire, révocable à

1. Sauf dans certains pays, comme la Brelaj^ne, la Lorraine, le Roussillon, où l'évoque gardait le droit d'examiner sérieusement les candidats, et mémo d'instituer entre eux un concourt»

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volonté; mais, les conciles ayant exigé que le prêtre, une fois nommé, ne pût être révoqué, celui-ci prit alors le titré de vicaire perpétuel; le couvent n'en conservait pas moins le titre de curéf et, bien entendu, il n*en faisait pas les fonctions. Beaucoup de clercs, qui étaient curés titulaires^ ne les faisaient pas davantage. Les uns et les autres se faisaient remplacer par un vicaire perpétuel : ce suppléant portait aussi, par une sorte de tolérance, le titre de curé.

Il fallait donc distinguer entre les curés primitifs ^ qui pouvaient être un évêque, un chapitre, un couvent, et qui étaient propriétaires de la cure; les curés titulaires, qui y étaient nommés, mais qui ordinairement n'en faisaient pas davantage les fonctions; et enfîn les curés suppléants, qui étaient de vrais pasteurs. Ceux-ci semblent avoir été les plus nombreux.

Mode de rétribution des enrés t la dtme. — Le curé primitif ou le curé titulaire gardait pour lui le plus gros du revenu : il en laissait une faible part, qu*on appelait la portion congrue, au curé suppléant. Ainsi, dans le village de Sainte-Croix de Bernay en Normandie, l'abbé, qui était curé titulaire, touchait 57 000 livres de dîme : il prétendait en donner dix au curé. On appelait gros décimateurs ceux qui percevaient les grosses dîmes ^ ; on appelait petits déçu mateurs ceux qui ne percevaient que les menues dîmes.

1. Il y avait bien des espèces de dîmes. On distinguait, par exemple : f* les dîmes ècclésiastiqueê^ dont jouissaient râeilement des ecclésiastiques, et les dîmes inféodéett que des laïques tenaient en flef; S* les dîmes mneiennes, qui se percevaieut sur les anciennes cultures, et les novaleg^ qui se percevaient sur les cultures nouvelles, comme la pomme de terre ou kl garance; 3* les grottes dîmes, qui frappaient les principaux objets des cultures rustiques, comme le blé et le vin, et les menues dîmes, •}in frappaient les objete secondaires; 4* les dîmes de droite qui existaient ]>artout, comme sur le blé et le vin, et les dîmes éTusage^ qui ne se perce- Taieot que dans certaines localités, comme la disse sur les poulets ; 5*> les ^mes ordinairet et les dîmes mtoliiet ; me dîme insolite, mais légitime, c'était celle que réclamait, en 1747, le curé d'Issy, sur les sangliers élevés dans les maisons.

Les biens personnels des eoelésisHtiques étaient eos^mèaMs assujettis à la dime : les biens d'Église «n étaient seuls exempts.

La dime n'était pas toujours, quoique le nom semble l'indiquer, la dixième partie des fruits ; mais, suivant les cas, quelquefois le douzième, le quinzième ou même le cinquantième.

Elle devait se payer en nature : le déoimateur était tenu de venir la prendre sur-le-champ, et le décimé ne pouvait rentrer sa técolte qu'après

Ordinairement le salaire du curé suppléant se composait d'une portion de dîme on de la dlme à percevoir sur tel laboureur, du revenu d'une petite terre située près de réglise, d'une somme d'argent. Il jouissait, en outre, du casuelj c'est-à-dire des quelques sols qu^il pouvait percevoir sur ses paroissiens à l'occasion des baptêmes, mariages ou enterrements.

La dlme, quand le curé avait à la percevoir en nature, le mettait constamment aux prises avec ses paroissiens pour une poule ou un sac de blé. Parfois il usait du droit dé glaner les épis avant qu'il fût permis aux pauvres glaneurs d'entrer dans le champ. Il lui fallait vivre aux dépens de misérables paysans auxquels il eût été nécessaire de faire l'aumône. Beaucoup de ces prêtres étaient si dénués qu'ils en étaient réduits à cultiver eux-mêmes leur lopin de terre. Celui de Plessis-Hébert est forcé, par la misère, de quêter des repas chez les curés voisins. Un curé de Touraine disait en 1788 : « Mon presbytère ressemblerait à un souterrain hideux s'il n'était ouvert à tous les vents ».

