VIE POLITIQUE A ATHÈNES ET A SPARTE
ponsabilité des agents du pouvoir en est regardée comme la base principale. Ce fut l'aréopage, et, après Solon, l'assemblée du peuple qui contrôla à Athènes la gestion des archontes. L'accomplissement de ce devoir y fut toujours chose sérieuse, et le souvenir ea est arrivé jusqu'à nous par des monuments splendides d'éloquence politique. Quel contraste avec la parodie qu'on faisait à Sparte de cette institution ! Les éphores exerçaient un pouvoir immense, pouvoir égal à celui des tyrans. Par leur police absolue, ils étaient les véritables maîtres de la Laconie ; ils cassaient selon leur bon plaisir tous les magistrats, les condamnaient à l'amende ou à la prison. Ils mobilisaient les troupes, indiquaient le point où elles devaient se diriger, suivaient toujours, au moyen de deux délégués, l'armée commandée par le roi, pouvaient même, sur un simple soupçon, emprisonner le chef suprême de TÉtat. Ils jugeaient en outre, tantôt réunis, tantôt séparément, les principaux procès des particuliers, non d'après des lois écrites, dont l'usage fut toujours rare à Sparte, mais d'une manière arbitraire. Cependant ces autocrates n'étaient responsables ni devant le sénat ni devant l'assemblée du peuple; ils ne rendaient compte de leur administration que devant leurs successeurs; et ceux-ci, revêtus du même pouvoir excessif, étaient peu disposés à réprimer des abus dont ils pouvaient profiter à leur tour. La façon d'exprimer à Sparte la volonté nationale n'offrait pas plus de garantie. Il n'y avait pas de vote; les avis contraires étaient rarement constatés, et cela par assis
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et levé ou par la séparation des membres do l'assemblée en deux }?roupes. D'ordinaire l'assemblée, convoquée pour nommer un magistrat ou prononcer sur une question, criait otii ou non; les éphores se bornaient à proclamer le cri qui avait le plus fortement retenti à leurs oreilles. Souvent même des secrétaires enfermés dans une maison voisine, d'où ils ne voyaient pas l'assemblée, affirmaient, d'après l'impression que le bruit avait faite sur eux, les résolutions du peuple. Aristote a eu donc bien raison de qualifier de puéril ce mode d'élection Uue dire de la liberté de discussion, qui produisit a Athènes de si nombreux et si brillants chefs-d'œuvre! Dans VHalia aucun citoyen ne pouvait prendre la parole, sans l'autorisation des magistrats. Aussi, n'y avaitil m débats, ni amendements aux propositions du gouvernement : elles étaient approuvées ou repoussées en bloc. L'éducation des Spartiates était contraire à toute liberté de la parole. On sait le peu de cas que Thucydide faisait de leur talent oratoire; en parlant de Brasidas, il dit qu'il s'exprimait assez bien pour un Spartiate. Enfin ce gouvernement occulte ne pouvait naturellement se concilier avec la liberté de discussion.
A Sparte point de jury. En l'absence de lois écrites les procès civils et criminels étaient jugés par les éphores ou par le sénat inamovible, de la manière la plus arbitraire. A Athènes, au contraire, on enleva avec le temps aux archontes et à l'aréopage tout pouvoir judiciaire a l'exception du droit d'infliger de légères amendes. Chaque année on tirait au sort six mille citoyens, qui
après avoir prêté serment, formaient dix tribunaux de 500 membres chacun. Les mille qui restaient étaient désignés comme juges suppléants. L'archonte convoquait le jury, qui seul prononçait sur la culpabilité de l'accusé, comme sur la peine à lui infliger. Le sort décidait aussi du tribunal devant lequel serait renvoyée l'affaire ; personne ne pouvait savoir d'avance quelle section serait appelée à juger tel ou tel procès. L'archonte présidait simplement le tribunal des jurés, auquel il soumettait les résultats de l'instruction et les questions sur lesquelles ils devaient émettre leur verdict; puis, après avoir entendu l'accusation et la défense, on introduisait les témoins. Il en fut de même des procès civils: jugés d'abord par les archontes, ils furent ensuite rendus aux Héliastes présidés par l'un des magistrats. Ainsi donc toutes les institutions considérées jusqu'ici comme les plus solides garanties d'un État libre, responsabilité réelle des magistrats, manifestation sincère de l'opinion nationale, liberté pleine et entière de discussion, jury (pour nous borner aux points principaux), toutes
naquirent à Athènes, du développement libre et progressif de l'intelligence populaire. Sparte, au contraire, ayant adopté les formes politiques les plus propres à éterniser l'oligarchie, resta immuablement attachée à ses institutions, aussi formidables qu'invariables.
