DESTRUCTION DU ROYAUME BULGARE
Il commença par la Grèce proprement dite. Pendant que Samuel étaitencore dans le Péloponèse, il y envoyaun de ses plus fidèles et de ses plus habiles généraux, Nicephore Ouranos, qu'il nomma « chef de tout l'occident ». Samuel apprit qu'un nouveau général avait été envoyé contre lui; il abandonna son entreprise sur la péninsule méridionale et marcha par la Grèce du nord vers la Thessalie. De son côté Ouranos, à peine arrivé à Thessalonique, avait franchi le mont Olympe et, laissant ses bagages à Larissa^ était venu camper sur la rive gauche du Sperchius au moment même où Samuel paraissait sur la rive opposée. Des pluies torrentielles avaient fait déborder la rivière; un engagement paraissait impossible. La nuit venue, les Bulgares s'endormirent tranquilles. Nicéphore, plus vigilant, fait sonder partout le courant du fleuve et finit par trouver un gué; il le traverse sans délai, tombe sur les Bulgares endormis et les défait complètement. Samuel et son fils Romain, blessés euxmêmes, auraient été faits prisonniers s'ils ne s'étaient cachés parmi les morts pendant toute la journée du lendemain. La nuit suivante, ils trompèrent la vigilance des Grecs et, franchissant les monts Eoliens, se sauvèrent en Bulgarie. Mais leur camp tout entier, avec un butin considérable, resta aux mains du vainqueur ; tous les prisonniers furent délivrés. Cette bataille, livrée en 996, peut être considérée comme un des événements les plus marquants de notre histoire nationale. Depuis ce jour les pays situés au sud de l'Olympe et des monts Cérauniens furent pour toujours délivrés des incursions bulgares.
Au nord la guerre continua longtemps : Basile II en fut le héros principal. Il fut heureux de nouveau dans le choix de ses lieutenants : Nicéphore Xiphias et Eustathe Daphnomèle se couvrirent de gloire dans cette lutte de vingt années. Mais le succès délinitif ne fut obtenu que grâce au génie infatigable de l'empereur. Tous les pays situés depuis l'Olympe et les monts Cérauniens jusqu'au Danube et à la Save furent domptés ; la Bulgarie redevint une province de l'empire. L'hellénisme ne devait pas triompher jusqu'au bout au delà des Balkans et du Scardus ; mais ces luttes héroïques n'en exercèrent pas moins une grande influence sur ses destinées. Débarrassée pendant cent cinquante ans de tout souci de ce côté, la monarchie de Constantinople put employer à loisir tous les moyens de civilisation dont elle disposait pour gagner les Slaves établis en Thrace, en Macédoine et dans la Grèce proprement dite. Elle y réussit d'autant mieux que ces colonies perdirent alors d'un seul coup leurs protecteurs du nord et leurs alliés du midi. Les îles de Crète et de Chypre, ainsi que la Cilicie, furent reconquises sous Nicéphore Phocas ; une partie de la Syrie, sous Zimiscés et Basile II. Les Arabes se virent ainsi expulsés des mers helléniques, en même temps que les Bulgares étaient relégués dans leurs foyers primitifs.
