EXPÉDITION DE ROBERT GUISGARD
tion. Mais, le rusé Normand le savait bien, cette scène ne pouvait réussir qu'à la condition d'être appuyée par de bonnes lances ; aussi travailla-t-il pendant deux ans à rassembler des forces considérables de terre et de mer. Sa politique ne chôma pas sur ces entrefaites ; avant de marcher au secours de son beau-père, il voulait donner la sanction de l'Église à son expédition et la demanda au pontife de Rome. Quoique distrait par sa lutte contre Henri IV, Grégoire VII se prêta aux vœux de Robert : cette expédition pouvait, à ses yeux, remplacer la grande entreprise qu'il avait lui-même méditée dans les premières années de son pontificat, et que ses guerres avec l'empereur d'Allemagne l'avaient forcé d'abandonner. En 1078, il fit déposer par un concile Michel Botaniate pour avoir usurpé le pouvoir en expulsant le souverain légitime Michel VII ; en 1080, il adressa aux évoques et aux fidèles de l'Église une encyclique. Il ne pouvait ignorer l'histoire de l'imposteur Rector : il n'hésita pas toutefois à écrire que le très-glorieux empereur de Constantinople Michel VII, déposé par la violence, s'était rallié à l'Église en implorant le secours de Saint-Pierre et du duc Robert. Le pape engageait tous les chrétiens à lui venir en aide. En vertu de ses pouvoirs apostoliques, il ordonnait aux guerriers de prendre la défense de Michel et aux évoques de les exhorter à la lutte.
Grâce au concours du pape et surtout à sa propre activité, Robert avait fini tous ses préparatifs militaires au commencement de 4081. Mais, comme l'hiver l'empêchait d'entrer immédiatement en campagne, il chercha à
s'étayer d'un nouveau stratagème. Ayant eu connaissance de la querelle qui venait de surgir entre Botaniate et les Comnènes, il espérait attirer Alexis dans ses pièges, attiser la discorde à Constantinople et remporter plus facilement sur son ennemi divisé. Avant l'ouverture des hostilités, il envoya donc à Constantinople un des grands de la cour nommé Raoul, pour exiger de Botaniate une satisfaction de l'insulte faite à sa fille Hélène. En réalité Raoul devait offrir des présents" à Alexis et se concerter avec lui. Cette tentative échoua : l'envoyé de Robert fut congédié par Alexis aussi bien que par Botaniate.
De retour auprès de Guiscard, Raoul, plus loyal que son maître, déclara comment il avait appris à Constantinople que le moine auquel on rendait des honneurs impériaux était un imposteur, comment de ses propres yeux il avait Vu dans la capitale l'empereur Michel revêtu de la bure et confiné dans un couvent. Il ajouta qu'après son départ de Constantinople, il avait appris en route la déposition de Botaniate et l'avènement d'Alexis ; celui-ci s'était associé le fils de Michel VII Constantin, le futur beau-fils de Robert ; il n'y avait donc plus de prétexte pour faire la guerre. Mais Robert n'avait pas besoin d'apprendre la vérité ni de recevoir des leçons de qui que ce fut : il chassa Raoul de sa présence. Le printemps venu, il envoya son fils Bohémond s'emparer de Corfou, puis s'embarqua lui-même à Brindisi pour cette île.
Je ne me propose de raconter ici ni cette première lutté de l'Europe occidentale contre l'empire
d'Orient, ni les attaques successives qu*il a subies aux temps des Croisades. Je me bornerai à un simple résumé de ces événements connus. Le fondateur de la dynastie des Comnènes monta sur le trône au milieu des difficultés que l'on vient de voir ; il était peu préparé à repousser une attaque si inattendue ; cependant il combattit bravement. Il perdit, en 1082, Durazzo et Castoria ; mais, en 1083, il défit devant Larissa en Thessalie les Normands commandés par Bohémond et les poursuivit répée dans les reins jusqu'à Castoria. Peu après il reprit cette ville , Durazzo , toutes les places du littoral et toutes les îles occidentales qui avaient été conquises par les Normands. Cela se passait dix ans à peine avant l'époque où des historiens occidentaux affirment qu'Alexis écrivit les prétendues lettres où il exprimait le vœu de voir ses Etats tomber entre les mains des Latins. Dans ce laps de temps, Alexis avait plutôt fortifié qu'affaibli sa position. Après avoir repoussé les Normands, il reprit Sinope, Nicomédie et quelques autres places de l'Asie Mineure; il détruisit entièrement les Petchénègues, vainquit les Comanes et réprima plusieurs émeutes à l'intérieur. Plus puissant en 1095 qu'en 1085, il n'était menacé par aucun danger sérieux ; pourquoi aurait-il introduit au sein de ses États ces mêmes envahisseurs qu'il avait expulsés en personne avec tant de peines et de dangers, des pays helléniques? S'il les appelait maintenant, pourquoi venait-il de leur faire la guerre? et après avoir défendu contre eux son empire, pourquoi les invitait-il à s'en emparer?