En général, le trait caractéristique de la race dorienne a été de ne pas dépasser une certaine limite de perfection. Cette race a certes réagi sur l'esprit et la littérature des Grecs ; mais elle manquait à coup sûr de cet élan de
l'esprit qui est le caractère dominant de l'iiellénisme. C'est par là que l'hellénisme se distingue de l'ancien monde oriental et qu'il se rapproche des temps modernes. Nous ne citerons pas Vlliade et VOdyssée comme preuve de ce développement rapide de l'esprit grec ; car nous n'avons pas assez de renseignements sur les péripéties de l'épopée avant les temps homériques. Mais les circonstances sous l'empire desquelles sont nées les autres productions du génie national permettent de supposer que l'épopée aussi atteignit promptement son apogée.
L'histoire a pris naissance chez les Ioniens et les Éoliens. A peine créée, elle a été presque d'un seul coup perfectionnée à Athènes. Ses premières lueurs remontent à 540 avant Jésus-Christ, soixante ans avant Hérodote. Les essais qui nous sont parvenus, depuis Cadmus de Milet jusqu'à Hellanikos de Mitylène, sont des mythes, des tables généalogiques, tout au plus des chroniques sans mouvement et sans art. Puis, vers le milieu du cinquième siècle, apparaissent à limproviste les histoires d'Hérodote. Rappelons encore qu'Hérodote^ de race dorienne, renia néanmoins le dorisme, pour adopter la langue et les sentiments des Ioniens. Ayant entrepris de raconter les guerres médiques, il parla de toutes les nations qui y avaient pris part, suivant les destinées de chacune d'elles à toutes les époques et dans tous les pays. II est le premier qui nous ait fait connaître un monde entier de faits solidement coordonnés. Ce récit, aussi vaste que varié, embelli par un style incomparable, forme un des ouvrages les plus instructifs et les plus agréables que
les hommes aient écrits. L'Athénien Thucydide écrivit peu d'années après Hérodote, et cependant quel grand et nouveau pas ne fit-il pas faire à la science de l'histoire ! 11 commence par annoncer qu'il ne se propose pas d'amuser, mais d'instruire son lecteur. Ayant choisi un sujet purement hellénique et limité dans un court espace de temps, il a pu mettre dans ses recherches beaucoup plus d'exactitude que son prédécesseur. On s'est demandé avec raison s'il est, dans l'histoire du genre humain, une autre période qui soit mise sous nos yeux avec autant de clarté que les vingt et une premières années de la guerre du Péloponnèse. Grâce à l'ouvrage de Thucydide, nous pouvons suivre pas à pas chaque événement, en apprécier les causes et les motifs avec une entière certitude, avec une confiance absolue dans l'historien qui nous guide. Thucydide ne se borne pas à nous instruire par les faits ; parfois il les éclaire d'un jugement où il montre un esprit philosophique, une expérience des choses et une profondeur politique bien supérieures à celles d'Hérodote. Cependant il parle rarement en son nom . D'ordinaire il laisse ce soin aux divers personnages qu'il met en scène. Aussi a-t-on dit que ce n'est pas l'historien, mais l'histoire ellemême qui parle dans le livre de Thucydide. Après cette incarnation de l'histoire, l'art pouvait difficilement atteindre un plus haut degré de perfection. Xénophon, qui vécut quelque temps après, a néanmoins un tout autre caractère. H joint à une expérience des choses militaires quelquefois supérieure à celle de Thucydide de puissantes convictions morales et politiques sur lesquelles il