Le travail pacifique qui devait amener l'hellénisation des envahisseurs, avait commencé simultanément avec les luttes militaires que je. viens de retracer ; mais c'est surtout sous la dynastie macédonienne qu'il porta ses fruits. La conversion des étrangers au christianisme ou
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sa restauration dans les pays conquis sur les musulmans, furent les principaux instruments employés à cet effet. On sait cependant que cette arme religieuse ne réussit pas toujours. Ni la Dalmatie, ni la Serbie, ni la Croatie, ni la Bulgarie ne purent être hellénisées, quoique ces pays aient été convertis d'abord au christianisme par l'hellénisme du moyen âge. Le christianisme ne contribua à lui concilier que les colonies des contrées méridionales. Au commencement du dixième siècle, Jean Caméniate explique pourquoi Thessalonique avait cessé d'être menacée par les Slaves des environs : il dit que « le baptême avait assimilé la nation des Scythes au peuple chrétien en les nourrissant tous deux d'un même lait. » Souvent l'action religieuse se combinait avec la restitution des noms grecs dans la géographie du pays et avec l'envoi de colons grecs dans les contrées où le sentiment national avait été altéré. Aussitôt après la conquête de la Crète, Nicéphore, ayant détruit les murs de Khandax élevés par les Arabes, bâtit non loin delà, sur une colline d'un abord difficile et pleine de sources jaillissantes, une forteresse qu'il nomma Téménos et qui devint la principale place de l'hellénisme restauré de la Crète. Comme beaucoup de mahométans étaient restés dans lUe et que le christianisme s'était profondément altéré sous la longue domination arabe, Nicéphore y attira plusieurs colons arméniens et grecs, et de plus y envoya le religieux Nicon pour y prêcher la parole de Dieu; il releva les églises en ruine, en fit construire de nouvelles, répandit la foi chrétienne parmi
les musulmans et la fit revivre parmi les indigènes. Pour rattacher cette possession plus étroitement à l'empire, on y envoya, soit alors, soit plus tard, un nombre considérable de familles illustres de Constantinople ; on leur accordait de grandes propriétés ; elles s'y établirent d'une manière définitive et jouèrent un rôle important dans l'histoire ultérieure de l'île. Nous citerons entre autres les Chortates, les Mélissènes, les Lygènes, les Vlastos, les Clados, les Scordiles, les Phocas (d'où sortirent plus tard les Calergis),les Calétaires, les Varouchas, les Argyropoulos, les Caphates, les Mousouros, les Gavalas. La Crète reprit ainsi sa physionomie grecque ; elle l'a conservée sous la domination plus moderne des Vénitiens et des Osmanlis ; elle est encore aujourd'hui un des boulevards de l'hellénisme. Nicéphore fut le Minos de la Crète au moyen âge.
La profonde impression que cet exploit produisit sur ses contemporains est attestée par les cinq chants du diacre Théodose, qui l'a célébré. On y sent combien les souvenirs et les traditions de l'ancien monde hellénique étaient encore vivaces au dixième siècle ; car il y est sans cesse question d'Homère et des héros homériques, de Philippe, d'Alexandre, de Démosthène, de Xénophon et de Plutarque.
Peu après la reprise de la Crète, le drapeau de la croix flotta à Tarse, à Adana, à Anazarbe et à Mopsueste, villes de Cilicie, ainsi qu'en Chypre. Sous Jean Zimiscés et Basile II, plusieurs districts de la Mésopotamie, de la Syrie et de la Phénicie furent également res-
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titués à l'empire. Partout on prit à peu près les mômes mesures qu'en Crète. En Cilicie principalement tous les mahométans qui embrassèrent le christianisme eurent la permission de rester dans le pays Les autres, à l'exception des prisonniers de guerre, furent renvoyés en pays musulman. Les mosquées furent détruites et les villes repeuplées de chrétiens. En général, les mahométans changeaient de croyance plus difficilement que les Slaves. Des mesures administratives, dont le texte est arrivé jusqu'à nous, témoignent des sacrifices énormes que le gouvernement s'imposait pour les convertir. Au chapitre XLIX du De Ceremoniis aulœ hyzantinœ, nous trouvons que l'on donnait à tout prisonnier arabe baptisé : iMrois pièces d'or, soit 45 francs, comme allocation personnelle ; 2^ six pièces d'or pour l'achat d'une couple de bœufs ; 3° 51 muids de blé pour son alimentation et son entretien pendant la première année ; 4** on lui faisait remise de tout impôt pendant trois ans. Le plus curieux, c'est que cette dernière disposition était applicable à toute famille chrétienne qui acceptait comme gendre un Arabe converti.
Ces règlements ne furent appliqués, paraît-il, qu'aux musulmans. Quant aux autres mesures dont il a été question plus haut, nous les voyons paraître dans les pays septentrionaux reconquis sur les Slaves. L'ancienne capitale des Bulgares, Presthlava, fut nommée Joannopolis; Dorystolos, dont le nom avait dégénéré en Drystra, reçut le nom de Théodoropolis, en souvenir du martyr Théodore pour lequel Jean Zimiscés avait une dévotion
particulière. Imitant rcxcmple de Constantin V, cet empereur transféra dans la Thrace du nord le reste des Pauliciens d'Asie , aûn d'y renforcer riiellénisme par l'accession de. cette tribu libérale, belliqueuse et industrieuse. Puis Basile II, ayant complété l'œuvre de son illustre tuteur, donna à Prespa, séjour chéri de Samuel, le nom de Basilide. De la Thrace et de la Macédoine il fit transporter ailleurs, à plusieurs reprises, beaucoup de Bulgaro-Slaves. Il assura ainsi pour cent cinquante ans la domination de l'hellénisme sur les vastes contrées qui s'étendent de Dyrrhachium à Théodoropolis; elles éprouvèrent l'action incessante de la religion, de l'administration et de l'instruction publique.