La situation de ces pauvres prêtres inspirait de la compassion à Voltaire. « Je plains, disait-il, le sort d'un curé de campagne obligé de disputer une gerbe de blé à son malheureux paroissien, de plaider contre lui, d'exiger la dlme des pois et des lentilles , de consumer sa misérable vie en querelles continuelles... Je plains encore davantage le curé à portion congrue à qui des moines, nommés gros décimateurs, osent donner un salaire de quarante ducats pour aller faire, pendant to-ute Tannée, à deux ou trois

aToir mis le déeimateur en demeure de se payer et après eertains délaie d*asage : par exemple, après avoir poussé trois cris, et une heure après le dernier cri.

Quand le curé penoevaii la dlme du charwige^ c'est-à-dire des animaux domestiques, il était tenu de fournir aux paysans le taureau, le bélier, le porc, qui faisaient office d'étalons. En Lorraine, nous royons les curés demander à être déchargés de la « foumitiire et de l'entretien des hétes màlee, avec o£Eîre de leur part de s'en rédtmer an moy«i d'une somme à fixer équitablement ».

On appelait neti/\<n ou neuvième un droit singulier qui se percevait encore dans certaines provinces, comme en Bretagne. La neuvième partie des biens meubles du décédé appartenait au euré. La neufun, d'après un arrêt du parlement de Bretagne en 1676, ne pouvait plus être perçue que car les curés qui n'avaient aucune part à la dlme proprement dite.

milles de sa maison, le jour, la nuit, au soleil, à la pluie, dans les neiges, au milieu des glaces, les fonctions les plus pénibles et les plus désagréables. »

Au-dessous des curés, il y avait, comme aujourd'hui, de simples vicaires ^ qui les assistaient dans leurs fonctions.

Le gouvernement s'occupait de remédier à cette exploitation du bas clergé. En 4686, il veut qu'un curé ait au moins 300 livres et un vicaire 150; en 1768, il exige qu'un curé ait au moins 500 livres, un vicaire 200; en 1785, le curé doit recevoir 700 livres, le vicaire 350. Le gros décimateur, si les autres ressources ne suflisent pas, est tenu, à l'avenir, de parfaire cette somme.

Ainsi la dlme, si pesante aux campagnes, ne servait même pas à faire vivre leurs pasteurs. Elle ne servait pas davantage à entretenir complètement Tédifîce consacré au culte : le décimateur n'était tenu qu'à l'entretien du presbytère et du chœur de 1 église, et souvent il s'en dispensait. Quant au reste de l'église, l'entretien en tombait à la charge du village. Les réparations du clocher, suivant qu'il était placé sur le chœur ou sur la nef, incombaient soit au décimateur, soit aux paysans. Que de causes de procès !

indépcndanco relative des cnrés. — Aujourd'hui les seuls curés qui ne puissent être déplacés ou révoqués par leur évêque sont les curés proprement dits ou curés de canton ; tous les autres, appelés desservants, et qui forment les neuf dixièmes des prêtres de paroisse, sont révocables à volonté. Sous l'ancien régime, Févêque, sauf dans les cas les plus rares, et avec la garantie d'un véritable jugement, n'avait pas sur ses prêtres le droit de révocation. Ceux-ci étaient donc bien plus indépendants, à l'égard de l'autorité épiscopale, qu'ils ne le sont aujourd'hui.

Au xviiie siècle, les curés prennent une importance très grande; jusqu'alors, l'histoire ne nous laisse voir que des évoques et des abbés de monastères. Les curés, qui sont le tiers-état de l'Église, se sont élevés avec le tiers-état j ils sont au-dessus du vulgaire et portent le titre de messires;

1. lia étaienl alors nommés par les curés, tandis qu'ils le sont aujonr» d'hui par Tôvèque.

beaucoup sont des hommes instruits, animés d'idées libérales, ennemis des abus dont ils sont les premiers à soûlfrir, préparés à suivre le mouvement populaire qui va commencer. Le xviii« siècle est, dans l'Église, le siècle des curés.

