PRÉPONDÉRANCE DE L'EMPIRE
l'Asie Mineure accoururent près de Lemnos, prouve que les ordres de Constantinople ne tardaient pas à arriver sur tous les points de l'empire et qu'ils étaient immédiatement exécutés. L'armée de terre aussi n'était inférieure à aucune des armées renommées dans l'histoire, malgré les calomnies de Luitprand. La dernière guerre contre les Bulgares l'avait prouvé d'une manière incontestable ; pendant vingt années consécutives, cette armée ne cessa de combattre dix mois sur douze, s'emparant de forteresses, enlevant des positions difficiles, marchant de Constantinople tantôt vers Viddin ou vers Achris et Durazzo, tantôt vers Larissa et Lamia, luttant contre un peuple belliqueux et fanatique Comment aurait-elle pu accomplir ces exploits, si elle n'eût possédé toutes les vertus guerrières, la discipline, le courage, l'armement nécessaire et des généraux expérimentés?
Je viens de citer le nom de Luitprand, évêque de Crémone. On connaît le mépris insultant avec lequel il a parlé de l'empire d'Orient. Telle n'était pas l'impression que faisait cet empire sur le monde politique. Des le septième siècle, quand Héraclius finit par terrasser le puissant empire des Perses, des ambassadeurs des États de l'extrême occident et de l'extrême orient, ceux du roi de France Dagobert et ceux des rois des Indes, vinrent le féliciter sur ses victoires. Après la première défaite des Arabes devant Constantinople et la paix humiliiinte que le kalife Moavia fut forcé de conclure avec Constantin Pogonat, tous les souverains de 1 occident lui envoyèrent des présents et demandèrent sa bien-
veillance. Au commencement du siècle suivant, quand Léon III détruisit l'armée et la flotte des Arabes, qui étaient venus de nouveau assiéger Constantinople, les chants de triomphe de la capitale de l'Orient retentirent dans toute l'Europe. Le pape Grégoire II, dans l'enthousiasme de sa reconnaissance, envoya le portrait de Léon III à tous les princes des pays qui relevaient de sa juridiction. Luitprand lui-même, après avoir raillé les empereurs de Constantinople, les qualifie cependant de souverains du monde; Dandolo appelle cet État im2)eriiim îiniversale. M. Alfred Rambaud, qui a écrit un ouvrage remarquable sur l'empire byzantin au dixième siècle, a déjà constaté la grandeur de l'empire d'Orient à cette époque : les Arméniens disaient de lui qu'il volait comme un aigle et que la terreur de ses armes faisait trembler l'univers. Les souverains des Francs et des autres nations de l'occident, après avoir été longtemps simples patriciens de l'empire, prenaient maintenant le titre de rois, qui était loin d'avoir la portée de celui d'empereur. Le prince d'Ibérie était fier de la dignité de curopalate de la cour de Constantinople ; le grand-duc de Russie, de celle d'officier de la bouche. Les rois d'occident qui avaient osé se qualifier d'empereurs, étaient regardés comme rebelles. Toutes les langues avaient un mot pour désigner l'empereur légitime. Les Arabes l'appelaient Kaïsary les Slaves Tzar, les Arméniens Tacavor. Il se qualifiait lui-même de roiempereur, paai>£Ùç aÙToxpdfxwp. Ses sujets étaient le >aoç, les hommes par excellence ; les habitants du reste du monde
SIGiNIFIC\TION DU TERME, HELLÉNISER. 305
étaient désignés sous le nom plus humble de gentils. Ses Etats s'appelaient la teire habitée; les autres pays, le désert. Il y avait là à coup sûr beaucoup d'exagération. Mais cette exagération elle-même sert à proliver que les contemporains reconnaissaient une grandeur réelle dans cette œuvre de l'hellénisme du moyen
âge.
Pourrait-on d'ailleurs nier qu'il ait arrêté en Syrie rinvasion arabe ; qu'il ait converti au christianisme la Bulgarie, la Dalmatie, la Croatie, la Russie ; qu'il ait communiqué à tous ces pays les premiers germes de la civilisation? Il avait fondé une administration et un système financier admirables. Il avait consacré dans la législation civile et rurale des principes sociaux qui n'ont prévalu que longtemps plus tard dans l'Europe occidentale. Il a préparé la Réformation moderne. Il a exercé une influence salutaire sur la littérature, les arts et la législation de tout le monde connu à cette époque.
On vit alors ce que peut faire l'hellénisme réuni en un seul État, selon le vœu anciennement émis par Aristote. Comme œuvre politique, il ne fut jamais plus grand qu'alors. Les hégémonies d'Athènes et de Sparte, l'immense empire d'Alexandre ont été des créations éphémères. Aucun des royaumes issus du partage de cet empire ne saurait être comparé, pour l'étendue, la durée, la variété d'action politique et la place occupée dans l'histoire universelle, à la monarchie de Constantinople, surtout sous la dynastie macédonienne.
