‹ Histoire de la civilisation hellénique [microform]Chapitre 159 sur 179 · L'HELLÉNISME DANS SON ANCIEN FOYER · texte numérisé non relu

L'HELLÉNISME DANS SON ANCIEN FOYER

adversaires. En 1778 et en 1787, les habitants de Psara furent menacés d'une déportation en masse dans l'Asie Mineure ; Mavrogénis et Rhandjéris surent parer à ce danger et prévenir la dévastation d'une île qui, cinquante ans plus tard, devait être un des boulevards de l'indépendance. Jean Callimachi, prince de Moldavie, et le grand interprète Nicolas Soutzo tombèrent victimes des mouvements insurrectionnels au siècle dernier. Quand éclata la révolution de 1821, Alexandre Ypsilantis n'hésita pas à prendre la responsabilité avec la direction de ce grand mouvement; le prince de Moldavie, Michel Soutzo, s'empressa de mettre à son service tous les moyens dont il pouvait disposer. Bien d'autres, dont nous ne nommerons ici que le plus illustre, le grand interprète Constantin Mourousis, payèrent alors de leur tête leur dévouement à la patrie.

Telle fut la part de l'Église et de ce qu'on peut appeler les hommes politiques dans les destinées de l'hellénisme moderne jusqu'à la révolution. Mais ces faits pâlissent devant l'altitude héroïque de la masse de la nation. Pendant quatre siècles de cruelles infortunes, d'oppression et de prises d'armes presque continuelles, elle a su conserver intactes sa langue, sa religion, sa nationalité, sa foi dans un meilleur avenir. Depuis la prise de Constantinople, elle reporta une dernière fois son centre d'action dans les pays où elle s'était illustrée jadis, le Péloponèse, la Macédoine, la Crète et les autres îles de rÉgée. L'hellénisme de l'Asie Mineure, si puissant et si brillant autrefois, fut limité au littoral, où il pouvait à

peine résister aux étreintes mortelles de ses ennemis. Constantinople, le foyer politique de Thellénisme au moyen àge^ devint le siège de la tyrannie turque. Aussi la vie et Taction du peuple hellène se concentrèrentelles de nouveau dans ses anciens foyers, où l'élément turc était, comme dan& tous les autres pays européens de Tempire ottoman, toujours en minorité. Ici ce peuple flt preuve de qualités qu'on trouverait rarement dans les annales des nations opprimées. Il n'accepta point sa défaite ; il ne reconnut point son esclavage. Protestant par intervalles les armes à la main, il finissait toujourspar être battu et châtié ; mais ces échecs réitérés n'arrachaient pas de son cœur le désir d'éterniser la lutte contre ses oppresseurs. Le clergé et les hommes politiques de Constantinople rendaient assurément desservices signalés : ils risquaient souvent leur vie et leur fortune. Néanmoins, tant qu'on les laissait vivre, ils jouissaient d'une certaine aisance, d'un bien-être relatif. Mais comment ne pas s'apitoyer sur ces générations de fer successivement condamnées, pendant des siècles entiers, au sort du révolutionnaire désespéré, de la victime palpitante ou du conspirateur implacable ? Et le moyen de ne pas admirer ces ancêtres, qui ont su, au milieu de si cruels malheurs, créer les forces commerciales, industrielles et militaires qui leur ont enfin permis de l'emporter en partie sur leurs ennemis ?

Le groupe national était divisé en deux classes bie» distinctes. Les klephtes et les armatoles formaient la première; les négociants et les marins, la seconde. Celle

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des klephtes et des armatoles, composée des hommes les plus braves et les plus belliqueux, n'a jamais subi la domination musulmane ; elle l'a toujours combattue. La loi non écrite du recrutement et du service de cette armée est résumée dans le chant populaire suivant : -

<c Mère, que je te dise, je ne puis servir les Turcs ; — je ne puis, mon cœur s'est serré. Je vais prendre mon fusil, je vais devenir klcphte. — Habiter les monts et les collines élevées, — avoir les bois pour compagnons, m'entretenir avec les fauves, — avoir la neige pour couverture, les rochers pour lit, — camper chaque jour avec les enfants des klepthes. -Je vais partir, mère; ne pleure pas; seulement donne-moi ta bénédiction et fais des vœux, ô ma petite mère, pour que je tue beaucoup de Turcs. »

Les armatoles étaient censés être au service des Turcs pour le maintien de Tordre public et la répression du brigandage dans les pays helléniques ; de fait leur existence différait bien peu de celle des klephtes. Ils se révol- • talent souvent, et alors ils se transformaient en klephtes. D'autres fois ils forçaient les Turcs à les rendre à leurs provinces, et redevenaient armatoles ; voilà pourquoi ces deux qualifications sont souvent prises l'une pour l'autre dans les chants populaires, et se rapportent souvent au même personnage.

(c L'Olympe et le Kissavos, les deux monts, se querellent.- L'O- Ivmpe se tourne vers le Kissavos et lui dit: - Pourquoi me querkes-tu, Kissavos, toi qui as été foulé aux pieds par les Turcs? - Moi ie suis le vieil Olympe renommé dans le monde. - J ai quarante-deux sommets, soixante-deux sources. - Chaque source a un drapeau; partout un arbre et un Klephte - et sur ma plushaute cime un aigle est perché ; - il tient dans ses serres la tête d'un brave ! - Ma pauvre tête, qu'as-tu fait pour être amsi condamnée ? - Mange, oiseau, ma jeunesse ; mange aussi mon cou^

rage; — ton aile grandira d'une coudée, et ta serre d'une palme. — A Louro, à Xéroméro, j'ai été douze ans armatole ; ~ dans les Khassia et dans l'Olympe, douze ans klephte. — J'ai tué soixante agas; j'ai brûlé leurs villages ; — ils sont nombreux, mon oiseau, les Turcs et les Albanais — que j'ai laissés sur place ; on ne saurait les compter ; — mais mon tour est venu de tomber en combattant. »

Je borne là ces citations ; on peut lire dans Fauriel ces chants qui ont immortalisé la vie et les exploits des klephtes et des armatoles. Jamais la poésie n'a chanté plus de persévérance et de dévouement. Ces hommes qui savaient le genre de supplice qu'on leur réservait s'ils étaient pris vivants, préféraient tomber les armes à la main. Mais ils ne pouvaient pas toujours éviter le malheur d'être pris ; et alors on ne peut s'imaginer avec quel dédain ils subissaient les plus affreuses tortures. Martelés, empalés, écorchés vivants, ils ne gémissaient pas, ils n'ouvraient la bouche que pour insulter les pachas et les bourreaux.

Les autres classes de la nation se révoltaient aussi de temps cà autre ; toujours écrasées, elles travaillaient entre deux révoltes à acquérir des forces nouvelles pour de nouveaux combats. Mahomet II ne s'était pas encore établi dans la capitale conquise, le Péloponcse était encore occupé par le frère de Constantin Paléologue, que déjà un grand effort était fait du Danube à l'isthme de Corinthe pour soulever les chrétiens contre les Turcs. Lepoëme intitulé « Lamentations sur la prise de Constantinople, » écrit quelques mois après la chute de cette ville, ne laisse aucun doute sur cet incident. L'auteur

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