Mœurs et esprit da elerg^é séeulier. — Entre le haut clergé, recruté dans la noblesse et richement doté, et lo bas clergé, recruté dans le peuple et vivant pauvrement, il y avait un contraste frappant. L'orgueil des évéques nobles ne faisait rien pour Patténuer Mis se conduisaient à regard des curés comme les officiers nobles à l'égard des sous-ol'Hciers roturiers. Une relation de 1788 nous montre Topulent évéque faisant faire par ses gardes un procès au malheureux' desservant qui a coupé une canne dans ses bois. Elle nous montre le curé, s'il rencontre, la nuit, par les chemins le carrosse de monseigneur, « obligé de se jeter à tâtons le long d'un talus pour se garantir des pieds et des éclaboussures des chevaux, comme aussi des roues et peut-être du fouet d'un cocher insolent; puis, tout crotté, son chétif bâton d'une main, et son chapeau, tel quel, de l'autre, de saluer humblement et rapidement, à travers la portière du char clos et doré, le hiérarque postiche (c*est-à-dire le faux pasteur] ronflant sur la laine du troupeau que le pauvre curé va paissant et dont il ne lui laisse que la crotte et le suint ». Dans certains diocèses, l'évéque avait conservé sur ses curés un ancien droit féodal, le droit de dépouille, qui lui attribuait, au moment de leur mort, leur pauvre mobilier.

Le haut clergé, non pas au xvn« siècle, mais au xviii" siècle, donnait au clergé inférieur d'autres griefs. Il compromettait l'Église par ses mœurs : Rohan, évéque de Strasbourg, vivait en grand seigneur dissipé, donnant des fêtes somptueuses et galantes, empressé auprès des dames, rivalisant avec elles de coquetterie, jusqu'à prendre des bains

1. Au XVI 11* siècle, on prêtait à un archevêque et à un curé le dialogue •aivant : « Je vois à votre mine que vous ne pouvez être qu'un ignorant... Combien y a-t-il do péchés capitaux ? demandait le prélat arrogant. ^ Huit. — Et le huitième? insislait le grand seigneur quand le curé avait énuméré les sept que nous connaissons. — Le huitième, monseigneur, c'est le mépris des évéques pour les pauvres prêtres. »

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CIYILISATIOII FRANÇAISE

de lait. Cest lui qui, dans TafTaire du Collier, manqua si gravement à la reine Marie-Antoinette. La plupart des évoques avaient un médiocre souci des études théologiques. Plus que jamais on pouvait répéter le mot de Tabbé Boileau, qui disait que, s'il écrivait en latin, c'était pour ne pas être lu des évèques. Plusieurs de ceux-ci n'avaient plus la foi. Plus on s'élevait dans la hiérarchie ecclésiastique, plus augmentait Pincrédulité. « Un simple prêtre^ disait Ghamfort, un curé doit croire un peu, sinon on le trouverait hypocrite; mais il ne doit pas non plus être trop sûr de son fait, sinon on le trouverait intolérant. Au contraire, le grand vicaire peut sourire à un propos contre la religion, Tévèque en rira tout à fait, le cardinal y joindra son mot. »

Ouvrages a coîrstTLTBR. — Hanotaux, Recueil dea instructions aux ambassadeurs de France : Borne. —

— Gérin, Louis XIV et le Saint-Siège.

— Ch. de Mouy, ^ambassade de Créquy à Rome. — Michaad, Louis XIV et Innocent XI. — R&nke, ffisL de la papauté pendant les xyi* et XVII» siècles. — Theiner, JBist. du pontificat de Clément XI V.

ThomassiD, Discipline de VBglise fl678}, remanié par Bourrasse sous forme d*an Dictionnaire de discipline ecclésiastique (1866). — Kurtz, Manuel d'histoire ecclésiastique (en allemand). — Alzog, ffist. universelle de l'Eglise, t. lll. — Funk, Histoire de l'Eglise, t. II. — Ch. Gérin, Recherches historiques sur Rassemblée du clergé de France en 1682. — Esmein, Cours d'histoire du droit français. — Tabaraud, ffist. critique de rassemblée générale, etc., en 1682.

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— Guyot, Répertoire de Jurisprudence, aax mots Abbayes, Abbés, Couvent, Incapacité, Mainmorte, Gens de mainmorte. Ordres religieux.

Monastères , Moines , Religieux , Vœux, Concordat, Curés, Concours, Dixmes, Décime, Décimateur, Portion congrue, etc. — Voir ffistoire générale, t. Vï, chap. vi, p. 876, «t t. VII, chap. XVII, p. 845.

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