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a réglé son récit tout entier. Thucydide s'efface ; il remplit successivement, comme l'acteur unique de Thespis, les différents rôles de son drame. Xénophon ne porte guère de masque ; il vivait à une époque oii la constitution athénienne commençait à dégénérer, et l'ordre à se troubler; philosophe et général d'armée, il se laisse séduire par l'ordre et la discipline qu'il voit encore régner dans la cité rivale; il plaide ouvertement la cause de la constitution lacédémonienne. 11 se laisse entraîner par ce sentiment au point de se montrer injuste envers Epaminondas lui-même, parce que ce Thébain était ennemi de Sparte. Il ne critique pas ses actes ; mais il garde le silence sur sa lutte contre Agésilas au congrès national de 371 ; il ne parle pas de l'auteur principal de la bataille de Leuctres; il glisse sur l'importance des changements politiques qui furent l'œuvre de sa première expédition dans le Péloponnèse. Cependant le noble caractère de l'Athénien finit par l'emporter sur ses opinions et ses sympathies. Arrivé aux péripéties de la bataille de Mantinée,aux événements qui l'avaient immédiatement précédée, en face des plus brillants faits d'armes d'Épaminondas, l'historien militaire ne peut s'empêcher d'admirer ce grand général ; il fait un tableau immortel de son ordre oblique, et résume ainsi son éloge : « Il a été parfait de hardiesse et de prévoyance. » 11 n'est pas non plus un admirateur aveugle des Lacédémoniens. Vers la fin de sa vie, leur constitution ayant commencé à décliner, à l'égal de celle des Athéniens, il n'hésite pas à critiquer leur conduite au
dedans et au dehors dans ses Helléniques et dans ses considérations sur la constitution de Lacédémone.
Le drame se développa en même temps que l'histoire. On a dit que la tragédie tire son origine des inventeurs du dithvrambe, né à Corinthe et à Sicyone ; mais il y a entre c. genre lyrique et le drame le même rapport qu'entre l'homme et l'embryon. Le vrai drame est une production de l'Attique, et Thespis en fut le créateur. Ici apparaît encore, et d'une manière plus frappante peut-être que dans l'histoire, la rapidité avec laquelle la nation hellène perfectionnait tout ce qu'elle avait conçu. Thespis vécut en 536 avant Jésus-Christ. Eschyle est né en 525. Jusqu'à Thespis, le chœur était tout; le premier, il introduisit l'acteur et par lui le simple récit. Mais a l'époque de Thespis et de son premier successeur, Phrynichos, il n'y avait qu'un seul acteur : cet acteur unique jouait successivement plusieurs rôles, ne parlait qu'avec le conducteur du chœur, puis s'effaçait de la scène pendant l'exécution des chants pour y reparaître après sous un autre masque. C'était donc une suite de récits, plutôt qu'une action dramatique. Eschyle le premier élargit l'action dramatique par l'introduction d'un second acteur, et créa le dialogue. Sophocle la compléta par l'addition d'un troisième acteur. D'ailleurs, outre ces progrès matériels et, pour ainsi dire, extérieurs du drame, quel changement moral et intérieur y apportèrent les trois grands tragiques 1 Et cependant ils s'étaient succédé en si peu de temps qu'on pourrait les dire contemporains. Sophocle n'était que de trente ans plus
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jeune qu'Eschyle ; Euripide, qui avait quatorze ans de moins que Sophocle, mourut même quelques mois avant lui. Le sujet, l'intrigue, les personnages des tragédies, pris par tous les trois dans le monde mythologique ou dans les traditions héroïques, dépassent lesproportionsdu monde dans lequel ils vivaient. Mais, ainsi que l'a si bien fait remarquer la critique moderne, la manière dont chacun de ces génies a traité les sujets dramatiques fait comprendre comment ils ont donné par degrés à ces faits, à ces créations surhumaines l'aspect de la réalité. Eschyle s'élève dans les régions idéales où lui