HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET INTELLECTUELLE
ne sont pas faits pour le devenir. De toutes les races chrétiennes de l'orient, la nation grecque est, de l'aveu général, appelée par ses traditions comme par ses éléments constitutifs actuels à dominer un jour sur le Bosphore. Pendant douze cents ans qu'elle l'a occupé, elle a tenu haut le drapeau qu'elle avait planté sur ce boulevard de la civilisation, contre des ennemis sans cesse renaissants. Si elle est enfin tombée, ce n'a pas été sous
les coups des Turcs.
L'Europe n'aurait certes pas lutté deux siècles durant au moyen âge pour amener ce triste résultat, si elle avait pu prévoir les malheurs qui en découleraient et les tristes épreuves que provoquerait de nos jours la question d'orient. Elle sent aujourd'hui la nécessité de réparer la faute commise il y a cinq ou six cents ans : d'où vient donc qu'elle hésite? Elle craint, dit-on, que la nation hellène n'ait pas encore des forces suffisantes pour l'accomplissement d'une tâche si ardue : mais il est bien évident que, enfermée dans les bornes étroites de son petit rovaume, la nation hellène ne pourra pas organiser ces forces que l'on requiert. Les Turcs deviennent de moins en moins capables de se maintenir à Constantinople ; mais l'Europe, toujours inquiète sur le sort de leur succession, prétend que l'héritier naturel est encore mineur et, par une contradiction singulière, elle luiôte les moyens de grandir et de se fortifier.
Telle a été l'histoire extérieure, pour ainsi dire, de la nation hellène dans ces quatre derniers siècles. Elle ne s'est cependant pas bornée à combattre pour son indé-
pendance. Au milieu de ses indicibles souffrances et de ses luttes sans issue, elle n'a jamais cessé de travailler à son développement intellectuel, au progrès de son commerce, de sa marine et de son industrie : par là elle se . maintenait toujours au premier rang en orient. Abandonné à son sort, comme nous l'avons dit au commencement de ce chapitre, le peuple grec forma dans les villes, les bourgs et les villages des communautés administrées par leurs propres magistrats ; ceux-ci portaient le nom de démogérontes et, selon les lieux, de gérantes, d'archontes, de proestes, d'épitropes. Les Turcs les nommaient partout codjabachis. Ces chefs des communautés chrétiennes connaissaient de toutes les affaires civiles; les affaires criminelles étaient du ressort d'un juge turc, cadi ou mollah. Ils percevaient les impôts, administraient les biens de la communauté, répartissaient selon les ressources de chaque famille les taxes imposées par le gouvernement turc, étaient les protecteurs naturels de tout membre de la communauté opprimé ou maltraité. Ces communautés n'étaient pas une institution nouvelle ; elles existaient déjà au moyen âge ; leur origine remonte jusqu'à l'ancienne autonomie de la cité Hellénique, modifiée, il est vrai, par l'action du temps : ainsi la vitalité de la nation et son esprit de self-government sont prouvés par ce fait que, délivrées après la conquête musulmane de toute ingérence gouvernementale, les communautés, au. lieu de tomber dans l'anarchie, se constituèrent d'une manière bien plus forte que soùs le régime byzantin. Elles déployèrent une activité
LES COMMUNAUTÉS. AMBÈLAKIA. «S
étonnante et une singulière habileté dans l'administration des choses publiques.
Quelques faits, les seuls malheureusement qu'il nous soit permis de citer dans ce court résumé, viendront à l'appui de ce que nous disons. La communauté d'Ambélakia comprenait vingt-deux villages situés dans la fameuse vallée de Tempe en Thessalie: Ambélakia, son chef-lieu, avait quatre mille habitants ; les villages des alentours en comptaient deux mille. La communauté s'occupait d'agriculture et se livrait principalement à la fabrication et au commerce du fil rouge de coton ; tous les habitants, hommes, femmes et enfants, y étaient employés. Les plus intelligents d'entre eux, riches ou pauvres, furent envoyés à Constantinople, à Smyrne, à Vienne, à Amsterdam, à Londres, à Odessa, pour y fonder des comptoirs. Cinq comités, élus par tous les habitants âgés de vingt-cinq ans révolus, présidaient la société. Il arrivait souvent que les membres les moins aisés de l'association, s'ils étaient reconnus pour les plus capables, étaient élevés aux plus hautes fonctions par le libre suffrage de leurs concitoyens. Des cinq comités, l'un avait la direction suprême de l'association ; le second s'appelait comité administratif, le troisième agricole, le quatrième industriel, le cinquième comité de vérification ou de contrôle. Avant de procéder au partage des bénéfices annuels, on prélevait le prix du blé acheté pour les ouvriers indigents, les dons à faire aux pachas, les frais d'entretien des hôpitaux, des bibliothèques, des écoles, de l'imprimerie,
des routes, des églises, de Tadministration, du loyer des bureaux, des comptoirs établis à l'étranger et des frais de voyage. Ensuite on prélevait l'intérêt à 15 p. 100 des capitaux avancés par chaque membre de la société, et les récompenses accordées aux autres agents en raison de leur capacité et de leurs services. Le restant des bénéfices était partagé entre les propriétaires des terrains cultivés en coton et les ouvriers qui n'apportaient à l'association que leur travail. Cette répartition était faite avec tant d'équité qu'elle ne provoqua jamais ni troubles ni récriminations. L'association prospéra au point de rivaliser avec les plus puissantes maisons de commerce de l'Europe. Ses bénéfices lui permirent d'entretenir à ses frais dans tous les villages des médecins, des écoles primaires et secondaires, des dépôts de blé et d'autres denrées ou produits manufacturés, indigènes et étrangers, un hôpital, une caisse des invalides, une bibliothèque, un cabinet de physique expérimentale, etc. Cette société, fondée en 1795 avec un capital de 100,000 francs, avait, en 1810, un capital de 25,000,000 de francs. Ses traites avaient cours dans presque toute l'Europe et sur plusieurs points de l'Asie ; ses dépôts à l'étranger étaient remplis de marchandises reçues en échange de ses produits. Mais il était impossible que la prospérité d'Ambélakia n'attirât pas la méfiance, la haine, la colère du gouvernement oppressif sous lequel elle avait le malheur de vivre. Les Turcs des environs furent autorisés à piller le pays et à en disperser les habitants. Le fameux Ali, pacha de Janina, fut chargé de cette œuvre
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