Parmi les princes croisés et les guerriers sous leurs ordres, un grand nombre étaient à coup sûr des hommes loyaux, qui marchaient sincèrement à la délivrance du Saint-Sépulcre. Mais des faits et des documents prouvent (ju^ils ne furent point appelés en orient par Alexis, que plusieurs cherchèrent à s'approprier les possessions de l'empire, que c'était là en définitive le but principal des auteurs de l'entreprise. Est-il besoin de rappeler les ravages, les sacrilèges, les actes de brigandage, les massacres qu'ils y commirent? Ils venaient sauver les chrétiens des Turcs, et d'avance ils se livraient sur leurs cx)religionnaires à des actes mille fois plus odieux que les ennemis de la religion chrétienne. Mais d'autres faits révèlent d'une manière encore plus évidente les vraies intentions des croisés et viennent réfuter de nouveau ce que l'on a écrit sur les prétendues demandes d'Alexis. L'entreprise une fois décidée, le pape Urbain II, qui occupait le trône pontifical depuis 1088, écrit à Alexis une lettre dont nous trouvons le texte dans les Annales ecclesiastici de Baronius. Urbain prie l'empereur de venir, dans la mesure de ses forces, au secours de cette cause. Après les bandes indisciplinées de Pierre l'Ermite, détruites à la suite de tant d'excès avant de parvenir en; Palestine, on vit entrer en lice les chefs sérieux des, croisés. A peine informé de l'arrivée de Godefroy de Bouillon sur les frontières de la Bulgarie, Alexis lui écrivit pour le prier de ne permettre aucun pillage aux troupes placées sous ses ordres. A cette condition il lui assurait toutes les facilités pour le ravitaillement de
l'armée. Le duc répondit qu'il se conformerait au désir de l'empereur. Il défendit sévèrement à ses troupes tout acte de violence et leur ordonna de payer régulièrement tous les objets qu'elles demanderaient, à l'exception du fourrage qui devait être fourni gratuitement. Guillaume de Tyr nous donne aussi le texte authentique d'une lettre d'Alexis à Bohémond, fils de Robert Guiscard, dans laquelle il est dit que l'empereur avait donné des ordres pour la fourniture à des prix raisonnables de toutes les choses dont son armée pourrait avoir besoin. En outre, Alexis croyait prudent de régler d'une manière formelle ses relations avec les croisés ; il leur promit son aide à condition qu'ils lui rendraient tous les pays qui seraient repris en Asie sur les Turcs. Un traité revêtu de toutes les formes usitées en ces temps fut conclu à cet effet.
Tous ces documents ne permettent pas de croire qu'Alexis ait jamais sollicité le secours de l'Europe. Dans la lettre d'Urbain II il n'y a pas un mot sur cette prétendue demande. D'ailleurs Alexis aurait-il pu réclamer le payement des vivres à des souverains qu'il aurait appelés à son secours? S'ils étaient venus en orient à sa prière, ils auraient eu incontestablement lé droit d'être nourris à ses dépens, et ils n'auraient pas accepté sans protestation la charge des frais de l'expédition.
