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EXPLOITATION DES CHRÉTIENS PAR LES TURCS

dire jusqu'à la fin du dix-septième siècle, l'empire ne cessa de grandir et de prospérer ; il ne commença à dépérir que du jour où, pour des raisons que nous n'avons pas à exposer ici, l'élite de l'armée et les principaux chefs du gouvernement furent des musulmans d'origine. Certes, d'autres causes ont contribué à celte décadence : mais les brillants succès des Turcs aux siècles précédents furent dus sans contredit à la composition de l'armée et à la direction des affaires de l'Etat par des hommes qui n'étaient pas nés musulmans. Quoi qu'il en soit, les Turcs n'ont jamais procédé à la conversion en masse des chrétiens; ils ont préféré les exploiter pour ainsi dire par coupes réglées.

Les vaincus ne furent donc ni assimilés ni entièrement absorbés par les vainqueurs. Séparés des musulmans, ils devaient nécessairement conserver leur langue et se maintenir dans les pays qu'ils occupaient au moment de la conquête. Mais les Turcs contribuèrent aussi d'une autre façon à rendre la séparation plus complète : sans aucune idée de l'art d'administrer, ils n'entendaient, est-il besoin de le redire? ni distribuer la justice aux chrétiens, du moins la justice civile, ni leur garantir leur vie et leurs biens ; ils songeaient moins encore à les instruire ou à faire prospérer l'industrie, l'agriculture et le commerce. Ils laissèrent les chrétiens livrés à eux-mêmes, à la condition de payer sans murmurer les impôts divers, lourds et oppressifs qu'il plairait au maître d'exiger d'eux; de livrer le cinquième au moins de leurs enfants mâles, les plus robustes et les plus beaux.

pour être convertis à l'islamisme et entrer dans le corps des janissaires; de se soumettre, en outre, à toute violence à laquelle non-seulement le gouvernement central, mais le dernier aga, le dernier spahi, en un mot tout homme portant turban voudrait se livrer sur eux. C'est ce qu'écrivait le 18 septembre 1821, l'amiral français Halgan à son ministre de la marine.

Ayant ainsi réglé leurs rapports avec les peuples conquis, ils permirent aux chrétiens de s'administrer par leurs propres magistrats, et accordèrent au patriarche œcuménique l'investiture comme chef politique suprême des chrétiens. Ils poussèrent à tel point cette séparation religieuse, nationale et administrative, qu'ils ne regardèrent jamais les chrétiens comme des membres organiques de l'État, mais comme une annexe formée de vassaux et de tributaires. Leurs rapports avec leurs sujets chrétiens rentraient dans les attributions du reiseffendi, c'est-à-dire du ministre des affaires étrangères ; celui-ci correspondait directement avec le patriarche œcuménique. Il va sans dire que ce chef politique et religieux de la nation chrétienne, ainsi que tous les grands et les petits fonctionnaires, n'avaient aucune garantie contre l'arbitraire musulman : on les révoquait, on les exilait, on confisquait leurs biens, on les mettait à mort, non-seulement sur un ordre du sultan, mais selon le caprice du dernier des Turcs.

Et cependant ces chrétiens délaissés se multipliaient, tandis que le nombre de leurs oppresseurs allait diminuant. Les premiers s'enrichissaient, les seconds tom-

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baient dans l'indigence; ceux-là s'instruisaient, ceux-ci devenaient chaque jour plus ignorants. Aussi, après trois cent cinquante ans d'une servitude interrompue de temps à autre par des protestations armées, mais infructueuses , Slaves et Hellènes , renouvelant leurs efforts au commencement de ce siècle, ont su arracher successivement à leurs ennemis des concessions sérieuses, et depuis lors ils ne cessent de poursuivre la destruction complète de l'empire turc en Europe.

Un exposé détaillé des causes qui ont amené ce changement et le châtiment mérité de la tyrannie ottomane, ferait un des chapitres les plus curieux et les plus instructifs de l'histoire de l'humanité. Je me bornerai ici à un simple résumé des destinées de la race grecque pendant ces quatre derniers siècles.

Au point de vue ethnologique, l'hellénisme s'est si peu altéré sous la domination turque, que, nous pouvons l'affirmer, la nation insurgée en 1821 ne différait en rien, dans ses éléments constitutifs, de celle qui était tombée, en 1453, sous le joug des musulmans. Recherchons ce qu'elle était au commencement du quinzième siècle. On a vu qu'à l'époque où elle se trouvait à la tête de l'orient, c'est-à-dire jusqu'au onzième siècle, elle parvint à dominer les Slaves jusqu'au Danube, à déposséder les mahométans des îles et à se maintenir intacte dans l'Asie Mineure. Mais, quand l'Europe occidentale eut dirigé ses attaques contre l'empire d'Orient et y eut introduit l'anarchie, l'hellénisme, après une lutte de cent ans, subit de graves altérations.

