TRANSFORMATION DE LA LANGUE
vait suffire à exprimer ni les spéculations d'une science sérieuse, ni les pensées elles sentiments d'une littérature élevée. Il fallut combiner les deux éléments de manière à donner à l'un le souffle qu'il avait perdu, à l'autre les règles grammaticales qui lui faisaient complètement défaut. Coray fut le grand initiateur de cette œuvre. La langue parlée avait depuis longtemps revêtu ce caractère analytique si opposé à la synthèse des anciens et qui est le propre de tous les idiomes modernes. Coray ne prétendit pas toucher à ce nouveau caractère de la langue ; mais il voulut la sauver de l'anarchie à laquelle elle était livrée, en la soumettant à la loi constitutive de toute langue régulière, à la grammaire; il voulut la tirer de l'indigence à laquelle elle avait été réduite, en lui rouvrant les trésors du lexique ancien. Ses disciples ont marché dans la même voie; il en est résulté qu'à l'heure présente le peuple grec se trouve en possession d'un instrument propre à exprimer d'une manière précise et en même temps élégante toute pensée du génie, toute aspiration du cœur. On nous a souvent reproché d'avoir créé une langue factice en laissant de côté l'idiome national, c'est-à-dire les dialectes populaires. La facilité avec laquelle l'œuvre des savants a été acceptée par le peuple, prouve suffisamment qu'elle répondait à un besoin véritablement national. Le même fait s'est produit du reste dans toutes les littératures de l'Europe moderne. Les chefs-d'œuvre de la langue française, admirés en Bretagne et en Provence, ne sont pas écrits dans l'idiome
populaire de ces pays. Partout où il y a une littérature
et une science, il y a une manière de s'exprimer plus pure , plus élevée , plus exacte que celle des ignorants. Dans ce travail, nous ne pouvions pas renoncer aux modèles et aux moyens que nous offrait notre propre antiquité; mais nous n'en avons usé qu'à la condition de ne pas amoindrir les forces vives de la langue moderne. Partout et toujours Thellénisme, sans prétendre ressusciter le passé, a tenu à ne pas s'en séparer complètement. On peut même dire qu'aux jours de la servitude^ la nation s'est rapprochée en esprit de ses aïeux et s'est, pour ainsi dire, jetée dans leurs bras avec plus de tendresse que l'hellénisme du moyen âge: car celui-ci, au milieu des difficultés de sa tâche et des prospérités dont il lui a été souvent donné de jouir, ne revenait que par intervalles aux souvenirs et aux traditions de la Grèce antique. C'est sous la domination turque que la nation répudia le nom étranger de Romains pour reprendre le nom d'Hellènes, qui devait lui rappeler sans cesse son origine et ses destinées.
Nous avons vu que l'Église avait frappé de condamnation le nom d'Hellènes au quatrième siècle. La nation grecque subit cet arrêt d'une puissance à qui elle devait .beaucoup et qui lui donna entre autres choses l'empire de Constantinople : continuant à parler grec, à recevoir une éducation grecque, à vivre au milieu des souvenirs, des monuments et des traditions de la Grèce, elle consentit à ne pas rompre avec son nouvel et puissant allié, l'Église, et se résigna à dominer sur l'orient sous le nom de Romains. Mais quand l'idolâtrie fut entièrement abat-
LE NOM d'hellènes REPRIS.
tue, que les hérésies furent vaincues et que les motifs qui avaient poussé l'Église à identifier l'hellénisme avec l'idolâtrie et l'hérésie eurent disparu, les hommes les plus instruits, Constantin Porphyrogénète, Anne Commnène, Eustache, les deux Choniates, Cantacuzène, Chalcocondyle, Gémistos, Frantzès, restituèrent à la nation le nom qui lui appartenait. Chalcocondyle n'hésita même pas à qualifier ^'empereurs des Hellènes les empereurs de Constantinople. De la théorie on essaya de faire passer ce nom dans la pratique. Quand Michel-Ange Comnène leva, au treizième siècle, le drapeau national en Epire contre les Francs et y fonda un État dans lequel furent comprises la Thessalie, l'Étolie et l'Acarnanie, ce grand révolutionnaire se donna à lui-même le titre de Despote de rHellade. Quand eut sonné la dernière heure de l'empire, le dernier empereur se souvint de l'origine de ses compagnons d'armes : il les appela descendants des Hellènes, il dit que Constantinople était l'espoir et la joie
de tous les Hellènes.
Toutefois, bien du temps devait s'écouler avant que ce notn redevînt l'apanage de toutes les classes de la société et répandît dans les veines de la nation tout entière son énergie vivifiante. On ne s'étonnera pas du retard qu'a mis à triompher cette idée en apparence si simple et si naturelle. Pendant plus de mille ans, l'hellénisme avait identifié toute son existence, toute son activité politique et civile avec la dénomination de Romains; il lui était difficile de se défaire tout d'un coup d'une habitude dix fois séculaire. Les habitants de la Grèce proprement dite
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Tavaient eux-mêaies contractée. Ils avaient probablement conservé le nom de leurs aïeux jusqu'au sixième, jusqu'au septième siècle peut-être, car il leur est encore donné par les écrivains de ces temps. Appelés Helladiques au huitième siècle par Théophane et Grecs au dixième par Constantin Porphyrogénète, ils finirent par se désigner, eux aussi, sous le nom de Romains. Deux grands poëmes populaires composés au quatorzième et au quinzième siècle, la Chronique des guerres des Francs en Moirée et la Lamentation sur la prise de Constantinople, désignent constamment les habitants de la Grèce proprement dite sous le nom de Romains ou tout au plus de chrétiens.
Le gouvernement turc, qui vint après et qui ne changea rien aux us et coutumes des sujets conquis à la condition qu'ils reconnaîtraient leur servitude, continua à les qualifier de Romains, On s'explique aussi aisément pourquoi l'Eglise ne cessa pas de leur donner ce nom. En suivant cette ligne de conduite, le patriarcat œcuménique restait dans la tradition religieuse et politique de la nation ; il semblait ne rien changer à la situation passée ; on eût dit qu'il réservait l'avenir : car, avec ce nom de Romains, la juridiction suprême du patriarche, resté chef de la nation, s'étendait comme auparavant non-seulement sur les chrétiens qui parlaient grec, mais en même temps sur les chrétiens soumis autrefois à l'empire de Constantinople. Ce nom prédominait d'autant mieux que les hommes les plus éclairés, par qui devait s'introduire la qualification d'Hellènes, émigrè-