apparaissent ses héros ; il ne dépeint que des passions fortes et violentes, il crée des types gigantesques, mais aux contours quelquefois indécis; il parle une langue pleine d'audacieuses métaphores et de brusques transitions. Sophocle fait descendre ces visions sublimes dans la vie réelle et pratique. Chez lui les sentiments sont plus variés, les types plus nets, l'action mieux analysée, le dialogue plus nourri, la langue plus simple et plus naturelle. -Enfin, chez Euripide, le caractère mythologique disparaît entièrement : l'amour et la pitié sont représentés d'une manière qu'Eschyle aurait considérée comme indigne des personnages héroïques; il se glisse dans le drame un esprit de théorie, d'investigation, de doute, un esprit humain en un mot. Est-il nécessaire de suivre en toutes choses ce rapide progrès de l'esprit hellénique? Fixons plutôt notre attention sur le développement de la constitution d'Athènes, et de Sparte, de ces deux républiques dont l'une représente particulièrement les anciennes populations indi-
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gènes, tandis que Tautre est considérée comme le type le plus complet de la race dorienne. Cette comparaison est d'autant plus instructive, que nous allons voir Sparte s'immobiliser dans une constitution imperfectible ; Athènes, au contraire, marche toujours, quoique d'abord lentement, développe sans relâche les lois qu'elle s'est données et ne s'arrête pas même durant les quatre siècles où elle subit le plus entièrement l'influence de l'esprit stationnaire du peuple envahisseur. Puis, dès que son génie, si opposé à cet esprit d'immobilité, est rendu à lui-même, elle atteint d'un coup, en moins de soixante ans, les limites extrêmes du régime démocratique.
Nous avons déjà exposé en traits généraux qu'aux temps homériques, la Grèce était divisée en plusieurs monarchies : les rois présidaient simplement les autres chefs qui, eux aussi, se qualifiaient souvent de souverains et même de rois. Cependant le commandement de l'armée conférait au premier d'entre eux plus de pouvoirs en temps de guerre qu'en temps de paix; par là un certain lien d'unité avait commencé à s'établir dans toute la Grèce. Ainsi dans une guerre commune un des rois, celui d'Argos, prenait le commandement des troupes combinées, comme Adraste dans la guerre des Sept devant Thèbes, Agamemnon dans la guerre de Troie, et son petit-fils Tisamène à l'époque de l'invasion dorienne. D'autres signes d'unité politique se manifestèrent aussi a cette époque. On dit que Thésée soumit à son autorité les princes ou chefs de l'Attique. Thucydide nous apprend que cette contréeétait jusqu'alors divisée en bour-
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gades. Chacune avait ses prytanes et ses archontes particuliers, qui se réunissaient pour délibérer avec le roi, mais agissaient et décidaient d'une manière indépendante. Thésée abolit ces conseils séparés, ces magistratures locales, et^ convoquant tous leurs citoyens, les contraignit, sans leur enlever leurs autres droits particuliers, à se grouper dans Athènes ; là il fonda un seul conseil et un seul prytanée pour toute TAttique. On dit que, profitant du mécontentement de ses pairs, Ménesthée, l'un des chefs ainsi humiliés, fit chasser Thésée et lui succéda au pouvoir ; c'est ce Ménesthée qui commandait les Athéniens à la guerre de Troie. Mais l'ordre de choses renversé par Thésée ne fut plus rétabli. En effet, dans les temps historiques nous ne trouvons en Attique qu'un seul conseil et un seul prytanée. D'après Thucydide, depuis cette époque les Athéniens n'ont jamais cessé de célébrer en l'honneur de la déesse une fêle publique appelée Xynœkia.