Mais ce qu'il y a de plus important, ce sont les traités conclus entre Alexis et les chefs des croisés. Comment admettre que l'empereur ait imploré les secours des princes d'occident avec des cris de désespoir et qu'en
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même temps il leur ait fait promettre de lui rendre tous les pays qu'ils auraient repris sur les ennemis, les privant ainsi à Tavance de tout avantage ? Si le suppliant avait rinsolence de faire de pareilles propositions , les alliés accourus à sa sollicitation pouvaient le confondre en lui montrant ses lettres. Loin d'en tirer parti, ils signèrent le traité demandé ; nouvelle preuve que les lettres n'ont jamais été écrites. Elles ont été inventées plus tard pour autoriser les croisés à dire que, venus en orient à la prière d'Alexis, ils avaient été forcés par les circonstances de s'emparer de Constantinople. Lés encycliques de Grégoire VII et l'expédition de Robert Guiscard auraient suffi pour révéler l'intention première de ces expéditions, mille autres faits la rendent incontestable. L'un des plus illustres compagnons de Godefroy était, comme on vient de le voir, ce Bohémond, fils de Robert Guiscard. Son retour avec le drapeau des croisades dans les pays dont, quelques années auparavant, il avait entrepris ouvertement la conquête, était d'un mauvais augure pour l'hellénisme. Avant de quitter les côtes de l'Apulie, il avait adressé à Godefroy une lettre, que les chroniqueurs occidentaux nous ont conservée : elle ne nous permet aucune illusion sur les sentiments qu'il nourrissait en s'embarquant pour Constantinople. <« Tu n'ignores pas, écrivait-il à Godefroy, toi le meilleur des hommes, que tu as à faire à un être pervers, ou plutôt à une bête féroce de la pire espèce, qui se propose de tromper et de poursuivre à outrance le peuple latin. Tu penseras comme moi un jour de cet
homme, parce que je connais la ruse des Grecs et leur haine irréconciliable. Ne te dirige pas pour le présent sur Constantinople ; va camper près d'Andrinople ou de Philippopolis. Si Dieu le permet, j'y serai aussi au commencement du printemps, et je t'offrirai, avec un amour fraternel, comme je le dois à mon chef, mes conseils et des bras pour combattre le souverain impie des Grecs. » D'où venait contre la nation hellène cette haine implacable d'un des souverains les plus puissants de l'Europe? Pendant plusieurs siècles nulle querelle armée n'avait surgi entre l'orient et l'occident; pendant plusieurs siècles les relations politiques entre les deux mondes avaient été plutôt amicales qu'hostiles. Dans les différends religieux l'orient n'avait fait que résister aux prétentions de l'Église de Rome. On a parlé plus tard de pièges tendus aux croisés par les empereurs. La plupart de ces récits sont controuvés et les actes reprochés aux Grecs sont généralement justifiés par la conduite des croisés. Quoi qu'il en soit, les croisades n'ayant pas encore eu lieu, il est évident que Bohémond ne cherchait qu'un prétexte pour attaquer l'empire d'Orient. Le digne, le loyal Godefroy ferma l'oreille aux insinuations du prince normand. Mais, dès que les croisés furent arrivés en Syrie, Baudouin, le propre frère de leur chef suprême, prouva par sa conduite que la guerre aux Turcs était un simple accessoire de l'expédition. Les Grecs avaient conservé en Syrie la place d'Édesse, située entre les sources du Tigre et celles de l'Euphrate. Le commandant de cette ville, Théodore, invita Bau-
doin à s unir à lui pour combattre les musulmans des environs ; Baudoin se rend auprès du vieillard, il est reçu comme un fils adoptif ; mais bientôt il le fait assassiner et s'empare d'Edesse. Nous ne rappellerons pas ici que les croisés, en fondant un royaume à Jérusalem et en y installant un patriarche latin, violaient les traités qu'ils venaient de conclure avec Alexis ; je me borne aux faits qui prouvent que leurs chefs avaient en vue la conquête de Tempire.