En effet, les écoles littéraires et scientifiques de l'Etat, principalement celles de Constantinople, concouraient avec l'Église et l'administration à l'accomplissement de la tâche ardue que s'était imposée l'empire. Les nobles étrangers élevés dans la capitale étaient souvent hellénisés ; je dis souvent, car il arrivait aussi qu'au lieu de renoncer à leurs préjugés nationaux, ils tournaient les armes que la science leur fournissait contre ceux dont ils la recevaient.
Au neuvième siècle, Siméon, second fils du souverain des Bulgares Bogoris, était considéré, au dire de Luitprand, comme un semi-Hellène, parce que dès son enfance il avait étudié à Constantinople l'éloquence de Démosthène et la logique d'Aristote. Etant monté sur le trône en 893, il se faisait acclamer en grec par son armée et s'entourait de lettrés. Mais il ne se servait de
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sa science grecque que pour la transmettre à ses compatriotes au moyen de la langue slave. Il commandait au prêtre Grégoire la traduction de la chronique de Malala, et à l'évêque Constantin celle des discours d'Athanase contre les ariens. Siméon exigeait que les œuvres de ce père de l'Eglise, dans lesquelles se trouvaient intercalés des passages d'Aristote et de saint Jean Chrysostome, lui fussent dédiées; il écrivit de sa main \g Livre d'or ou choix de discours de Chrysostome. Enfin, pour prouver par des actes qu'il n'entendait pas renoncer à sa nationalité, il entreprit une lutte acharnée contre la monarchie de Constantinople.
D^un autre côté cependant plusieurs Slaves cédèrent à l'action du milieu dans lequel ils vivaient, et finirent par oublier leur origine. Nikitas, beau-père de Christophe, fils de l'empereur Romain Lécapène, quoique d'origine slave, se vantait de sa noblesse hellénique. Aussi le grammairien Euphémius, indigné de ces prétentions, n'hésita pas à lui rappeler ses véritables ancêtres, ajoutant que son visage montrait encore leurs traits. Quand Nicéphore Phocas eut reconquis la Crète surles mahométans, il emmena prisonnier à Constantinople le dernier émir Abdul-Aziz. Cet émir reçut de riches présents et une propriété considérable près de la capitale ; il y passa le reste de ses jours sans renier sa foi. Ses descendants reçurent pourtant le baptême, furent instruits dans les écoles helléniques et prirent le nom d'Anémades, que l'on rencontre souvent dans l'histoire de ces temps. Le propre fils de cet Arabe, devenu aide de
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camp de rempereiir Zimiscés, se distingua dans la guerre contre les Russes ; un jour, s'élançant contre Icmor qui partageait avec Swiatoslaw le commandement suprême des ennemis, il lui coupa d'un seul coup la tête et le bras droit.
Je ne parlerai pas ici des nombreux habitants de l'orient, et surtout des Cappadociens, des Paphlagoniens, des Arméniens, des Phrygiens qui accouraient à Constantinople. Ceux-là, étaient depuis longtemps hellénisés. Parmi les indigènes de l'Asie Mineure je ne citerai que les Isauriens, qui, n'ayant jamais participé jusqu'alors aux avantages de la civilisation, commencèrent, au troisième siècle, à en sentir l'influence. Ce changemept est prouvé par l'exemple de plusieurs d'entre eux. Tel fut Zenon ; appelé d'abord Tarasiscodisée, il prit ensuite son nom grec, épousa Ariadne, fille de Léon I", régna après lui et rendit les plus grands services à l'empire d'Orient. On comprend que, s'il en fut ainsi des Isauriens, les autres habitants de l'Asie Mineure, qui avaient pris depuis des siècles une physionomie grecque, ne firent que marcher de plus en plus dans cette voie. Les Comnènes étaient originaires de Paphlagonie ; là du moins se trouvait Castamôn, leur grand patrimoine. Anne, fille d'Alexis, se vantait d'écrire le grec avec une extrême pureté, de bien connaître la rhétorique d'Aristote et les dialogues de Platon et d'avoir fortifié son esprit par la tétractys [Quadrimum) de la science. Non-seulement les Comnènes devinrent des Hellènes parfaits, mais ils se faisaient un point d'honneur de régler leur conduite