Dans cet intervalle la royauté fut abolie en Attique ; elle l'avait été dans presque toute la Grèce après le grand mouvement de peuples dont l'événement capital fut la conquête du Péloponnèse par les Doriens. Ce changement de constitution tient par plus d'un côté au nouvel état de choses établi dans la péninsule. Sans l'invasion dorienne, un des rois, plus entreprenant que les autres, aurait profité des querelles locales ou de l'ascendant que lui auraient donné ses exploits, pour dominer sur ses pairs et assurer ainsi avec le^ temps l'union politique de la Grèce. Déjà les rois locaux, tout en re-
connaissant un chef de la nation, avaient cherché en même temps à réduire les anactes qui étaient leurs vassaux, par la destruction de leurs conseils et de leurs prytanées particuliers. Quelque chose d'analogue eut lieu chez la plupart des nations, et surtout en Europe au moyen âge. Simples présidents de leurs barons, les rois de l'Europe exerçaient seulement, comme Agamemnon sous les murs de Troie, une plus grande autorité en temps de guerre. Pour tout le reste ils n'étaient dans le commencement que les premiers entre leurs pairs, et ce n'est que peu à peu que des chefs plus habiles et plus puissants parvinrent à concentrer entre leurs mains l'administration de l'État tout entière. L'invasion dorienne entrava cette marche naturelle des choses. Les Doriens avaient commencé, comme tous les autres Hellènes, par avoir des rois. Bien plus, la royauté, abolie plus tard dans les autres villes occupées par les hommes de leur race, fut conservée à Sparte jusqu'aux derniers jours. Mais cette royauté n'a jamais été pour le reste de la Grèce ce qu'avait été autrefois celle d'Argos. Les Spartiates, longtemps arrêtés par la résistance de quelques contrées du Péloponnèse et déchirés par des guerres civiles, ne parvinrent qu'entre le neuvième et le septième siècles à dominer sur la Laconie et sur la Messénie. Dans l'intervalle, toutes les autres villes de la Grèce furent livrées à la discrétion de leurs chefs. Le sentiment de l'union nationale disparut ; les tendances séparatistes prirent le dessus ; les anactes de chaque cité fini^ rent par supprimer même les royautés locales, par
usurper tout le pouvoir et par constituer des oligarchies. Les petites monarchies, surtout quand elles sont aussi fimilées que les monarchies homériques, doivent grandir ou tomber, car elles n'ont par elles-mêmes aucune raison d'être. Le principal avantage de la royauté, c'est d'être comme un symbole visible, impératif, de l'identité nationale. Aussi la royauté est-elle utile, souvent indispensable à toute société qui n'a pas encore atteint son unité, dont les membres ont souvent des intérêts divers et opposés, des traditions contraires, d'inconciliables différences de langage. Si une telle société ne possède pas un magistrat perpétuel et irresponsable pour relier ses membres entre eux, réunir les forces, concilier les tendances opposées, elle ne constituera jamais son unité et sera toujours en danger de se dissoudre à la première secousse. Mais, quand la société politique est si petite et si homogène que des éléments dissolvants ne s'y peuvent introduire, la royauté perd sa princit)ale raison d'être. Un seul et unique roi des Hellènes était nécessaire ; mais on n'avait que faire d'un roi des Athéniens, des Béotiens, des Argiens. En Grèce donc, comme dans toutes les autres parties du monde, les petits Etats devaient être supprimés comme inutiles, pour être remplacés par une grande monarchie. L'invasion dorienne avait ren-. versé la monarchie d'Argos, qui commençait à revêtir un caractère panhellénique, mais elle n'avait pu y substituer un nouveau pouvoir, analogue ; elle facilita donc le morcellement du pays et fit naître un nombre infini de petits Etats indépendants.
