‹ Histoire de la civilisation hellénique [microform]Chapitre 145 sur 179 · CHUTE DE CONSTANTINOPLE · texte numérisé non relu

CHUTE DE CONSTANTINOPLE

dit de lui le Vénitien Jacques Langusto, qui le connut de près. Il possédait, en outre, de grandes ressources, puisqu'il régnait déjà sur la plus grande partie de l'Asie Mineure, sur toute la Bulgarie, la Thrace, la Macédoine, la Thessalie, la Serbie, la plus grande partie de l'Épire et de l'Albanie. En face de lui le dernier empereur de l'hellénisme, Constantin Paléologue, était à la tête d'une petite troupe plus de vingt fois moins nombreuse que l'armée ennemie, sans aucun moyen de combler les vides qui se faisaient dans ses rangs, abandonné de tout le monde et dévoué jusqu'à la mort à la triste mission qui lui était échue. Ce duel inégal dura deux mois environ. La flottille hellénique vainquit souvent la flotte redoutable des Turcs ; les assauts de l'armée de terre furent plusieurs fois repoussés, ses stratagèmes déjoués, ses mines éventées. Le dernier combat, le combat décisif, se livra dans la matinée du 29 mai. Constantin, qui avait déjà repoussé dans ce jour néfaste quatre grands assauts consécutifs, se vit tout à coup entouré d'ennemis : ils avaient pénétré par une petite porte qu'on avait négligé de fermer. Il comprit alors qu'il ne lui restait aucun espoir de salut ; il piqua son cheval, et entra dans la mêlée, combattant comme un simple soldat. « Le sang coulait à flots de ses mains et de ses pieds » , dit Frantzès, témoin oculaire du combat. Non moins courageux que leur chef, quelques Latins et plusieurs Grecs, Théophile Paléologue, les Paléologues Métochites, père et enfants, Théodore Carystinos et Cantacuzène, faisaient face d'un côté contre les assiégeants qui étaient déjà entrés dans la

ville, et de l'autre contre ceux qui continuaient à escalader les remparts. Ils furent enfin forcés de reculer devant le flot toujours montant des ennemis. La plupart des officiers étaient tombés avec 800 hommes d'élite autour de Constantin ; les autres furent entraînés par la foule compacte des assaillants. Doucas rapporte que l'empereur s'écria en ce moment : u N'y a-t-il pas un chrétien pour me donner la mort ?» A peine avait-il prononcé ce mot. qu'un Turc le blessa au visage. Constantin riposte, mais il est entouré de tous côtés, et un autre soldat ennemi lui assène par derrière un coup mortel. L'empereur tomba comme la ville, non attaqué de front, mais frappé par derrière, à la place d'honneur où il s'était tenu pendant cinquante-quatre jours, près de la porte de Romain, en face du quartier général de Mahomet, de ses 15,000 janissaires et des plus grands canons qui existassent alors.

Les longs efforts des princes européens pour détruire l'empire fondé par l'hellénisme du moyen âge, leur impuissance à mettre en sa place quelque chose de stable, leur acharnement à arrêter pendant deux siècles le progrès du nouveau rempart que l'hellénisme travaillait à relever et qui lui aurait permis d'arrêter une dernière fois l'invasion ottomane, devaient donc aboutir à cette catastrophe. Il est vrai qu'aux derniers jours de Constantinople beaucoup de monde en Europe commença à s'apercevoir du danger que cette politique imprévoyante faisait courir à la chrétienté. Mais il était trop tard : on ne répare pas en un jour une faute de trois siècles. Les

forces envoyées alors contre l'islamisme étaient loin d'être aussi nombreuses que ces expéditions qui, sous le nom de croisades, avaient inondé les pays helléniques. En vain, le 18 octobre 1396, les puissants chevaliers de France, le comte de Nevers, fils du duc de Bourgogne, les comtes de la Marche, le maréchal Boucicaut et bien d'autres, unis au roi de Hongrie Sigismond, luttèrent-ils près de Nicopolis pour briser la force désormais indomptable de Bajazet surnommé la Foudre. Les premiers se battirent comme de vrais chevaliers français ; le centre de l'armée hongroise opposa une résistance admirable ; tous finirent par être rompus. La plupart furent tués, les autres faits prisonniers avec le comte de Nevers lui-même et vingt-quatre de ses principaux officiers. Jean Huniade et ses Hongrois ne combattirent pas avec plus de succès en 1444 et en 1448, à la veille de la dernière catastrophe, contre les armées de Amurat II à Varna et à Cossovo : ils furent complètement défaits. Quelques années après, Constantinople tombait entre les mains des Turcs. D'ailleurs le pape déclarait jusqu'au dernier moment qu'il ne viendrait à son secours que si elle reconnaissait la suprématie spirituelle de Rome.

Tous devaient expier les fautes d'une politique sans lendemain. Les princes et les prélats d'occident furent saisis d'une indicible terreur à la nouvelle de la prise de Constantinople. Ils voyaient déjà les janissaires renversant les autels du Christ en Allemagne et en Hongrie, l'Italie elle-même tombant sous le joug musulman, le Coran prêché sur le tombeau de saint Pierre comme il

Tétait déjà sous les Yoûtes de Sainte-Sophie. Si ces tristes prévisions ne se réalisèrent pas, de grands malheurs suivirent la chute de l'empire grec. La conquête musulmane n'effaça pas seulement toutes traces de civilisation dans ces pays helléniques qui avaient été le berceau de la civilisation ; elle mutila l'Europe du côté de l'orient ; la priva des nombreux avantages que lui aurait procurés l'existence indépendante des Hellènes. Ce ne fut pas assez : l'Europe à son tour subit les plus affreuses calamités. L'Allemagne, la Hongrie et l'Italie furent souvent dévastées par les incursions des musulmans ; la Méditerranée resta pendant de longs siècles infestée par la piraterie turque. Enfin, quand l'heure de la décadence fut venue pour les Osmanlis, leur faiblesse ne fut pas moins embarrassante que leur ancienne puissance : au moment où nous écrivons ces lignes, l'Europe anxieuse ne sait à quel parti s'arrêter pour mettre un peu d'ordre dans la confusion qu'elle a elle-même créée en orient.

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