BUDGET DES RECETTES
mars 1204 entre les conquérants de l'empire d'Orient, le quart de cet État devait être donné au futur empereur, les trois autres quarts partagés entre les Vénitiens et les alliés. Pour être juste, ce partage ne devait pars se faire d'après l'étendue des provinces, mais d'après les revenus que leurs maîtres antérieurs en tiraient. Les livres de comptabilité, dressés avec la plus grande exactitude dans le département du logothète général, ministre des finances, pouvaient donner là-dessus des renseignements précis. Les vainqueurs en profitèrent. En disant donc que Baudouin avait un revenu journalier de 30,000 sous d'or, ils entendaient simplement que le quart qui devait lui échoir en partage donnait ce revenu. Il s'ensuit que l'ensemble des revenus de l'empire renversé parles Latins s'élevait à 650 millions de francs. Assurément les Latins, qui n'ont jamais pris possession de tout l'empire et qui n'avaient en outre aucune expérience dans les questions d'administration générale, ne sont jamais parvenus à réunir à Constantinople ce quart de recettes échu en partage à Baudouin. Loin de là, ils ne tardèrent pas à se trouver dans de graves embarras financiers. Mais plusieurs des vassaux de l'empereur latin ont su tirer des revenus considérables même des plus petites provinces.
Le chiffre des recettes, tel que nous venons de le fixer, paraît énorme à première vue, surtout si l'on tient compte de la différence de la valeur de l'argent: 658 millions équivaudraient de nos jours à plus de 3 milliards. C'est là un budget qui dépasserait celui de l'Angleterre, de la
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Fiance et des Étals-Unis. Il faudra cependant finir par Tadmettre si Ton examine de près les renseignements que nous possédons sur les ressources de l'empire d'Orient. Nous avons eu déjà occasion de faire remarquer que Constantinople seule versait, d'après le témoignage de Benjamin de Tudéla, 110 millions au trésor public. Il n'était donc pas impossible que le reste de l'empire donnât 540 millions. Constantinople était à coup sûr la plus grande et la plus commerçante ville de l'empire ; il y en avait cependant beaucoup d'autres qui possédaient des richesses considérables. Nous venons de nommer une trentaine de ces centres de commerce. Athènes et Thèbes étaient des villes tellement riches, que les ducs d'Athènes, dont le petit État ne comprenait que l'Attique et la Béotie, ont pu entretenir une des cours les plus élégantes de TEurope et réunir parfois de 15 à 30,000 soldats. Non moins magnifiques étaient les princes de Morée : leur cour était regardée comme une école de parfaite chevalerie. 700 à 1,000 chevaliers à éperons d'or entouraient ces princes, qui vivaient d'une manière plus splendide que plusieurs grands souverains ; ils pouvaient rassembler des armées où l'on comptait 3,000 chevaliers et 8,000 varlets avec de puissantes machines de guerre. Le petit district de Nicée, dans l'Asie Mineure, devint un des États les plus puissants de lOrient et parvint même, peu de temps après, à reconquérir Constantinople. La Crète, Chios, Chypre, Rhodes, Lesbos, Naxos, devenues principautés franques, furent renommées pour leur puissance. En Epire, en Thessalie, en Acar-
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nanie et en Étolie, Michel-Ange Comnène fonda un État qui balança pendant longtemps les forces de l'empire franc d'Orient. Comment ne pas admettre que tous ces pays, réunis sous le sceptre de l'empereur de Cpnstantinople, ont pu donner le revenu annuel dont nous avons parlé plus haut?
Mais voici d'autres faits ci l'appui de ce chiffre. Théophile et sa femme Théodora laissèrent à leur mort dans le trésor public un excédant de recettes d'environ 150 millions; on y trouva, à la mort de Basile II, 220 millions, qui vaudraient plus d'un milliard de notre monnaie. Ces renseignements, confirmés par plusieurs écrivains contemporains, ne sauraient être mis en doute. Cela établi, il serait impossible de comprendre comment ces empereurs réahsaienl de pareilles épargnes, en suffisant à tous les besoins de l'administration intérieure ei des guerres étrangères et à la construction de beaucoup de monuments splendides, si l'on n'admet un chiffre de recettes d'environ 650 millions. En outre, l'empire d'Orient avait alors à lui seul, vis-à-vis du reste de l'Europe , de l'Asie et de l'Afrique la suprématie commerciale et industrielle que se partagent aujourd'hui l'Angleterre, la France et les États-Unis. En effet, la plupart des objetsde luxe dont le monde avait besoin à cette époque, n'étaient fabriqués qu'en orient; et cet empire produisait également la plupart des matières premières. Nous venons de parler des étoffes de pourpre, de lin, de soie, de laine, de coton qui sortaient des ateliers delà Grèce proprement dite. On en confectionnait aussi
sur plusieurs autres points, et l'on fabriquait de plus des objets d'or, d'argent, de bois, de terre, de pierres précieuses, d'onyx, d'albâtre, de cristal, de verre, qui ornaient les palais et les églises ou qui servaient aux besoins ordinaires des hommes aisés : l'empire grec les expédiait en orient, au sud et surtout à l'ouest de l'empire, dans l'Europe moyenne et occidentale. Ces objets, la plupart du moins, portés sur tous les points du monde connu , faisaient affluer dans l'empire des capitaux énormes. Ainsi s'expliquent ces recettes publiques et privées qui nous paraissent fabuleuses aujourd'hui : il suffit, pour les concevoir, de tenir compte de la position exceptionnelle du monde hellénique à cette époque.