Le régime oligarchique fut établi à Athènes comme partout ailleurs. Après la mort héroïque de Codros, qui sauva l'Attique de la conquête dorienne, on ne nomma plus de roi ; le chef suprême de l'Etat prit le titre d'archonte et fut déclaré responsable. On a dit plus tard qu'après cet acte de dévouement personne n'était digne de porter un titre aussi noble que celui de roi. Il est évident au contraire que, si quelque chose pouvait provoquer la reconnaissance du peuple envers la royauté, la fortifier et non l'affaiblir, c'était le sacrifice patriotique de Codros. Mais, justement dans la crainte que ce sentiment ne prévalût, les oligarques s'empressèrent d'abolir cette dangereuse dignité ; ils procédèrent lentement dans l'accomplissement de leur œuvre ; seulement ils eurent soin de commencer par rendre le pouvoir suprême responsable, afin de l'avoir toujours sous la main. Pour le reste, la dignité d'archonte fut héréditaire dans la famille de Codros. Son fils Médon prit le premier ce titre. 11 y eut, jusqu'au milieu du huitième siècle, treize archontes à vie. A cette époque, la durée des fonctions du magistrat suprême fut réduite à dix ans ; mais cette dignité ne fut, pendant quelque temps encore, conférée qu'à des descendants de Codros. Ce n'est qu'en 714, sous Hippomène, le quatrième des archontes décennaux, que tous les patriciens furent déclarés éligibleS. Ce dernier coup porté à l'ancienne forme monarchique ne satisfit même pas pour longtemps les seigneurs athéniens ; trente années après, la dignité d'archonte devenait annuelle ; et les fonctions multiples
qui y étaient attachées étaient réparties entre neuf magistrats.
Ainsi les patriciens, c'est-à-dire les descendants et successeurs des anactes, des hégétores de la période homérique, s'emparèrent du pouvoir suprême, que les Codrides seuls possédaient auparavant ; et, pour rendre impossible toute usurpation durable de ce pouvoir par l'un d'eux, ils le partagèrent entre neuf magistrats. Du reste aucune nouvelle garantie n'était encore donnée à l'ensemble des citoyens ; car les oligarques conservaient seuls le droit d'élire et d'être élus. Eux seuls contrôlaient la gestion des archontes ; et les magistrats n'étaient responsables que devant l'aréopage, composé d'anciens archontes et jugeant d'après des lois et des institutions non écrites. Ce pouvoir exorbitant des oligarques ne dura cependant pas longtemps. Le caractère athénien commençait déjà à se révolter contre l'esprit qui avait animé la conquête dorienne. Aussi voyons-nous, en 624, Dracon chargé de rédiger des lois et des institutions écrites, sans que nous puissions attribuer à un acte volontaire des patriciens cette première limitation de leur toute-puissance. Douze ans s'étaient à peine écoulés que de nouveaux troubles s'élevaient dans lesquols nous apercevons plus clairement encore la révolte des autres classes de la société contre les patriciens. Solon reçut alors la mission de modifier la constitution existante en tenant compte des circonstances et des nouveaux besoins de la société athénienne. Sans entrer dans un examen minutieux des changements successifs qu'a subis cette constitution sous
Solon, Clisthènes, Aristide et Périclès, nous donnerons seulement un aperçu rapide de sa marche qui fut toujours progressive.
Solon avait puisé sa science politique et financière dans les villes helléniques de l'Asie Mineure; ces cités, comme leurs sœurs del'Italie méridionale, avaient acquis, longtemps avant la mère patrie, l'expérience des affaires. Avant l'invasion dorienne la Grèce, avait déjà reçu des Hellènes du dehors la première impulsion pour la culture des arts et des lettres ; elle en reçut aussi les premières notions de ces institutions politiques qui, en se développant, devaient se rapprocher des formes de gouvernement les plus avancées des temps modernes. On n'a du reste qu'à jeter un coup d'oeil sur la constitution athénienne et à se rappeler ce que fut celle des Spartiates, pour comprendre la supériorité de l'hellénisme primitif sur les Doriens. Les institutions de Solon garantissaient la liberté personnelle du citoyen, encourageaient l'industrie, enlevaient aux patriciens le droit exclusif de voter et d'être élus, celui de contrôler la gestion des officiers publics. L'élection fut dévolue à l'assemblée du peuple composée de tous les citoyens ; à cette assemblée fut aussi transféré le droit qu'exerçait auparavant l'aréopage de prononcer sur l'administration des archontes. Les patriciens ne furent plus, comme autrefois, seuls éligibles. Les plus riches citoyens reçurent le droit à Farchontat ; les fonctions de sénateur et les emplois secondaires devinrent accessibles à tout Athénien pouvant justifier d'un revenu annuel de 200 drachmes. Ce nou-
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vel ordre de choses, si modéré qu'il fût, ne devait pas fonctionner longtemps d'une manière libre et normale. Les diverses classes sociales, dont le législateur avait taché de concilier les intérêts, ne suspendirent pas leurs démêlés. Un des patriciens, Pisistrate, en profita pour entreprendre non pas de changer la constitution, mais de l'appliquer selon ses vues personnelles. 11 s'appuya sur la multitude pour neutraliser la puissance des patriciens. Il remplit ce rôle avec une rare habileté. Ses trois fils, qui avaient hérité sans obstacle de la grande position de leur père, devaient, par leurs violences, provoquer contre eux la conspiration dirigée par la famiUe puissante et riche des Alcméonides. A cette époque, Sparte avait achevé d'établir sa domination directe sur la Laconie et la Messénie : elle prit aussi une influence prépondérante sur la plus grande partie du Péloponnèse : elle y soutenait d'une manière efficace dans plusieurs villes le pouvoir des patriciens, menacé, comme à Athènes, par le développement progressif de la classe des marins, des industriels et des agriculteurs. Dans ces circonstances, elle s'allia aux Alcméonides et contribua, en 510, à l'expulsion des fils de Pisistrate.
