OPINION MODERNE SUR LES DORIENS
mesure, de l'harmonie, si puissant chez les Hellènes était dû surtout à cette race des conquérants. Selon eux, c'est à leur caractère parfaitement équilibré que nous devons le divbi ordre de l'architecture dorique ; cet ordre a en quelque sorte épuré et ennobli les essais faits auparavant ; les Doriens seuls ont pu l'amener à la perfection à laquelle étaient déjà parvenues chez eux la constitution de l'Etat, la musique et la poésie. D'autres recherches ont tempéré ce qu'il y avait d'excessif dans ces doctrines et ont rétabli le véritable caractère de l'hellénisme de ces temps. Il a été surfout prouvé de la manière la plus incontestable, qu'il n'y a jamais eu d'État dorien, de cité dorienne, à l'époque historique. Les institutions qu'on a appelées doriennes n'étaient pas communes à cette race, mais propres à la ville de Sparte. Argos, Corinthe, Mégares, Epidaure, Sicyone, Corcyre, Syracuse, Cnide, toutes les villes doriennes étaient constituées autrement que Lacédémone. L'oligarchie y domina d'abord comme dans le reste delà Grèce, comme à Athènes ; mais, nulle part ailleurs qu'à Sparte, l'oligarchie n'entrava le développement matériel et intellectuel du peuple au point de rendre son réveil impossible. Aussi, dans toutes les cités doriennes, les classes inférieures, les laboureurs, les industriels, les négociants et les marins, se relevèrent avec le temps, changèrent les constitutions primitives et dans quelques pays, à Argos, à Syracuse, à Corcyre, les rendirent non moins démocratiques que celles d'Athènes. En Crète seulement, des repas en commun et certaines formes politiques rappelaient ce qui existait à Sparte ; mais on
n'y trouvait ni la discipline militaire ni l'éducation toute spéciale qui la préparait. Nous ne nous arrêterons pas à la question de savoir si les fameuses lois d'Egimius ont été jamais en vigueur chez les Dorions quand ils habitaient la Thessalie; le fait est que, depuis leur établissement dans le Péloponnèse , ce qu'on a qualifié d'Etat dorien ne se retrouve qu'à Lacédémone. Une chose non moins remarquable, c'est qu'aux temps historiques on n'aperçoit pas, même dans la Doride, où cette race émigra d'abord, les moindres vestiges de ces institutions.
Si la constitution qui était regardée comme le trait dominant de la race dorienne ne paraît avoir existé qu'à Sparte, le contraire arrive pour l'architecture, la poésie et la musique. Aucun des poètes ou des musiciens regardés comme les inventeurs du mode dorien n'a vu le jour dans la capitale de la Laconie. La plupart sont des enfants des villes ioniennes et éoliennes ; les autres sont Doriens, mais des Doriens plus ou moins étrangers au type idéal qu'on a marqué du nom de cette race ; aucun d'eux n^'écrit dans le pur dialecte dorien ; tous y apportent certains adoucissements sous l'influence de la langue épique, mère et nourrice de tous les genres de poésie chez les Grecs. Thalétas était Cretois. Invité par les Spartiates à rétablir la paix dans leur Ville troublée par des dissensions intestines, il y parvint, dit-on, et y introduisit même le mode crétois et paeonique ; il fut donc maître et non disciple dans la métropole du dorisme. On ne parle d'aucune relation de l'Hermionien Lasos avec
ÉTAT, POÉSIE, AUT DORIENS. 3o
Sparte. Nous savons que, vivant à Athènes sous les Pisistratides, il mérita la bienveillance particulière d'Hipparque, fut invité à interpréter les oracles de Musée et fut le maître de Pindare, dont les sentiments peu doriens nous sont connus. Timocréon était de Rhodes ; on sait combien Cléobule modifia de bonne heure l'aristocratie des villes doriennes de cette île, et on connaît les relations personnelles du poète avec Thémistocle et avec Aristide, qu'il croit incontestablement supérieurs à Pausanias et à Léothychidas. Les farces^ les hilarotragédies^ la poésie bucolique, dont l'invention est généralement attribuée aux Doriens, se développèrent, il est vrai, dans les villes doriennes de la Sicile. Mais elles ont été empruntées aux indigènes de cette île, qui réagirent beaucoup sur les colons par la langue, par les coutumes et par les traditions mythologiques de leur pays. Bref, Sparte, que l'on regardait comme la fleur du dorisme, n'a produit aucun des poètes dont les noms sont arrivés jusqu'à nous ; le mode dorien a particulièrement résonné dans des villes ioniennes et éoliennes et, par exception, dans quelques villes doriennes qui n'avaient pas une grande affinité avec Sparte ; ces poètes se sont servis du dialecte épique plus ou moins modifié par des formes doriques: leurs sympathies et leurs relations se tournaient vers Athènes plutôt que vers Sparte : comment concilier ces faits avec l'originalité et la prédominance qu'on a attribuées à la poésie et à la musique dorienne ? Si le cœur et l'esprit des Doriens renfermaient les plus riches trésors, comment se fait-il que tous les musiciens,
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tous les poètes qui ont orné et charmé Sparte, Thalétas, Alcman, Terpandre, Polymnaste, Sacadas, aient été étrangers à cette ville? Comment Sparte dans la seconde guerre de Messénie, où elle courut les plus grands dangers, demanda-t-elle aux Athéniens ce Tyrtée dont les chants enthousiastes relevèrent les courages abattus de ses citoyens et assurèrent à la fin son triomphe ? Mais est-il même juste de prétendre que le mode dorien soit une création hellénique ? Dès la plus haute antiquité ce mode musical était usité, comme il l'est encore, dans toute l'Asie. Presque semblables ont été les péripéties de Tart dorique. Cet art prospéra particulièrement à Egine,à Corinthe, à Argos, à Sicyone; or, par leur vie maritime et commerciale, par les modifications qu'y subit de bonne heure Taristocratie dorienne, toutes ces villes se rapprochaient beaucoup plus des autres races grecques que du type dorien. Les Orthagorides, qui embellirent Sicyone de tant de chefs-d'œuvre, n'étaient même pas Doriens; ils insultaient hautement les tribus doriennes de la ville, les Hyllieiis, les Pamphyles et les Dymanes, en les stigmatisant des noms injurieux de Uyates, à'Onéates et de Choeréates (enfants des sangliers, des ânes et des porcs) ; ils réservaient le titre honorable d'Archelaî (chefs du peuple) à la quatrième tribu composée d'industriels descendants de ces indigènes que les Doriens avaient subjugués jadis.
L'Etat dorien n'a donc jamais existé qu'à Sparte; il n'a point existé dans les autres villes doriennes. Tout ce qui est qualifié du nom de la race conquérante en fait