39^ HELLÉiNlSME MODERNE.

Sensiblement atteint dans l'Asie Mineure par l'islamisation des indigènes entreprise par les Turcs Seldjoucides, il reçut dans ses foyers primitifs de nouveaux émigrants étrangers, surtout des Albanais et des Francs. Je ne dirai rien des colonies slaves qui, sous le règne éphémère de Douchan en Serbie, pénétrèrent dans les pays grecs ; elles ne poussèrent jamais jusqu'au Péloponèse et ne se maintinrent que fort peu de temps dans la Grèce continentale ; elles disparurent même de bonne heure des contrées helléniques les plus septentrionales. Les Francs aussi n'ont laissé, à proprement parler, que des traces bien légères de leur passage ; on ne les retrouve que dans les petites îles des mers helléniques. Dans la Grèce continentale et le Péloponèse, les anciens compagnons d'armes des Villehardouin, des de La Roche et de leurs successeurs tombèrent en combattant, ou émigrèrent, ou bien, après s'être hellénisés, se soumirent aux Paléologues. Ils disparurent à tel point que, malgré deux cent cinquante ans de séjour, aucun nom de famille ne rappelle aujourd'hui leur domination.

La même chose arriva dans les grandes îles. En 1570, lors de la conquête de Chypre, tous les habitants de Nicosie et de Famagouste furent massacrés ou réduits en esclavage. En 1669, quand Morosini fut forcé de livrer Candie à Achmet Kiuprili, tous les représentants des familles patriciennes qui depuis six siècles environ s'étaient établies en Crète, rentrèrent avec lui à Venise. Il en fut de même à Rhodes, en 1522. Le grand maître et tous les chevaliers de Saint-Jean qui avaient survécu à

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albanais; leur langue. 395

la lutte, abandonnèrent cette île ; quant aux familles vénitiennes des îles plus petites, il n'en reste que les noms; leurs descendants ne parlent plus que le grec; ils ont mêlé leur sang et associé leur sort à celui des indigènes et fini par embrasser, à peu d'exceptions près, la religion du pays.

L'idiome des Albanais retentit encore aujourd'hui sur plusieurs points de la Grèce ; mais ces colons n'ont jamais été considérés chez nous comme des étrangers. On a beaucoup discuté sur leur origine : les uns ont parlé d'une invasion des Albanais du Caucase; les autres, d'une émigration de la basse Italie. Personne n'a pu citer une preuve à l'appui de ces prétendues émigrations. Le pays a reçu dans le cours des siècles bien des colonies étrangères, dont la présence est constatée par les éléments mêmes de l'idiome qui y est parlé ; mais l'analyse de ces éléments montre un premier fonds remontant jusqu'aux anciens Illyriens. Or, ces Illyriens, qui occupaient précisément les contrées riveraines de l'Adriatique connues aujourd'hui sous les noms de basse, de moyenne et de haute Albanie, avaient beaucoup d'accointances avec les Grecs, leurs voisins du midi.

En Épire, les deux races étaient tellement mêlées et apparentées, que les Athamanes sont qualifiés d'Hellènes par Platon, et qu'Hérodote considérait aussi comme Hellènes les Thesprotiens et les Molosses.

Il en était plus ou moins de même pour les pays situés plus au nord jusqu'à Lissos; ils furent appelés Illyrie hellénique par les Romains, etNouvelle-Épire par

rhellénisme du moyen âge. Il est vrai que, sur ces entrefaites, des Romains, des Goths, des Slaves, des Francs vinrent se mêler aux indigènes, et que, plus tard encore, une partie des^ habitants de l'Albanie fut convertie de gré ou de force à l'islamisme.

D'après les calculs les plus probables, la moitié environ de ces derniers professent aujourd'hui la religion, mahomélane ; mais la plus grande partie de Tautre moitié et surtout les chrétiens de la Nouvel le-Épire (Albanie moyenne) et de l'Épire proprement dite, parlent indifféremment le grec ou l'albanais et se servent de préférence du grec dans leurs principaux rapports sociaux. Un grand nombre de faits des derniers siècles témoignent que les Albanais restés fidèles à l'Église grecque (et c'est le plus grand nombre) ont de tout temps associé leur sort à celui des Hellènes. Au quatorzième siècle, les habitants de l'Albanie moyenne, fuyant les troubles provoqués par les croisades, commencèrent à affluer en Thessalie ; de là ils passèrent dans la Grèce continentale, dans le Péloponèse et dans quelques îles. Leur établissement était facilité par la désolation qui régnait dans les contrées helléniques, par la décadence de la domination franque et par la terreur qu'inspiraient les pirates, surtout les pirates musulmans.

Pendant longtemps il y eut des conflits entre ces colons elles indigènes. Mais, à partir du dix-huitième siècle, les rapports historiques et nationaux qui ont existé de tout temps entre les deux races l'emportèrent, et les descendants des Albanais établis en Grèce participèrent avec le

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