Mais les sujets de cet empire s'appelaient des Romains,
ils ne portaient pas le nom A'Hcllèncs. Pour bien comprendre ce phénomène, il faut nons rappeler le véritable sens des termes hellénisme et hellénisés. Ces deux mots, dérivés du mot hellène, n'ont leur équivalent dans aucune autre langue. Dans sa principale signification helléniser voulait dire : transmettre la langue grecque a des peuples étrangers et leur imprimer par le moyen de la langue le caractère national des Hellènes. L'hellénisme était le résultat de cette action. 11 est évident que les mots gallicisme, anglicisme, germanisme n'ont jamais été emplovés dans ce sens. Thucydide, en qualifiant de barbares, c'est-à-dire de non-Hellènes, les Amphilochiens, ajoute « qu'ils ont été hellénisés en apprenant la langue grecque des Ambraciotcs. » Les Septante, parlant de l'introduction de l'esprit, des manières et du régime grecs en Palestine sous les Séleucides, ajoutent : « En un mot ils ont hellénisé le pays. » De même Libanius dit que « la contrée barbare a été hellénisée. » On appelait ceux qui se servaient du grec hellénistes ou hellénisants ; souycnt même on les nommait simplement Hellènes. Cette qualification venait de l'usage que les Grecs avaient eu de tout temps d'émigrer en masse à l'étranger, de s'y établir et de transmettre leur esprit aux indigènes. Il en fut ainsi d'abord lors des premières colonies, plus tard sous Alexandre, et plus tard encore au temps de la fondation de Constantinople. Les Hellènes qui afOuèrent dans celte ville de tous côtés finirent par fonder un puissant empire, qui, avec l'ancienne métropole, comprenait plusieurs autres
pays de l'orient : sur toute sa surface s'étendirent ou se ranimèrent la langue et la civilisation grecques.
Cette tendance à l'émigration fut souvent funeste aux intérêts locaux de la métropole ; car elle empêcha l'hellénisme de dominer dans les contrées contiguës du nord et de fonder un Etat compact. Mais c^est grâce à elle que cette nation, après avoir rempli sa première mission historique, a pu en remplir d'autres dans les temps postérieurs, et que, seule de toutes les nations de rantiquité, elle a pu se rajeunir incessamment et vivre jusqu'à nos jours. Si ce peuple était resté en deçà de l'Egée, de la Propontide et de l'Euxin, s'il n'avait pas marché à la conquête de l'Asie, se serait-il approprié la nouvelle foi du genre humain ? Sans doute, sa première patrie fut alors cruellement éprouvée et humiliée ; la mère se dévouait pour que ses fils allassent se couvrir de gloire en pays lointains. Mais son sacrifice ne fut pas éternel. Ses enfants reconnaissants ont beaucoup fait pour la consoler, la soutenir et la sauver. Plusieurs écrivains modernes, séduits par la grâce incomparable de la première existence historique de la Grèce, ne se sont point souciés de ses destinées ultérieures. Quelques-uns ont versé l'outrage et le sarcasme sur les générations qui se sont transportées en Asie et à Constantinople, et ont prétendu que les anciens Hellènes n'auraient pas daigné les reconnaître comme leurs légitimes successeurs. Pour nous, nous osons affirmer qu'Aristophane n'aurait pas renié Lucien , ni Socrate Épictète , ni Démoslhène l'apôtre Paul ou Chrysostome, ni Solon la grande Ré-
formation du neuvième siècle, et qu'enfin Âgésilas aurait reconnu des émules dignes de lui dans Héraclius et
Basile II.
Les Grecs de l'Asie Mineure et de Constantinople ne constituèrent pas, il s'en faut de beaucoup, un peuple en tout semblable aux anciens Hellènes. Quand même ils en descendraient directement, le temps et les circonstances sous l'empire desquelles ils agissaient devaient modifier leur caractère national. La plupart étaient d'origine étrangère ; ils s'étaient hellénisés, comme les Amphilochiens de Thucydide, et avaient pris de la langue et de l'esprit grecs tout ce qui convenait au miUeu dans lequel ils vivaient. Voilà ce que devint l'hellénisme après la première période historique de la nation grecque. Pour survivre, pour s'éterniser, il a dû subir plusieurs transformations ; mais il n'a jamais cessé de se rattacher à l'ancien hellénisme par les liens variés et indissolubles que créait la langue. Pour sauver les réalités, il sacrifiait souvent les noms. En Asie, sous les successeurs d'Alexandre, il devint tout à fait anonyme; il changea de nom à Constantinople. Il sentait bien que, avec la langue, il finirait par faire prédominer aussi la nationalité.