PUISSANCE DE L'EMPIRE AU XII*» SIÈCLE
Là elle débarqua des troupes qui s'emparèrent de Thèbes et de Corinthe. Ces deux villes, si riches alors et si industrieuses, furent pillées; les notables et les ouvriers en soie furent emmenés en Italie. Ensuite la flotte de Roger rentra triomphante à Palerme, où l'on voit encore aujourd'hui un monument commémoraiif de ces actes de brigandage : c'est le pont de l'Amiral, bâti avec le butin rapporté par les vaisseaux du roi. Les ouvriers enlevés à la Grèce fondèrent à Palerme ces fabriques de soie qui ne devaient pas tarder à rivaliser avec celles de l'orient. Telle fut la seconde croisade ; ses apologistes ont accusé Manuel de connivence avec les Turcs : c'est une accusation invraisemblable, puisque l'islam n'a pas cessé un seul jour d'être l'ennemi acharné de l'hellénisme. Quant aux Latins, il est certain que les soldats de la croix furent convoqués pour marcher au secours des chrétiens d'orient, mais qu^une fois en route ils pillèrent ces mêmes chrétiens et furent conduits à la conquête de leurs villes et de leur capitale. Enfin les faits qui suivirent prouvèrent de nouveau que l'hellénisme n'avait pas besoin du secours de l'Europe pour combattre et repousser les musulmans- Manuel Comnène, forcé à une longue guerre pour reprendre Corfou à ses prétendus auxiliaires, dut en outre envoyer une armée sur les côtes de Sicile pour châtier Roger. Il put cependant remporter en même temps de brillantes victoires sur les musulmans, qu'il humilia. En 1156, il força le célèbre Noureddin, devant lequel tremblaient les Francs de Syrie, à demander la
: Il
paix,àlui rendre les prisonniers chrétiens, 6,000 Français et Allemands, tristes débris de la seconde croisade, et à s'engager à le suivre dans toutes les guerres qu'il entreprendrait en Asie. En H58, Azeddin, sultan d'Iconium, fut obligé d'accepter les mêmes conditions et de lui rendre, en outre, toutes les places dont il s'était emparé depuis le commencement de son règne. Il est donc permis de dire que l'empire aurait eu raison des Turcs si les croisades n'avaient rompu ses forces et ruiné ses populations. C'est surtout l'historique de ses relations avec les Francs de Syrie qui nous fournira une preuve incontestable de la puissance dont l'hellénisme était encore doué au douzième siècle.
En H56, le duc d'Antioche, Renauld, s'étant pris de querelle avec l'empereur, pille l'île de Chypre. Manuel se dirige sur Mamistra ; le duc comprend que toute résistance est impossible et va en personne implorer son pardon: « la tête découverte et les bras nus jusqu'aux coudes, dit l'historien Cinnamos, on le vit marcher nupieds au milieu de beaucoup de moines à travers la ville, et arriver dans cet équipage en présence de l'empereur. » Cela se passait devant les ambassadeurs de plusieurs nations chrétiennes et musulmanes, Chorasmiens, Suziens, Ecbataniens, Mèdes, Babyloniens, Perses, Arabes, Ibères et Arméniens, qui virent tous avec étonnement l'humiliation du prince d'Antioche. Renauld jura foi et soumission : Manuel se rendit en Syrie et fit son entrée triomphale à Antioche. Le duc, à pied, tenait l'étrier de l'empereur, et le roi de Jérusalem, Bau-
NOUVELLE INVASION DES NORMANDS. 3i9
doin III, suivait à cheval sans porter les insignes de la
royauté.
Malheureusement ces attaques continuelles de l'occident épuisaient les ressources et diminuaient les forces de l'empire, et entretenaient la haine réciproque des Grecs et des Latins. De là des différends et des querelles sans nombre. Dans une émeute qui éclata à Constantinople en 1182, les Francs établis dans cette ville s'unirent à l'un des deux partis en présence. Leurs adversaires victorieux firent un grand carnage de ces étrangers. Une foule de gens incapables de se défendre périrent misérablement ; les hommes valides s'échappèrent sur leurs navires et vengèrent leurs frères par la destruction de plusieurs couvents, par le pillage des côtes de la Proponlide et d'un grand nombre de villes de la Macédoine et de la mer Egée.
Guillaume II, roi de Sicile, profitant de ces circonstances, marcha, comme ses ancêtres, contre les pays grecs. En 1185, il s'empara facilement de Durazzo; Thessalonique ne lui opposa qu'une faible résistance et fut livrée au pillage ; les habitants furent passés au fil de l'épée, les couvents et les temples furent profanés et saccagés. Le siège épiscopal de Thessalonique était alors occupé par cet Eustathe qui a un si grand nom dans l'histoire des lettres ; il nous a laissé une fidèle description de ces scènes affreuses. Le nombre des victimes des deux sexes est fixé à plus de 7,000 par ce prélat ; les vainqueurs prétendent n'avoir égorgé que S, 000 hommes ; mais il ne comptèrent que les cadavres
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trouvés par eux après le carnage, tandis que beaucoup avaient péri dans les maisons incendiées. Les conquérants de Durazzo et de Thessalonique séjournèrent jusqu'au mois de septembre dans cette dernière ville, ils y laissèrent une garnison considérable, puis, par terre et par mer, ils prirent la route de Constantinople. Défaits par Alexis Vranas à Dimilritza sur les rives du Strvmon leurs chefs furent faits prisonniers. Les débris de l'armée se réfugièrent à Durazzo et à Thessalonique. Plusieurs s^embarquèrent aussitôt pour l'Italie ; ceux qui restèrent furent massacrés dans la ville, qui ne tarda pas à être reconquise. La flotte sicilienne reprit également la route de l'Italie sans avoir pu rien entreprendre contre Constantinople. Durazzo seule et les îles ioniennes restèrent quelque temps encore sous la domination normande ; mais, peu après, Guillaume dut les abandonner, ne pouvant suffire aux frais de leur occupation. Zante et Céphallénie furent seules depuis lors définitivement détachées de l'empire ; elles devinrent un fief de l'amiral Margaritone sous la suzeraineté du roi de Sicile.
Ce fut là la moindre des calamités qui s'abattirent sur la nation grecque à cette époque. Les haines religieuses et nationales s'exaltèrent, et l'hellénisme, après un siècle de lutte et de souffrances, commença à montrer des signes visibles d'affaissement. Ses ressources s'épuisaient : l'Asie Mineure, son principal arsenal pendant huit siècles, était à moitié conquise par les musulmans; les provinces d'Europe étaient infestées par les chrétiens d'occident, comme les provinces d'Asie parles Turcs.