LES CROISÉS SE DIRIGENT VERS CONSTANTINOPLE
de la Palestine , enfin à soumettre l'Église grecque au
Saint-Siège.
Arrêtons-nous un moment sur ce nouveau traité de Dandolo. Les 20,000,000 de francs, équivalant à 100,000,000 de nos jours, qu'Alexis s'engageait à payer n'étaient certes pas une somme excessive pour l'empire s'il continuait à avoir les mêmes ressources que sous le règne des trois grands empereurs de la dynastie des Comnènes. Mais, dans le court espace de temps écoulé depuis lors, plusieurs provinces avaient été perdues, un grand relâchement s'était manifesté dans l'administration. La guerre devait encore augmenter la confusion. Dandolo pouvait donc juger qu'Alexis tiendrait difficilement ses promesses ; et que dans ce cas fort probable, comme cela avait eu lieu déjà pour la convention avec les croisés, les alliés trouveraient une raison plausible de modifier le traité et de s'emparer de Constantinople pour leur compte personnel. D'ailleurs, en admettant qu'Alexis tînt ses engagements pécuniaires, il lui était impossible de soumettre l'Église grecque à l'évêque de Rome. De façon ou d'autre, ce traité renfermait les germes des dissensions qui devaient amener la ruine de
l'empire.
Les choses se passèrent selon les prévisions de Dandolo. Partis de Zara, les croisés s'emparèrent de Durazzo sans rencontrer de résistance ; ils y proclamèrent Alexis IV. Ils occupèrent ensuite la ville de Corfou (la citadelle ayant refusé de reconnaître le nouvel empereur) ; après quoi, faisant le tour du Péloponèse, ils soumirent
les îles de la mer Egée et arrivèrent cà la fin du mois de juin devant Constantinople. Alexis III aurait pu faire un mauvais parti à cette petite armée, que Villehardouin évalue au chiffre de vingt mille combattants. Quelques années auparavant, Manuel Comnène avait remporté d'éclatantes victoires sur les Hongrois à Zeugmine, sur les Normands à Corfou, sur les Turcs en Asie Mineure et en Syrie. Récemment encore une armée normande de quatre-vingt mille hommes avait subi une défaite complète non loin des lieux où les nouveaux croisés avaient établi leur camp. Mais Alexis III était le plus lâche des hommes. Il n'opposa quune faible résistance; dès le milieu du mois de juillet il abandonna Constantinople. Les partisans d'Isaac l'Aveugle s'empressèrent alors de le proclamer en grande solennité. Isaac entra aussitôt en négociation avec les chefs des croisés, ratifia le traité conclu par son fils et l'associa à l'empire sous le nom d'Alexis IV.
Il fallut alors procéder à l'exécution du traité. Loin de réitérer son excommunication contre les hommes qui avaient si audacieusement violé leur serment de croisés, le pape demanda sans délai l'accomplissement de la clause concernant la soumission de l'Église grecque à son pouvoir spirituel. Un grand nombre de Francs prenaient cette exigence au sérieux ; mais la plupart d'entre eux, les Vénitiens notamment, réclamaient avant tout le remboursement de leurs créances. Il n'était pas facile de se procurer de l'argent : le trésor de Constantinople avait été épuisé et les provinces refusaient de recon-