Le roi Cléomènes se trompait cependant en croyant avoir assuré l'ancienne prépondérance de l'aristocratie à Athènes, comme ses prédécesseurs l'avaient fait dans d'autres villes de la Grèce. Les patriciens ne s'étaient pas plutôt ralliés sous Isagoras, fils de Tisandre, que l'Alcméonide Clisthènes fut mis à' la tête de la faction opposée. Ce fait prouve combien le peuple était mûr
CONSTITUTlOiNS D'ATHÈNES ET DE SPARTE. 55
pour l'émancipation. Pendant trente ans, il avait rencontré toutes sortes d'obstacles dans l'exercice de ses droits politiques. A peine les eut-il recouvrés, qu^il en fit usage de façon à consolider la liberté et à la rendre féconde. On vit se former des groupes politiques, ayant des principes arrêtés et des chefs reconnus. Egalement désireux de mettre un terme aux troubles qui, depuis plus d'un siècle, agitaient leur patrie, les deux partis étaient cependant loin de s'entendre sur la meilleure voie à suivre pour y parvenir. Isagoras demandait le simple retour au régime oligarchique ; Clisthènes prétendait qu'une application sincère des idées de Solon pouvait seule répondre aux nouveaux besoins. Le parti libéral remporta dans les élections ; Clisthènes fut élu archonte éponyme en 510, et fit voter par l'assemblée du peuple une série d'institutions mémorables. On abolit les quatre tribus, dont l'origine remontait aux anciens temps de l'omnipotence oligarchique ; on les remplaça par dix nouvelles tribus, brisant ainsi avec les traditions, les habitudes et les intérêts qui avaient rendu irrésistible l'influence des patriciens. On transféra la plus grande partie du pouvoir judiciaire au peuple par la formation de dix tribunaux de jurés [héliastes) ; et la même division par dix prévalut dans beaucoup d'institutions publiques. Le nombre des archontes resta le même. Le sénat des Quatre-Cents atteignit le nombre de cinq cents, chaque tribu y envoyant cinquante membres. Il fut décidé que l'assemblée du peuple se réunirait désormais quatre fois par mois pour vaquer à des occupations
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déterminées. On affirme enfin que la constitution de Clisthènes augmenta encore la force du peuple en admettant un grand nombre de nouveaux citoyens.