Après la prise d'Antioche, Bohémond refusa de rendre cette ville à Alexis. En vain le brave et loyal Raymond, comte de Toulouse, affirma-t-il qu'on ne pouvait la garder sans violer les traités ; Bohémond la retint définitivement ainsi que plusieurs autres places grecques ; puis il s'appropria la Cilicieet la Pamphilie, et fit mine de marcher sur Constantinople. Les croisés ne cessaient, il est vrai, de prétendre qu'Alexis avait commencé par manquer à ses engagements en refusant les secours promis et en se rendant coupable de félonie envers eux; mais nous avons vu que les meilleurs d'entre eux ne voulurent pas profiter de ces fausses allégations. D'ailleurs, le chroniqueur Albert d'Aix dit formellement que tous les bruits répandus sur les pièges tendus aux croisés par l'empereur ne reposaient sur aucun fondement. « Au contraire, ajoute-t-il, Alexis ne cessa de donner aux croisés des conseils salutaires et les exhorta d'éviter les chemins où ils ne trouveraient que ruines et privations. » Une fois attaqué, Alexis dut songer à se défendre. Son armée occupa la plus grande partie de la Cilicie et
PREMIÈRE CliOISADE. 3^43
sa flotte vainquit entre Rhodes et Patare celle de Bohé. mond et de ses alliés les Pisans. Son adversaire résolut alors de se rendre en occident pour y lever de nouvelles troupes, et laissa le commandement de son armée à son neveu Tancrède, TAchille de cette grande lutte. Bohémond parcourut l'Italie, l'Espagne el la France; partout il représenta Alexis comme l'implacable ennemi des chrétiens; il leva une armée de 12,000 chevaux et de 60.000 fantassins avec laquelle il s'embarqua, non pour la Palestine, mais pour l'IUyrie. Il assiégea Durazzo, qui lui résista pendant un an. Enveloppé de tous côtés par les troupes de l'empereur, il se vit contraint de capituler, au mois de septembre 1108. Il se reconnut alors vassal et suppliant, et promit de ne garder jamais aucun pays, aucune ville, aucune île appartenant ou ayant appartenu à l'empereur, de marcher même contre Tancrède, s'il refusait de se conformer à ce traité. Ces promesses furent ratifiées parles serments les plus solennels. Cependant, à peine de retour en Apulie, Bohémond fit des préparatifs pour une nouvelle campagne ; il avait déjà réuni des forces considérables, lorsqu'il tomba malade et mourut, en 1111.
Telle fut la conduite des chefs de l'occident pendant la première croisade. Ils violèrent ouvertement les traités conclus avec Alexis ; quelques-uns attaquèrent l'empire à différentes reprises. Firent-ils au moins quelque chose de grand contre les Turcs? Le royaume fondé par eux en Svrie resta faible et ne put empêcher les Seldjoucides de se rendre de nouveau redoutables quelques années
3i4 DÉCADENCE DE L'HELLÉWISNE AU MOYEN AGE.
après. Ils ne combattirent les Turcs de l'Asie Mineure qu'en la traversant pour se rendre à Jérusalem. S'ils n'étalent pas venus en orient, la moitié des ressources et des hommes réunis par Alexis pour contenir ces étranges alliés aurait suffi pour restaurer l'hellénisme en Asie Mineure, pour mettre fin par son influence et, au besoin, par les armes aux mauvais traitements que les musulmans de Syrie faisaient subir aux chrétiens.
La première croisade n'eut d'autre résultat que d'affaiblir l'empire et de préparer le triomphe des Turcs. Si maltraité qu'il ait été par les croisés, il parvint encore sous Jean Comnène, successeur d'Alexis, à reprendre aux musulmans Laodicée en Phrygie, Sozopolisen Pamphylie et Castamona en Paphlagonie. L'empereur, ayant marché ensuite sur la Cilicie et la Syrie, engagea les Francs à s'unir à lui et mit le siège devant Césarée. Trahi par ses alliés, il se sauva avec peine et rentra à Constantinople. Il retourna plus tard en Syrie à la tête d'une nouvelle armée ; mais il trouva de nouveau les Francs pleins de défiance et refusant de le soutenir. Aussi est-ce avec raison que Michaud qualifie de déplorable la politique de ses compatriotes, en disant que l'alliance des Grecs et des Latins aurait pu délivrer l'Asie Mineure et la Syrie de la domination musulmane. En effet. Manuel, fils et successeur de Jean Comnène, humilia les Turcs en Pamphylie et en Cilicie ; mais il dut suspendre le cours de ses succès pour faire face au nouveau danger qui menaçait l'empire du côté de l'ouest. Je veux parler de la seconde croisade, qui eut lieu en 1147,