VÉRITABLE BUT DES CROISADES
comique. La première croisade eut lieu en 1096, et cependant la demande de l'empereur qui l'aurait provoquée aurait été écrite en 1100, à l'époque où les Francs s'étaient déjà emparés de Jérusalem I Mais voici venir un autre éditeur, Guibert de Nogent, qui, dans son Historia hierosolimitana, donne un troisième texte de cette même lettre, rédigée dans le même sens, mais en d'autres termes. Elle contient surtout le passage où l'empereur parle de l'incomparable beauté des femmes grecques, passage qu'on ne rencontre pas dans les deux autres versions. On ne s'étonnera donc pas que des savants allemands distingués, Heeren et Schlosser, aient traité ces textes de faux ; et il est à regretter que Michaud, l'historien français des croisades, ait entrepris de réfuter leurs arguments ; il a usé pour cela d'une dialectique qui n'est ni forte ni loyale : « Quelques critiques, dit-il, n'ont pas cru qu'Alexis ait parlé dans ses lettres des belles femmes de la Grèce. La chose peut cependant paraître très-vraisemblable, quand on se rappelle que les Turcs qui attaquaient l'empire de Byzance recherchaient les femmes grecques avec ardeur.» D'après ce raisonnement, puisque les Turcs recherchaient les femmes grecques, Alexis était capable de se déshonorer au point de les offrir aux Latins J
Il suffît du reste d'examiner avec un peu d'attention les événements qui ont préparé cette grande crise du moyen âge, pour comprendre que jamais Alexis ne s'est trouvé dans le cas d'envoyer les lettres et les ambassades qui lui sont attribuées. Dès l'année 1074, Grégoire VII
adressa au monde chrétien deux encycliques pour préparer les esprits à une expédition en orient ; puis il écrivit à l'empereur d'Allemagne Henri IV que plus de 50,000 hommes étaient réunis en Italie et au delà des Alpes, et qu'ils étaient prêts à marcher sur Jérusalem s'il se mettait, lui, le pape, à la tête de cette entreprise. Il dévoilait ici clairement son but. « Je suis surtout poussé, dit-il, par la pensée que l'Église de Constantinople, qui est en désaccord avec nous sur le dogme de la procession du Saint-Esprit, désire l'union avec le trône apostolique. Les Arméniens aussi et tous les autres chrétiens de l'orient sont impatients d'apprendre quelle est la foi pure de l'apôtre Pierre parmi les croyances diverses qui ont cours chez eux. » Il écrivait dans le même sens en 1075 à un haut dignitaire de l'Église romaine. Le grand mouvement des croisades aurait donc commencé à cette époque, et dès lors le pape, à la tête de plusieurs centaines de mille hommes, serait venu enseigner aux orientaux la vérité sur la procession du Saint-Esprit, si une lutte acharnée n'avait soudain éclaté entre l'évêque de Rome et l'empereur d'Occident. Grégoire VII fut, assurément, un homme de génie : au moment où il se préparait à marcher sur l'orient, il s'occupait en même temps de purifier son Église des abus qui s'y étaient introduits aux siècles précédents et de soumettre à son empire tout pouvoir temporel. Ses mesures avaient été prises avec une habileté admirable et une énergie étonnante. Parmi les souverains de l'Europe, les plus faibles se soumirent