L'œuvre de Solon, ainsi complétée et remaniée, prévalut définitivement sur les tendances oligarchiques des siècles passés. Le peuple fut transformé en un corps nouveau, respirant un esprit nouveau ; un sentiment moral tout-puissant Tanima et prépara ces actes de dévouement et de salut public qu'il accomplit vingt ans après pendant la guerre de l'indépendance. Ses victoires amenèrent une nouvelle extension des droits politiques. Jusqu'alors les citoyens les plus aisés pouvaient seuls être portés au pouvoir. Les thètes, comme on appelait les indigents, et ceux qui n'avaient pas deux cents drachmes de revenu, faisaient partie de l'assemblée du peuple, et se trouvaient aussi en possession de toutes les prérogatives attachées à ce corps de l'État : ils étaient électeurs, ils avaient les droits de contrôle et de vote; mais ils ne pouvaient exercer aucun emploi public. On s'explique cette exclusion à une époque où l'État s'appuyait sur l'armée de terre et particulièrement sur l'infanterie. Les hoplites faisaient la force de cette armée ; les plus riches citoyens, pouvant s'armer et s'équiper à leurs frais, y étaient seuls admis. Tant qu'ils défendaient presque seuls la patrie, ils devaient avoir des droits plus étendus que les autres, puisqu'ils avaient de plus lourdes charges, de plus grandes obligations. Mais, une fois Athènes devenue puissance maritime,'les thètes servaient le pays, pour le moins autant que les classes les plus
aisées. Comme rameurs, matelots, archers, ils montaient les trirèmes qui arrêtèrent à l'Artémisium et battirent à Salamine la flotte asiatique. En outre, la dévastation répétée del'Attique parles Perses avait fait disparaître pour quelques années tout revenu foncier ; il y eut un moment 011 les plus riches et les plus pauvres furent réduits à la même pénurie. Toutes ces causes rendirent inévitable l'égalité complète de tous les citoyens sans distinction de fortune, et Aristide, le plus conservateur des hommes d'Etat, n'hésita plus, une fois convaincu de cette nécessité, à proposer un décret conférant à tous les citoyens d'Athènes le droit d'être élus à toutes les dignités publiques.
Tous ceux qui professent que la constitution d'un Etat doit être en rapport avec les besoins et le développement intellectuel et moral de ses habitants, reconnaissent que ce principe avait reçu jusqu'à ce moment à Athènes une sage application; maïs d'excellents esprits hésitent à admettre l'opportunité de ce qui fut fait par la suite. Vers le milieu du cinquième siècle, sous l'administration de Périclès, on décréta que les archontes et les autres magistrats ne seraient plus élus, mais désignés par le sort. Les stratèges seuls furent toujours soumis à l'élection. Il fut arrêté en outre que toutes les fonctions publiques, jusqu'alors gratuites, seraient rétribuées ; que les héliastes, les hoplites, ceux qui assistaient aux assemblées du peuple, les cavaliers et les sénateurs recevraient une indemnité journalière. Enfin Périclès provoqua un décret en vertu duquel le fisc payait à tout citoyen son entrée au théâtre ; peu
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do temps après, on alloua même aux indigents des sommes pour qu'ils pussent assister aux cérémonies publiques. On a souvent attribué à ces innovations la décadence de la république et de la constitution des Athéniens. Pour nous, sans nier les conséquences fâcheuses de ces réformes, nous pensons que Textension de la domination athénienne et les doctrines sociales et politiques qui prévalaient alors en Grèce les avaient rendues inévitables.
Par suite de Taccroissement de l'esclavage et de circonstances malheureuses, dont nous avons parlé plus haut, l'union de la Grèce ne pouvait se faire, après l'invasion dorienne, que par la prédominance absolue d'une ville sur les autres. Nous nous bornerons à rappeler ici que, sous Périclès, trente mille Athéniens gouvernaient un État d'environ dix millions d'habitants. On comprend que, pour suffire à leur lâche, ces trente mille citoyens devaient exclusivement s'occuper des intérêts de l'État. Or la plupart, privés de patrimoine, se livraient à l'industrie ou au commerce. Comment pouvaient-ils abandonner leuratelier ou leurs affaires pour remplir constamment des fonctions politiques, militaires, judiciaires, sans être indemnisés? Athènes avait pu échapper à cette nécessité aussi longtemps que sa domination ne dépassait pas les limites de l'Attique et que, les guerres n'étant pas fréquentes, les citoyens aisés pouvaient à eux seuls suffire aux besoins de l'État. Mais du moment où elle se fut mise à la tête d'une grande moitié des pays helléniques, et 011 la guerre fut devenue un état normal, les délibérations publiques prirent un caractère d'urgence