En résumé, du neuvième au onzième siècle, Thellénisme réussit à constituer, après de nombreuses luttes intérieures et extérieures, la plus brillante des monarchies de ce temps, et certes l'une des plus splendides dont rhistoire fasse mention. Pour avoir une idée de l'étendue, de la force et de l'importance de cet empire, il nous suffira de considérer ce qu'il était au lendemain de la mort de Basile le Bulgaroctone, arrivée le 15 novembre 1025. En Asie, l'hellénisme s'étendait de la Colchide à la haute Syrie et, vers l'orient, jusqu'à la grande Arménie ; en Europe , du Danube au cap Ténare, à l'Adriatique et à la Dalmatie dans les mers intérieures, de la Chersonnèse Taurique aux îles de Chypre et de Crète. On disait avec raison^ que « l'empereur de Consstantinople était le maître de touîe la mer qui s'étend en deçà des colonnes d'Hercule. »
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Une sœur de Basile, Théophanô, s'était assise sur le trône impérial d'Allemagne ; une autre, Anne, sur le trône de Russie. La noble, belle et spirituelle Théophanô fut mariée en 972 à Othon II; elle exerça .plus tard une grande influence sur les afl^aires d'occident, comme tutrice de son fils mineur Othon 111, et fit preuve d'habileté et de grandeur d'àme dans des circonstances difficiles. L'époux d'Anne, Vladimir, était fils de ce Swiatoslaw qui, encore idolâtre, avait fait alliance avec les Bulgares. Complètement battu en 971 par Jean Zimiscés près de Presshlava et de Silistrie, il fut forcé de se retirer au delà du Danube. Avant de partir, il demanda à voir le vainqueur, qui ne lui refusa pas une entrevue. L'empereur arriva sur les bords du Danube, suivi de dix mille cavaliers splendidement parés, tandis que le prince russe y vint dans un humble équipage, sur un bateau descendant la rivière ; il ramait avec'les matelots. 11 était d'une taille moyenne mais bien prise ; il avait les sourcils épais, les yeux bleus, le nez camus, une jolie barbe, une longue et épaisse moustache. Sa tète était presque chauve; mais des deux côtés pendait une boucle en signe de la noblesse de sa race. 11 portait des pendants d'oreille en or, ornés de perles au milieu desquelles brillait un rubis. Il était vêtu d^une robe blanche ne différant de celle de ses compagnons que par la propreté. Toute sa physionomie était dure et sombre. La différence qui existait entre les deux États apparut dans cette rencontre des deux souverains. L'empereur Jean était un homme beau et gracieux ; son teint
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était blanc, ses yeux pleins de courage et de douceur, sa taille petite, sa poitrine large. Doué d'une force gigantesque, il était héroïque sur le champ de bataille, adroit dans les exercices du corps, jovial dans ses manières et d'une grande bonté de cœur. Après avoir échangé quelques mots sur les faits accomplis, l'un à cheval, l'autre appuyé sur le rebord du ba tu, ils se séparèrent, l'empereur pour aller célébrer son triomphe à Constantinople, Swiatoslaw pour rentrer chez lui avec les débris de son armée. Svviatoslaw ne survécut que peu de jours à sa défaite. Attaqué dans sa retraite par une armée nombreuse de Petchénègues, il fut massacré avec les siens, et de cette formidable expédition russe peu d'hommes parvinrent à regagner leur pays. Us racontèrent ce qu'ils avaient vu et souffert; ils parlèrent de la puissance de empire chrétien. Aussi son successeur Vladimir se décida-t-il bientôt après à abjurer l'idolâtrie ; il embrassa le christianisme et obtint en mariage la sœur de Basile II. Après la mort de Vladimir et celle d'Anne, qui la suivit, un parent de ces princes, que les chroniqueurs appellent Chrysochir ou Main-d'or, entreprit en 1024 une petite incursion dans le Bosphore et l'Hellespont ; mais, arrêté près de Lemnos par la flotte des Cibyrréottes, par le général de Samos, David d'Achris , et par le général de Thessalonique, Nicéphore Cavasilas, il fut complètement défait. La flotte de l'empire d'Orient était toujours bien équipée, mieux armée que toute autre, servie et commandée avec une rare habileté. La promptitude avec laquelle les escadres de Thessalonique, de Samos et de